Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Conseil de lecture: Patrick Boucheron, un été avec Machiavel

les pas sur un chemin dont la connaissance est un plaisir infini…

un petit livre de 150 pages, petit format et un grand plaisir, à emporter en promenade: de ses livres dont on lit une phrase et celle-ci vous accompagne dans toute votre marche. Pour commencer, connaissez-vous le livre dont nous nous sommes nourris Marx, Machiavel, Jean Salem et moi : De natura rerum, le poème matérialiste de Lucrèce. Marx, Machiavel et moi l’avons même recopié des jours durant, en entier, la véritable manière de s’approprier ce livre.

Celui-ci ferait dévier les vies. Moi j’avais quinze ans, Marx, pas vingt ans – ce fut la matière de sa thèse de philosophie sur Démocrite et Epicure- comme Jean Salem et Machiavel n’a pas trente ans: “car qu’est-ce qu’au fond que sa philosophie sinon le passage en politique du matérialisme de Lucrèce ? Les choses dit le poète se reconnaissent en ceci qu’elles produisent toujours une image susceptible de faire écran à leur propre nature. Gouverner ou apprendre à ne pas se laisser gouverner, c’est-à-dire comprendre les choses du politique, consiste à déchirer le rideau des apparences. Car derrière lui ce sont elles, les choses qui agissent” p.25

Le de natura rerum de Lucrèce était-il un livre dangereux? Moins qu’on a pu le dire. Certains historiens se plaisent à imaginer que sa redécouverte en 1417 par l’humaniste Poggio Bracciolini, dit le Pogge, a pu faire dévier le cours du monde, le précipitant soudainement dans la modernité. On comprend pourquoi cette idée les tente: elle élargit aux sociétés humaines cette expérience littéraire qu’ils chérissent en tant que lettrés. Mais elles prêtent trop au pouvoir de lire. Jamais les livres ne produisent de révolutions. Ils ne deviennent nos alliés que si nous sommes préparés à les lire. Ils sont des maîtres de liberté, oui, mais seulement pour ceux qui sont suffisamment libres.”

Je me revois adolescente, déchirée, ne sachant vers ou et qui me réfugier, je suis dans les couloirs d’un lycée sombre et je passe l’oral de la première partie du baccalauréat. L’enseignante de latin me propose de choisir mon auteur, je lui réponds “Lucrèce” et je commence à réciter le poème… J’ai éprouvé le même éblouissement apaisé quelques années après sur une plage de Kabylie en découvrant le traité théologico politique de Spinoza, comment dire ce qui me fut alors révélé si ce n’est que la matière n’est pas appauvrissement, mais une prolifération infinie dont la connaissance remplissait une vie.

“Je vais par les lieux que nul auparavant n’a foulés” écrit Lucrèce. Machiavel lui emboîte le pas dans les discours sur la première décade de Tite-live: “j’ai décidé d’emprunter un chemin qui n’ayant été parcouru par personne, me vaudra peines et difficultés. p.27

Je ferme le livre et je le dépose dans le petit sac à dos avec lequel je marcherai dimanche au bord de la mer… j’éprouve un tel plaisir à ces premières pages que je m’en réserve d’autres par gourmandise…

Danielle Bleitrach

Patrick Boucheron, un été avec Machiavel, Equateurs parallèles, France inter. 2017

Il faudra, je le sais, disputer la victoire.
Mais, frappant ma poitrine, un grand espoir de gloire
De son thyrse magique a fait vibrer mon cœur.
Fort du suave amour des muses, sans terreur
J’entre en ces régions que nul pied n’a foulées,

Fier de boire vos eaux, sources inviolées,
Heureux de vous cueillir, fleurs vierges qu’à mon front,
Je le sens, je le veux, les muses suspendront ;
Fleurs dont nul avant moi n’a couronné sa tête,
Digne prix des labeurs du sage et du poète
Qui, des religions brisant les derniers nœuds,
Sur tant de nuit épanche un jour si lumineux

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