Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

1883 : le cri de Maupassant contre « la guerre » coloniale à la Chine

ARTSCOLONIESle 07/12/2017 par Pierre Ancery – modifié le 27/02/2020ABONNEZ-VOUS

Guy de Maupassant, estampe de Marcelin Desboutin – source Gallica BnF

En décembre 1883, le bellicisme français en Chine inspire à Maupassant un de ses plus beaux articles, « La guerre », violent réquisitoire contre le colonialisme et l’impérialisme.

En ce mois de décembre 1883, Guy de Maupassant est en colère. La France est depuis 1881 en conflit avec la Chine. Comme les autres puissances européennes, elle espère conquérir des positions dans un pays alors en train d’être placé sous tutelle occidentale. L’enjeu est prioritaire pour le gouvernement de Jules Ferry, partisan actif de l’expansion coloniale. Déjà publié deux avant à son retour de Tunisie dans Le Gaulois, le 10 avril 1881, sous le même titre, et signé de son vrai nom, le texte version 1883 est remanié et adapté.

Mais la Chine a rejeté le traité de Hué signé par la France le 25 août, qui confirmait l’Annam et le Tonkin, territoires conquis par les armes, comme des protectorats français. La guerre éclate. En réaction, Maupassant publie en une de Gil Blas, le 11 décembre, un long article simplement intitulé « La Guerre », dans lequel il critique avec une rare violence le bellicisme de la France et les appétits coloniaux de ses dirigeants.

Il commence, évoquant la situation en Asie :

« Donc on parle de guerre avec la Chine. Pourquoi ? on ne sait pas. Les ministres en ce moment hésitent, se demandant s’ils vont faire tuer du monde là-bas. Faire tuer du monde leur est très égal, le prétexte seul les inquiète. La Chine, nation orientale et raisonnable, cherche à éviter ces massacres mathématiques. La France, nation occidentale et barbare, pousse à la guerre, la cherche, la désire.

Quand j’entends prononcer ce mot : la guerre, il me vient un effarement comme si on me parlait de sorcellerie, d’inquisition, d’une chose lointaine, finie, abominable, monstrueuse, contre nature. Quand on parle d’anthropophages, nous sourions avec orgueil en proclamant notre supériorité sur ces sauvages. Quels sont les sauvages, les vrais sauvages ? Ceux qui se battent pour manger les vaincus ou ceux qui se battent pour tuer, rien que pour tuer ?

Une ville chinoise nous fait envie : nous allons pour la prendre massacrer cinquante mille Chinois et faire égorger dix mille Français. Cette ville ne nous servira à rien. Il n’y a là qu’une question d’honneur national. Donc l’honneur national (singulier honneur !) qui nous pousse à prendre une cité qui ne nous appartient pas, l’honneur national qui se trouve satisfait par le vol, par le vol d’une ville, le sera davantage encore par la mort de cinquante mille Chinois et de dix mille Français. »

Puis l’écrivain évoque le sort des soldats français envoyés mourir loin de chez eux pour une cause qu’il juge absurde :

« Et ceux qui vont périr là-bas sont des jeunes hommes qui pourraient travailler, produire, être utiles. Leurs pères sont vieux et pauvres. Leurs mères, qui pendant vingt ans les ont aimés, adorés comme adorent les mères, apprendront dans six mois que le fils, l’enfant, le grand enfant élevé avec tant de peine, avec tant d’argent, avec tant d’amour, est tombé dans un bois de roseaux, la poitrine crevée par les balles.

Pourquoi a-t-on tué son garçon, son beau garçon, son seul espoir, son orgueil, sa vie ? Elle ne sait pas. Oui, pourquoi ? Parce qu’il existe au fond de l’Asie une ville qui s’appelle Bac-Ninh ; et parce qu’un ministre qui ne la connaît pas s’est amusé à la prendre aux Chinois. »

Son réquisitoire s’étend ensuite à la guerre en général :

« La guerre !… se battre !… tuer !… massacrer des hommes !… Et nous avons aujourd’hui, à notre époque, avec notre civilisation, avec l’étendue de science et le degré de philosophie où est parvenu le génie humain, des écoles où l’on apprend à tuer, à tuer de très loin, avec perfection, beaucoup de monde en même temps, à tuer de pauvres diables d’hommes innocents, chargés de famille, et sans casier judiciaire.

M. Jules Grévy fait grâce avec obstination aux assassins les plus abominables, aux découpeurs de femmes en morceaux, aux parricides, aux étrangleurs d’enfants.

Et voici que M. Jules Ferry, pour un caprice diplomatique dont s’étonne la nation, dont s’étonnent les députés, va condamner à mort, d’un cœur léger, quelques milliers de braves garçons. »

La suite est un réquisitoire implacable contre les « hommes de guerre » :

« Et le plus stupéfiant c’est que le peuple entier ne se lève pas contre les gouvernements. Quelle différence y a-t-il donc entre les monarchies et les républiques ? Le plus stupéfiant, c’est que la société tout entière ne se révolte pas à ce seul mot de guerre […].

Un artiste habile en cette partie, un massacreur de génie, M. de Moltke, a répondu, voici deux ans, aux délégués de la paix, les étranges paroles que voici : “La guerre est sainte, d’institution divine ; c’est une des lois sacrées du monde ; elle entretient chez les hommes tous les grands, les nobles sentiments, l’honneur, le désintéressement, la vertu, le courage, et les empêche en un mot de tomber dans le plus hideux matérialisme !” […].

Nous l’avons vue, la guerre […] Entrer dans un pays, égorger l’homme qui défend sa maison parce qu’il est vêtu d’une blouse et n’a pas de képi sur la tête, brûler les habitations de misérables gens qui n’ont plus de pain, casser des meubles, en voler d’autres, boire le vin trouvé dans les caves, violer les femmes trouvées dans les rues, brûler des millions de francs en poudre, et laisser derrière soi la misère et le choléra. Voilà ce qu’on appelle ne pas tomber dans le plus hideux matérialisme.
 

Qu’ont-ils donc fait pour prouver même un peu d’intelligence, les hommes de guerre ? Rien. Qu’ont-ils inventé ? Des canons et des fusils. Voilà tout. »

L’auteur du Horla et de Bel-Ami conclut par un appel à la révolte :

« Eh bien oui, puisque les gouvernements prennent ainsi le droit de mort sur les peuples, il n’y a rien d’étonnant à ce que les peuples prennent parfois le droit de mort sur les gouvernements. Ils se défendent. Ils ont raison. Personne n’a le droit absolu de gouverner les autres. On ne le peut faire que pour le bien de ceux qu’on dirige. Quiconque gouverne a autant le devoir d’éviter la guerre qu’un capitaine de navire a celui d’éviter le naufrage.

Quand un capitaine a perdu son bâtiment, on le juge et on le condamne, s’il est reconnu coupable de négligence ou même d’incapacité. Pourquoi ne jugerait-on pas les gouvernants après chaque guerre déclarée ? Pourquoi ne les condamnerait-on pas s’ils étaient convaincus de fautes ou d’insuffisance.

Du jour où les peuples comprendront cela, du jour où ils feront justice eux-mêmes des gouvernements meurtriers, du jour où ils refuseront de se laisser tuer sans raison, du jour où ils se serviront, s’il le faut, de leurs armes contre ceux qui les leur ont données pour massacrer, la guerre sera morte. Et ce jour viendra. »

Ce pamphlet restera lettre morte. La guerre franco-chinoise durera jusqu’en juin 1885. À son issue, la Chine, défaite, reconnaîtra le protectorat français sur le Tonkin et renoncera à ses pouvoirs sur le Viêt Nam, qui deviendra lui aussi un protectorat français.

À la suite de cette victoire, l’Indochine française, regroupant l’Annam, le Cambodge, le Laos et la Cochinchine, sera créée en 1887.

Suite de l'article
S’abonner
Notifier de
1 Commentaire
le plus ancien
le plus récent
Inline Feedbacks
View all comments

Il y a aussi la lettre de Victor Hugo sur le sac du palais d’été. Voir par exemple : https://www.monde-diplomatique.fr/2004/10/HUGO/11563
J’apprécie tout particulièrement le nouveau site bienvenu par ces temps de révisionnisme.