Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Grotte Cosquer : “Des gens comme nous occupent ce littoral depuis des millénaires”

Dans ce moment historique où l’être humain en tant qu’espèce est confronté à des défis fondamentaux chacun de nous ressent confusément que c’est bien en ces termes-là que se pose notre existence et tout ce qui nous est cher, l’humanité dans ses œuvres collectives. Depuis ma lecture de Leroi Ghouran, il y a des siècles de cela me semble-t-il, j’ai toujours su à quel point j’étais liée à ce stade de l’évolution du vivant qui prend conscience de sa relation avec son histoire. Je suis devenue communiste sur cette base-là, celle de la vie s’opposant au culte de la mort du fascisme… et tout le reste en dépend. Le fait d’être un humain qui parle français et est né sur cette portion d’un rivage dans la douce et aimée France, sur cette méditerranée, dans cette mer où je me suis encore baignée hier à 84 ans, me fait me sentir une part spécifique et non négociable de cet universel, ma France, mon rivage, comme le fait d’être née dans une famille juive, d’avoir été une enfant condamnée, gibier du nazisme et le successeur d’une longue lignée qui a préféré toutes les stigmatisations plutôt que de renier leurs parents. Mais il s’agit-là de ce qui donne de l’épaisseur à la condition humaine, un processus d’humanisation dont chaque appartenance se situe dans le prolongement de la précédente- humain, français, méditerranée, juif, amoureux d’autres civilisations- et pas l’inverse ce qui en refuse la destruction, la concurrence mortelle, comme les voyages, les lectures qui permettent d’adopter et de connaitre d’autres civilisations, il n’y a pas de soi sans l’autre… celui qui à l’aube de l’humanité vivait sur ce rivage et en décorait la grotte. Cette coopération dans l’œuvre, art ou nourriture, appropriation symbolique et matérielle de la nature, est le fondement du communisme. C’est ça aussi “la politisation” de l’art dont parle Walter Benjamin, la restitution des épaisseurs et échanges culturels, celle qui s’oppose à l’esthétisation de la guerre et de la mort. (note de Danielle Bleitrach pour histoireetsociete)

INTERVIEWpar Benoît Gillesle 28 Mai 2022 4

La réplique de la grotte découverte dans les Calanques doit ouvrir le 4 juin prochain. En attendant de visiter cette restitution sur le J4, le journaliste scientifique marseillais Pedro Lima nous permet de découvrir les secrets du site original auquel il a consacré un beau livre.

Au bord du grand Puits, dans la deuxième salle de la grotte, des empreintes de mains négatives ont été réalisées. (crédit Michel Olive/Ministère de la Culture/DRAC Paca)

Dans quelques jours, la réplique de la grotte Cosquer ouvre ses portes au public. Deux ans de travaux plus tard, l’ancienne Villa Méditerranée, outil de soft power voulu par l’ancien président de région Michel Vauzelle trouve ainsi une nouvelle destinée en plongeant dans l’histoire la plus ancienne qui lie nos ancêtres et le territoire.

En 1985, le plongeur Henri Cosquer explore pour la première fois un étroit boyau qui part dans le massif par un trou connu de longue date, à 37 mètres de profondeur à proximité du cap Morgiou. Il y reviendra fréquemment, poussant toujours plus loin l’exploration. Après avoir posé un fil d’Ariane avec le plongeur spéléologue Marc Van Espen, il se rend de nouveau dans la grotte en juillet 1991, avec Cendrine Cosquer, sa nièce, Pascale Oriol et Yann Gogan, trois autres plongeurs du centre cassidain. Le groupe braque pour la première fois les lampes vers les parois et découvre des peintures rupestres, en premier lieu une main négative. En septembre 1991, après le décès accidentel de trois plongeurs dans le goulet, Henri Cosquer se décide à déclarer sa découverte.

Des décennies d’exploration et de recherches plus tard, la grotte Cosquer va enfin se révéler au grand public. Journaliste scientifique marseillais, spécialiste de l’art pariétal, Pedro Lima connaît Lascaux et la grotte Chauvet. S’il n’est pas descendu à Cosquer, il a longuement enquêté sur ce lieu, rencontré bon nombre de ceux qui l’ont arpenté. Il lui a consacré l’écriture d’un bel ouvrage paru en novembre 2021.

Avec la réplique de la Grotte Cosquer, Marseille célèbre une présence humaine dans les Calanques depuis 31 000 ans. Est-ce une manière d’ancrer encore plus la ville dans une histoire millénaire qui la distingue du reste du pays ?

Oui, c’est Marseille avant Massilia. Mais sur le territoire de la commune, des sites

Pedro Lima. (Crédit : D.R.)

paléolithiques mis au jour remontent bien plus loin que la grotte Cosquer. Les outils découverts notamment aux Aygalades sont certes des traces modestes mais elles nous renvoient à des périodes situées entre un million et 300 000 ans avant notre ère, bien avant donc. Ce que raconte Cosquer, c’est qu’il y a des gens comme nous qui occupent ce littoral depuis des dizaines de milliers d’années.

Seule grotte immergée qui conserve des chefs d’œuvre d’art pariétal, Cosquer a été découverte par hasard au cœur des Calanques. Le décor spectaculaire du massif a-t-il pu influencer nos lointains ancêtres dans le choix de ce site ?

Les grottes ornées sont souvent associées à des éléments d’un paysage spectaculaire. À la grotte Chauvet, en Ardèche, nous sommes juste à côté du majestueux Pont d’Arc qui enjambe la rivière, entouré d’un cirque de falaises impressionnant. Par hypothèse, les spécialistes imaginent que les sapiens de cette époque choisissaient ces sites pour leur caractère spectaculaire. Dans les Calanques, il faut imaginer un paysage exceptionnel, avec un niveau de la mer situé jusqu’à 135 mètres en-dessous du niveau actuel et une grande falaise de calcaire qui surplombe une vaste plaine jusqu’à la mer, située à dix kilomètres de là. Imaginez qu’à l’époque, on va à pied jusqu’à l’île de Planier.

La grotte Cosquer s’ouvre à proximité du cap Morgiou, sous la pointe de la Voile. Toute plongée sans autorisation est interdite par arrêté préfectoral dans un rayon de 500 mètres autour du site. (crédit : Pedro Lima)

Pourquoi les Homo sapiens se sont-ils installés là ?

Nous sommes durant l’ère glaciaire, le sol est gelé plusieurs mois par an. Ils se sont donc installés au carrefour de trois biotopes qui leur apportent des ressources indispensables à leur survie. Ils vivent dans une plaine où ils peuvent chasser de grands herbivores dont on trouvera des représentations dans la grotte. Ils sont au bord de la mer et on sait depuis longtemps que les sapiens s’installent volontiers sur les côtes. Ils y trouvent des coquillages et crustacés qu’ils consomment en grande quantité mais aussi des pingouins, leurs œufs et des phoques qui sont également représentés dans la grotte, certains pour la première fois à notre connaissance. Enfin, le dernier biotope est montagneux puisque sur les sommets on trouve des bouquetins qui y accédaient certainement par les cours d’eau et les torrents qui descendaient du massif.

Que peut-on deviner des raisons qui les ont amenés à franchir l’étroit boyau qui mène à la grotte pour y faire ces dessins et gravures ?

Les spécialistes de la grotte, et notamment Luc Vanrell et Michel Olive rejoints par Bertrand Chazaly qui l’ont étudiée et numérisée depuis le début des années 2000 sous l’égide de la Drac (Direction régionale des affaires culturelles) après la première génération de chercheurs, distinguent deux types de gestes réalisés par les humains qui fréquentaient la grotte. D’une part, des images en grand nombre, pas de peinture, mais des dessins au fusain de charbon et surtout des gravures. D’autre part, ils ont prélevé des quantités importantes de ce qu’on appelle le “lait de lune”, une substance molle qui provient de la décomposition du calcaire sur la paroi. Ils ont également brisé des stalagmites dont on n’a pas trouvé de trace au sol.

Il faut imaginer ces femmes et ces hommes franchissant un boyau de 120 mètres de long, chargés de pierres et de cette pâte calcaire. Signalons que des millénaires plus tard, les conditions d’accès à la grotte sont complexes et exigeantes, soumettant les organismes des scientifiques et les matériel à rude épreuve. Ils y perdent en moyenne trois kilos par mission de cinq heures dans la cavité !

Les pingouins, au nombre de quatre sur les parois, ont beaucoup fait pour la renommée de la grotte. (crédit Luc Vanrell/DRAC Paca/Immadras)

À quels fins prélevaient-ils ce lait de lune ?

Il y a deux hypothèses principales pour l’expliquer. La première est qu’il s’agit d’un usage médicinal du calcaire connu depuis longtemps pour ses qualités curatives, notamment comme pansement gastrique ou pour cautériser les plaies. C’est ce qu’ont proposé les chercheurs Jean Courtin et Jean Clottes au début des années 2000. La seconde hypothèse propose que ce calcaire blanc a été utilisé pour réaliser des peintures corporelles ou de l’art en plein air. Dans les deux cas, ces hypothèses font appel au comparatisme ethnographique, c’est-à-dire de rechercher dans l’étude passée des sociétés dites traditionnelles des indices sur ce qui a pu se passer durant la préhistoire.

Vous parlez de culture mais les gravures et dessins de Cosquer s’étalent sur 14 000 ans, de moins 33 000 à moins 19 000. Peut-on parler de culture sur une période aussi longue ?

En étudiant à la fois les sites d’art pariétal et les outils qu’ils nous ont laissés, les préhistoriens ont défini ce qu’ils appellent des chrono-cultures qui s’étalent effectivement sur des échelles de temps très longues. Sur des territoires plus ou moins étendus et des périodes longues, on va avoir le même types d’outils, des grottes ornées avec le même type de convention stylistique, les choix de bestiaires et plus ou moins de représentations humaines. Tout cela permet aux préhistoriens de dégager quatre chrono-cultures du paléolithique supérieur, de moins 40 000 à moins 10 000 avant notre ère : aurignacien, gravettien, solutréen, magdalénien. Pendant quelques années, Cosquer a été la grotte ornée avec les représentations figuratives les plus anciennes avant que la découverte de Chauvet en 1994 ne l’éclipse un peu, en remontant jusqu’à 36 000 ans avant notre ère.

Mais comment peut-on avoir le même type de geste artistique sur une si grande échelle de temps ?

Cela fait partie des grands mystères de l’art pariétal. Une des théories de départ était de dire qu’il y avait une forme de progrès dans l’art, c’est ce qui est défendu par André Leroi-Gourhan notamment. Or, pas du tout. Entre la grotte Chauvet, moins 36 000 et celle de Gouy, en Normandie, moins 10 000, les mêmes chevaux représentés vont perdre en qualité d’exécution, du moins à nos yeux, même si ils revêtaient certainement la même importance symbolique pour leurs autrices ou auteurs. De la même façon, l’hypothèse d’un culte lié à la chasse a été écartée. On sait que les animaux représentés n’étaient pas les plus consommés.

Trouver les mêmes représentations, ou les mêmes gestes comme aller au fond d’une grotte peindre des animaux, sur une telle échelle de temps prouve tout de même qu’il y a eu une transmission de pratiques qu’ils estimaient vitales pour l’existence même de leurs sociétés. Il faut imaginer le temps, l’énergie et le talent nécessaires à la réalisation d’une telle pratique. Ce que nous enseigne également Cosquer, c’est que ces femmes et ces hommes travaillaient en atelier. Pour parvenir à progresser dans l’obscurité à travers un étroit boyau, allumer un feu de pin sylvestre, utiliser le charbon en fusain, il fallait être plusieurs. Sur certains dessins de Chauvet ou de Cosquer, exécutés à la distance du bras, on voit que l’artiste a exploité le volume de la roche, en le déformant volontairement pour qu’il retrouve ses justes proportions en le regardant à quelques mètres de distance, selon le principe de l’anamorphose. Cela prouve qu’il s’agissait de grands artistes. Enfin, une hypothèse relie l’art pariétal à une forme d’initiation. À Cosquer, on trouve une trace de main d’enfant situé à plus de deux mètres de haut. L’enfant a donc été porté à bout de bras. Ce n’est sans doute pas pour rien que des enfants en si bas âge ont été amenés dans des lieux si difficiles d’accès.

Autre particularité, Cosquer est la première grotte ornée à l’est du Rhône. Comment expliquer une telle rareté ?

Plusieurs hypothèses l’expliquent. Tout d’abord, il existe peut-être des dizaines de grottes Cosquer sous la mer, certainement noyées lors de la montée du niveau marin à la fin de la dernière glaciation. On sait que l’Homo sapiens a tendance à concentrer sa présence sur le littoral et celui-ci se situait dix kilomètres plus bas. Le préhistorien et plongeur Jean Courtin, qui a authentifié la grotte Cosquer en 1992, a ainsi exploré dès les années 1960 de nombreuses cavités sous-marines susceptibles de renfermer des vestiges de groupes humains. Avec son collègue Eugène Bonifay, il avait d’ailleurs prospecté pas loin de la grotte Cosquer sans tomber dessus, mais avait découvert d’autres gisements humains.

Le “panneau des chevaux” (photo MCC-DRAC/SRA PACA – Michel Olive)

Outre les nombreuses représentations animales, on trouve à Cosquer des signes très symboliques, abstraits, déjà utilisés dans d’autres grottes à des centaines de kilomètres de là. Ces signes voyageaient donc ?

Les signes dans l’art pariétal sont un thème en soi. Il en existe une centaine de différents. Effectivement, on trouve des signes semblables à des distances très lointaines mais sur des sites d’une même période. On va trouver ainsi un signe dit “du Placard” à Cosquer alors que ce signe a d’abord été décrit en Charente dans la grotte du même nom. Cela veut dire que durant ces chronocultures, des groupes épars ont des contacts et sans doute des échanges en Europe. Une autre hypothèse suppose que ces grottes ornées constituent des lieux de rassemblement. On a retrouvé sur des sites d’habitation des plaquettes – peut-être le smartphone de l’époque! – qui permettaient de transmettre une manière de représenter les animaux, voire les visages humains. De la même façon, les empreintes de main en négatif avec doigts repliés que l’on trouve à Cosquer comme à Gargas dans les Hautes-Pyrénées peuvent être interprétés comme un code semblable au langage des signes, peut-être utilisé par les chasseuses et chasseurs du paléolithique pour ne pas être entendus du gibier.

La grotte Cosquer est aussi le symbole du réchauffement climatique du fait d’un risque avéré de submersion…

On pourrait croire qu’il s’agit-là d’un sanctuaire protégé mais la grotte vit sous une triple menace. On trouve dans la grotte des micro-plastiques qui sont désormais indurés dans les parois. On y décèle également des polluants comme des hydrocarbures après chaque période de surfréquentation des Calanques. Enfin la proximité de l’émissaire des égouts marseillais à Cortiou fait qu’on découvre des bactéries issues de nos déjections. Les chercheurs disent que parfois cela pue. La grotte Cosquer nous dit aussi ça.

Enfin, elle vit au rythme de la montée du niveau marin. Or, la partie ornée court sur une bande deux mètres au-dessus de l’eau. Elle progresse parfois d’un centimètre en un an. Si on se projette sur un siècle, cela signifie la disparition de la grotte. Ce qui la sauve partiellement pour l’instant, c’est le fait qu’il y ait une surpression de l’air intérieur par rapport à l’extérieur, qui fait baisser le niveau du plan d’eau dans la cavité. Cette surpression est due à l’air apporté par chaque épisode de houle dans la galerie supérieure infranchissable qui communique à la grotte. Si cette entrée était à son tour submergée, cette surpression cesserait et la grotte serait en grande partie engloutie.

(*) “La grotte Cosquer révélée, les secrets du sanctuaire préhistorique englouti”, éditions Synops

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