Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Vu de Russie : La France est entrée dans une guerre rhétorique avec la Turquie

par Gevorg Mirzayan
Professeur associé au Département de science politique de l’Université financière du gouvernement de la Fédération de Russie
27 octobre 2020, 19:45

La France a décidé de protéger l’Europe de l’expansion turque. Cela s’avère proclamé haut – mais pas très efficace. Vu de Russie, comme de Chine d’ailleurs les proclamations injurieuses et attaquant les personnes entre la Turquie et la France sont plus ridicules qu’autre chose. Nous avons eu l’aigle Napoléon aujourd’hui nous avons un coq qui crie plus fort qu’il n’agit (note et traduction de Danielle Bleitrach).

Obsédé

Les relations entre Ankara et Paris continuent à se dégrader. Les passions autour des troupes françaises en train d’aider les Grecs lors de leur différend territorial avec la Turquie n’avaient pas eu le temps de s’apaiser, ils n’ont pas eu le temps d’oublier la visite de Macron au Liban après l’explosion du port de Beyrouth (où le président français s’est comporté en maître, ce que le sultan turc, qui se considérait lui-même propriétaire de ces terres, ne pouvait tolérer), voici qu’un nouveau scandale a éclaté.

Erdogan a décidé de surfer sur la vague de colère dans les pays islamiques qui a été soulevée par les déclarations «islamophobes» de Macron – c’est-à-dire après que le dirigeant français ait promis d’intensifier la lutte contre l’islamisme radical, dont un des adeptes a coupé la tête d’un enseignant français pour avoir présenté des caricatures du prophète Mahomet. Et Recep Akhmetovich n’a pas seulement critiqué Emmanuel Jean-Michelevich pour ses propos contradictoires – il s’en est pris à lui sur le plan personnel. «Pourquoi Macron a-t-il une telle attitude envers l’islam ou les musulmans? Peut-être que Macron a besoin d’un traitement mental. Que peut-on dire d’autre sur un chef de l’Etat, qui ne croit pas en la liberté de religion, et se comporte donc mal par rapport aux millions de personnes vivant dans son pays et ayant une religion différente », – a déclaré Erdogan. En ajoutant que Macron était littéralement «obsédé par Erdogan de jour et de nuit».

En réponse, l’Elysée a déclaré qu’il n’était pas question d’entrer dans des polémiques dénuées de sens et a rejeté les insultes. Et dans le même temps, il a été demandé à Erdogan de changer sa politique «agressive dans toutes les directions». En poursuivant, sur le mode ostracisme, ils ont rappelé l’ambassadeur de France d’Ankara “pour consultations” – pour la première fois depuis leurs relations avec la République turque. Le ministère turc des Affaires étrangères a qualifié cela de «démarche unilatérale et égocentrique», et l’ensemble du processus d’exacerbation des relations – «aurait été initié et intensifié par la France».

Nouveau Nasser?

Apparemment, il ne faut pas s’attendre à une désescalade – au lieu de cela, les deux dirigeants s’efforceront de détruire leurs relations toujours plus fondamentalement. Pas à cause d’une grande aversion l’un pour l’autre, mais simplement parce que le coup de poing est dans leur propre intérêt.

Pour Erdogan, un conflit ouvert avec l’Europe est l’un des instruments politiques étrangers et nationaux les plus importants. Le président turc se venge non seulement de l’UE pour la position à deux visages de Bruxelles sur la question de l’admission d’Ankara dans l’UE (lorsque la Turquie a été laissée à la porte pendant près d’un demi-siècle, diverses conditions ont été fixées, mais même après qu’elles ont été remplies, la Turquie n’a même pas eu droit à pénétrer même dans le vestiaire), mais cela lui permet de l’emporter un peu sur les Européens. Il est important qu’Erdogan humilie de manière démonstrative «l’homme blanc», démontrant ainsi sa propre puissance à la fois à ses électeurs turcs natifs et aux populations du Moyen-Orient.

Le président turc comprend que le Moyen-Orient et le monde turc – c’est-à-dire tout l’espace du Maroc au Xinjiang, auquel s’étendent les ambitions de leadership d’Erdogan – ne respectent que la force et le fort. Il comprend – et se souvient jusqu’à quel sommet l’autorité du président égyptien Gamal Abdel Nasser s’est envolée après avoir mis la France, la Grande-Bretagne et Israël à genoux (pas indépendamment, mais avec l’aide des États-Unis et de l’URSS) pendant la crise de Suez de 1956. Et Erdogan veut atteindre une dimension encore plus grande que Nasser – devenir en même temps le leader des mondes islamique, post-ottoman et turc.

Photo: CHRISTIAN HARTMANN / Reuters

Et comme il ne sera pas possible de réaliser ces ambitions colossales au détriment de l’économie turque (la crise fait rage en Turquie, et la monnaie turque montre une baisse record face au dollar), Recep Erdogan mise sur la rhétorique et les insultes publiques si chères au cœur des musulmans du Moyen-Orient. Ainsi, il critique l’Europe occidentale pour son «islamophobie», qualifie les élites locales de «fascistes» et de «maillon de la chaîne nazie».

Le coq ne deviendra pas un aigle

Quant à Macron, il gagne également sur le terrain rhétorique. Le dirigeant français doit humilier en le défiant le «barbare oriental» pour prouver son leadership dans le monde occidental. Auparavant, les occidentaux ont essayé de faire endosser à la Russie ce rôle du «barbare», mais Moscou n’a pas réussi le casting. En grande partie parce que la menace russe s’est avérée peu crédible et des simulacres comme la Skripaliada et la Navalniada (sans parler de la croisade pour défendre la démocratie ukrainienne, qui a longtemps été perçue par les Européens comme une sorte de Frankenstein cousu à partir de morceaux d’idées libérales et l’idéologie nazie) ne sont pas populaires auprès de la population.

La Turquie, en revanche, constitue une menace réelle pour la civilisation d’Europe occidentale – en promouvant une idéologie islamique agressive, des revendications territoriales contre la Grèce, des tentatives de contrôle de la Libye et en ouvrant une porte d’entrée aux migrants africains vers l’UE.

Mais comment le président français combat-il cette menace? Organiser des arrestations massives d’imams radicaux et nettoyer le pays de tout le réseau d’influence turc? Organise-t-il des débarquements massifs de terroristes affiliés aux services secrets? Envoie-t-il la flotte française sur les côtes de la Grèce avec la promesse (avec le consentement des autorités grecques, qui lui sera donné sans réserve) de couler en enfer tout navire étranger qui violerait de manière démonstrative les eaux territoriales grecques? Envoi d’une légion étrangère en Libye pour nettoyer ce territoire des islamistes? Non. Il insulte Erdogan et gonfle juste ses joues diplomatiques.

Cependant, alors que Berlin passive joue la politique de l’autruche (alors qu’elle est la plus importante dans l’UE), même les actions limitées de Macron sont presque considérées comme une résistance active. Un coq peut-il être obligé de devenir un aigle simplement parce que ce dernier habitait autrefois le paysage politique européen?

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