Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Aurel : « La pertinence de Josep nous sautait régulièrement au visage »

Un excellent “dessin animé” à ne pas rater et qui fait partie de ce qui nous donne envie de retourner au cinéma.

01 OCTOBRE 2020  

Josep Les Films d’Ici MéditerranéeAvec Josep, le dessinateur de presse Aurel signe son premier long métrage animé. On y suit le destin de Josep, un artiste espagnol républicain qui fut parqué dans des camps français en 1939 alors qu’il fuyait le régime de Franco (lors du dramatique épisode de la Retirada). Les camps, donc, mais aussi sa renaissance à Mexico, sa rencontre avec Frida Kahlo, puis sa libération artistique à New York : le film entraîne le spectateur dans une série d’aventures inspirées de la vie de ce dessinateur tout en s’interrogeant sur la transmission – des blessures, d’un idéal et de l’art. Un film d’animation aux partis pris étonnants que nous détaille son réalisateur.


Il faut peut-être commencer par présenter Josep, le dessinateur au cœur du film…

Josep Bartoli est un dessinateur de presse espagnol qui a connu les périodes les plus troublées du XXème siècle. Ce n’est pas une star du dessin de presse, il est même relativement inconnu, mais je pense que c’est l’apanage des dessinateurs de journaux qui sont rarement célèbres en dehors de leur pays d’origine – sauf s’ils sont Américains. A la base Josep est un dessinateur d’actu. Après avoir fui le gouvernement Franco, il finit par arriver aux Etats-Unis où il devient illustrateur d’un grand magazine. Et quand ce magazine disparaît à son tour, son travail se perd avec ce titre… Ce qui m’a très vite intéressé, c’est son parcours personnel, qui lui a fait traverser plusieurs pays à différentes époques : il a vécu en Espagne pendant la guerre, dans un camp en France pendant la Retirada, on le retrouve au Mexique et plus tard aux Etats-Unis où il s’est plus longuement posé…

Vous dites qu’il n’est pas célèbre, mais vous connaissiez son œuvre avant de réaliser Josep.

Pas du tout. J’ai découvert son travail grâce au livre de son neveu, Georges Bartoli, La Retirada. Ce n’est pas un livre sur Josep à proprement parler, mais comme son titre l’indique, un livre sur la Retirada et particulièrement sur les parents de Georges. Parmi d’autres illustrations, on y découvre des dessins de Josep et notamment certains tirés de son livre Campos de concentracion qui était un recueil relatant son expérience des camps français. L’ouvrage de Georges s’interroge plus généralement sur la deuxième génération et sur l’exil…

Quel est votre sentiment quand vous découvrez ce livre ? Vous y voyez immédiatement un film ?

D’abord, je suis fasciné par la puissance de ses dessins. Ses planches qui parlent des prémisses de la guerre, de l’Espagne d’avant-guerre et de la guerre elle-même sont très fortes.Ces dessins s’inscrivent dans une école de dessins de presse dans laquelle je me retrouve totalement. En gros, il y a la caricature coup de poing (à la Charlie Hebdo) et une école plus anglo-saxonne, plus explicative, qui essaie de raconter, d’expliquer les choses. C’est une école plus économe en texte, et c’est celle que je pratique. Au fond, je vois chez Josep une référence historique de mon travail… Et puis il y a les dessins qu’il a faits dans les camps. Et là, c’est autre chose. La puissance du trait est hallucinante, comme sa justesse ; on ressent physiquement la violence, la détresse. C’est très fort. Quand je découvre tout cela, instinctivement, je veux en savoir plus sur cet artiste. Je me renseigne donc sur Josep Bartoli. Il n’a jamais été question d’adapter le livre de Georges ; ce qui m’intéressait c’était son oncle. Je fais des recherches, j’enquête, et là, très vite, oui, l’idée d’un film fait son chemin. J’ai envie de me coltiner ce dessin, cette ambiance, et ce sera forcément au cinéma.

Mais, alors que vous êtes dessinateur, pourquoi Josep est-il forcément le sujet d’un film ?

C’est de l’ordre de l’inconscient. J’y vois un film d’abord parce que à l’époque, je suis en train de finir mon premier court métrage animé, Octobre Noir, qui se déroule pendant la guerre d’Algérie. Je découvre le potentiel du médium et ça m’excite. Mais pour moi c’est forcément un film parce que j’ai appris l’histoire de la Guerre d’Espagne à travers Land and Freedom de Ken Loach. Je n’ai jamais fait de cinéma (à part ce court), jamais fait d’études de cinéma, je ne suis même pas un immense cinéphile et je n’avais pas la vocation de devenir réalisateur. Mais mon intérêt pour cette période est connecté à une expérience de cinéma, et à Land and Freedom. La guerre d’Espagne et le cinéma sont liés !

Comment ce film prend-il vie ?

Ce fut long et difficile. Mais j’étais tellement ébloui par la vie de ce dessinateur qui avait traversé le siècle, était passé des bas-fonds de Barcelone aux Etats-Unis ou au Mexique, avait croisé Frida Kahlo ! J’étais tellement passionné par le contexte – La Retirada, la guerre d’Espagne… – que je vois d’abord ça comme un projet énorme, un biopic hollywoodien (rires). En vérité, je ne savais pas trop par quel bout le prendre, mais je sentais qu’il fallait faire quelque chose de grandiose, de flamboyant. Je soumets très vite mon projet au producteur de mon court métrage. Il s’agit de La Fabrique, un studio de dessin animé des Cévennes, et ils se montrent immédiatement intéressés. Je commence à travailler avec ma co-scénariste d’Octobre Noir, mais on sent rapidement que le format court ne fonctionnera pas et le producteur nous explique qu’effectivement, le sujet doit s’envisager comme un long. On planche sur le scénario, on obtient des bourses et on rentre en contact avec un producteur senior, Serge Lalou, qui doit nous accompagner. Pour des raisons personnelles ma co-scénariste quitte le projet. Et avec Serge on cherche un scénariste qui pourra m’aider à débroussailler. Et c’est là qu’entre en scène Jean-Louis Milesi, le scénariste de Guédiguian.

Quel a été l’apport de Milesi ?

Quand je rencontre Milesi, je suis un peu noyé dans la documentation. Je veux raconter l’histoire de Josep, mais je ne sais pas trop comment, je n’ai pas l’angle. Les quelques personnes à qui je parle du projet (dont Jean-Claude Carrière) me disent que le véritable intérêt du projet c’est que ce soit un dessinateur qui s’intéresse à un autre dessinateur. Et j’ai des réticences sur cet aspect-là. Quoiqu’il en soit, j’apporte à Milesi l’énorme documentation que j’ai amassée. Et on travaille ensemble : on trouve l’axe du film. La fiction, la narration du personnage imaginaire – le gendarme, c’est de lui ! Le process a été extrêmement progressif, il y a eu 7 versions du scénario et il a fallu enrichir le personnage de Josep, insuffler au film ce qui pouvait passer par la tête d’un dessinateur, et faire finalement, contre mes réticences initiales, un film de dessinateur sur un autre dessinateur. Encore après, il y a eu la décision artistique de radicaliser la démarche esthétique et d’appuyer sur le côté « dessin ».

Justement, ce qui surprend, c’est la radicalité esthétique du film. Josep est un film d’animation très peu animé.

Au niveau graphique, la vision d’ensemble était claire dès le début, dès la première lecture du scénario. Je voulais différentes ambiances et je savais quel moment nécessiterait quel graphisme. Mais la décision de faire un dessin animé statique fut plus longue à se mettre en place. Les premiers essais d’animation ne me paraissaient pas très concluants, et j’avais en tête un certain minimalisme qui allait à l’encontre de ce qui se pratique… On a développé le film assez loin. Avec un vrai storyboard d’animation. Mais ça ne fonctionnait pas, ça ne respectait pas la philosophie de ce que j’avais en tête. Alors, à un moment, j’ai décidé de revenir à ce que je savais vraiment faire, et qui était aussi la façon dont Josep racontait les choses : le dessin. Pas animé, ou très peu. La mise en scène devait s’affranchir du
mouvement. J’ai choisi de ne garder le mouvement que pour ce qui était magique ou surréaliste. J’avais l’impression que le film m’échappait quand on l’animait. A partir du moment où l’on a pris cette décision, on a résolu plein de problèmes. Artistiques, narratifs et économiques. Ca a allégé (en partie) le budget du film, mais ca a également appuyé l’aspect mémoire du film. Josep est raconté à travers les souvenirs d’un grand-père, or, la mémoire, les souvenirs ne sont jamais fluides. Ce ne fut pas toujours simple à imposer, mais les producteurs m’ont suivi.

Charlie Hebdo, les violences policières… le film parle des années 30 et 40, mais reste d’une incroyable modernité.

Sur Charlie, je voulais à tout prix que le film devienne un manifeste. Mais là où le film a par contre été constamment éclairé par l’actualité, ou du moins est redevenu très pertinent, c’est sur les migrants. Le drame des migrants a braqué une lumière forte sur le projet. On écrivait notre scénario avec Jean-Louis au moment même où les camps de migrants à Calais devenaient le cauchemar de l’Europe. 80 ans plus tard, on reproduisait les mêmes erreurs dans l’accueil des gens qui fuient la guerre. Sur ce thème, la pertinence du sujet nous sautait aux yeux régulièrement.

Josep est en salles depuis le 30 septembre 2020.
Aides obtenues auprès du CNC : Aide au développement d’œuvres cinématographiques de longue duréeAides à la création de musiques originalesAide sélective à la distribution (aide au programme)

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