Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Ziouganov : Stephen Cohen, un ami de la vérité et un ami de la Russie

A travers ce chercheur américain Stephen Cohen, trop méconnu en France mais dont j’ai connu les travaux à Cuba, il y a l’occasion de mieux connaitre nos camarades russes, leur respect pour la recherche historique et leur exigence de démocratie. Nous sommes loin de la caricature que certains dirigeants communistes font du KPRF. Cette imbécilité je n’ose même pas dire trotskiste puisque un chercheur comme Moshe Lewin est loin de cette vision primaire de l’histoire de l’URSS, cette courte vue et ignorance de la haine social-démocrate pour l’histoire des communistes a fait du PCF que chacun respectait jadis l’objet d’un mépris général. Depuis le 38e congrès, les choses ont un peu évolué et j’espère que cela va se poursuivre, en tous les cas nous y contribuons Marianne et moi je l’espère (note de Danielle Bleitrach et traduction de Marianne Dunlop).

De New York est venue la tragique nouvelle de la mort du grand chercheur américain sur la Russie et un critique de la russophobie américaine sous toutes ses formes, l’un des rares amis de notre pays aux États-Unis, mon bon ami Stephen Cohen. 

https://kprf.ru/party-live/cknews/197297.html

Guennadi Ziouganov
20-09-2020

J’apprécie beaucoup le professeur Cohen en tant que scientifique et en tant que personne. Le respect qu’il m’inspire est compréhensible. Nous nous connaissons depuis près d’un quart de siècle. Par de nombreux contacts personnels avec lui à Moscou et à New York, en lisant ses livres et articles, je connais depuis longtemps sa personnalité. Il est tout à fait évident pour moi que nous parlons d’un historien hautement professionnel de l’URSS et de la Russie, un penseur et analyste extraordinaire, une personne sincère et bienveillante envers notre pays. 

La dialectique du développement de sa pensée politique et de son attitude à l’égard de la Russie et de son histoire est intéressante et significative. Disciple de l’historien Robert Tucker, principal critique de Staline aux États-Unis, il a choisi Nikolai Boukharine comme personnage central de ses activités de recherche au début de sa carrière scientifique. Il semblerait que Cohen était condamné à suivre la voie de la majorité des soviétologues américains avec leur conformisme et leurs idées odieuses sur l’histoire et la politique de l’URSS. Cependant, son vif intérêt pour les sources primaires et sa conscience scientifique exceptionnelle lui ont permis de tirer des conclusions et des idées inattendues pour un chercheur occidental sur ce qui se passait en Russie et en URSS au siècle dernier. Cela a fait de son livre sur Boukharine, surtout après sa publication en russe dans notre pays, un événement important dans la vie scientifique et sociale, et un événement agissant à long terme. 

Je ne parle pas de cela parce que je partage l’évaluation de Cohen sur Nikolai Boukharine, sans parler de Staline et de son époque. J’en parle parce que les faits oubliés ou inconnus de l’histoire soviétique qu’il a introduits dans notre vie, leur interprétation non triviale et leurs conclusions souvent inattendues, ont largement enrichi notre compréhension de notre propre pays. L’approche de Stephen a établi la norme scientifique à partir de laquelle nos meilleurs historiens, y compris une nouvelle génération d’universitaires, explorent leur sujet, souvent en désaccord avec la vision de Cohen sur notre passé. 

Cependant, pour moi, en tant que politicien pragmatique, les vues et les évaluations de Cohen par rapport au présent sont de la plus haute importance – ce qui s’est passé en URSS et en Russie, dans les relations entre nos deux pays au cours des 30 dernières années, et ce qui se passe aujourd’hui.

Sur la base de sa vision du monde et de ses vues scientifiques, Stephen, comme la plupart de notre intelligentsia, ne pouvait s’empêcher de devenir un passionné de la perestroïka, de la glasnost et de tout ce qui s’en suit. Mais il a pris une position particulière, différente de la majorité absolue de ses collègues – spécialistes de la Russie en Occident. Il a évalué la destruction de la grande Union soviétique qui a suivi la perestroïka, l’eltsinisme (c’est son terme) et le rôle vil des cercles dirigeants américains dans tout cela comme une grande tragédie de notre pays et de notre peuple. Il considérait également cette destruction comme une immense erreur de la politique étrangère de son propre pays, constituant une menace pour la sécurité nationale américaine. 

Sur la base des dernières publications et déclarations de Cohen, il semble que tout ce qui s’est passé et se passe dans notre pays aujourd’hui l’ait poussé à une seconde lecture de nombreux postulats qui lui semblaient auparavant inébranlables dans ses évaluations de la période Gorbatchev et des périodes antérieures de l’histoire soviétique. À les repenser. Je pense que c’est le cas parce que je connais son scrupule scientifique et sa responsabilité civique. D’ailleurs, beaucoup de gens l’écoutent. Et dans notre pays, bien sûr, surtout.    

Je voudrais dire deux autres qualités de Stephen Cohen. Ce sont elles qui me touchent le plus, moi et nombre de mes camarades de parti. 

C’est sa foi profonde et sincère dans les principes de la démocratie, dont l’incarnation dans notre pays a toujours été son rêve principal. Avec toutes les différences qui séparent les communistes russes et les libéraux américains sur un certain nombre de questions fondamentales, nous avons toujours été unis principalement par cela. 

Nous, Parti communiste de la Fédération de Russie, voyons précisément dans les problèmes de démocratie politique, du droit à la dissidence et à l’opposition, la liberté d’information et des élections justes, l’une des principales raisons de la tragédie qui s’est produite avec notre parti et avec le pays à la fin du siècle dernier et ce qui se passe en Russie aujourd’hui. Et nous en avons tiré les conclusions nécessaires.

Aujourd’hui, le Parti communiste de la Fédération de Russie, dans sa vie interne de parti, dans l’agenda que nous proposons pour le pays, dans notre vision du socialisme au XXIe siècle, sommes des partisans résolus de la démocratie, de la liberté d’expression et de réunion et du droit de professer librement sa foi. Malheureusement, nous n’avons rien de tel en Russie actuellement. En cela, nous voyons la menace d’une répétition de la tragédie qui est déjà arrivée à notre patrie au siècle dernier. Dans la critique de la situation actuelle et dans ce que nous proposons, nous voyons en Cohen non seulement un sympathisant, mais à bien des égards une personne aux vues similaires. 

Une autre qualité rare pour une personne occidentale, et donc extrêmement appréciée par nous chez Stephen, est son amour sincère pour la Russie, sa capacité à faire preuve d’empathie et à espérer le meilleur de son destin. Partout et toujours, il a dit: la Russie est un grand pays, une civilisation unique, nous – Américains – n’avons pas le droit d’imposer nos recettes aux Russes, les forcer à mettre en œuvre nos objectifs et intérêts souvent égoïstes et erronés. Nous pouvons et devons étudier leur grande histoire et leur culture, partager notre expérience nationale avec les Russes, exprimer nos opinions sur leurs politiques. Cependant, eux seuls ont le droit de disposer de leur propre destin. La garantie de la paix et de l’harmonie entre nos peuples est une Russie puissante, indépendante et démocratique. 

Une confidence significative de ce savant est exceptionnelle pour un soviétologue né aux États-Unis: la Russie est ma deuxième patrie. 

C’est ainsi que je comprends le message de vie de Stephen Cohen. 

Pour son travail opiniâtre de diffusion de la vérité sur notre pays aux Américains, pour sa volonté d’affronter ses ennemis, nous avons à l’époque soutenu la décision de lui décerner l’Ordre russe de l’amitié.

Ce que je viens de dire, je l’ai déjà écrit de nombreuses fois. Mais cette fois, je voudrais surtout parler du courage civique de la personne. Dans les conditions de la peste russophobe qui sévit désormais aux États-Unis, Steve, tel un chevalier à la triste figure, s’est battu jusqu’au dernier jour de sa vie contre les maccarthy modernes. Et cela, bien sûr, n’est pas passé inaperçu. Il a souvent été l’objet d’une chasse aux sorcières. Mais il n’a jamais dévié du principe de ne parler et de n’écrire que la vérité en quoi que ce soit.    

Je suis convaincu que cette vérité servira la cause de la lutte contre l’obscurantisme pendant de nombreuses années à venir. Cela deviendra une continuation de la pratique de la compréhension mutuelle qui a toujours existé dans nos relations avec les États-Unis – du soutien actif en Russie à la déclaration d’indépendance des États-Unis à la rencontre de nos soldats sur l’Elbe. 

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