Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Pourquoi les communistes français ont-ils peur du socialisme ?

J’ai quitté définitivement le PCF le 22 avril 2020 quand l’Humanité et la direction du PCF ont censuré l’anniversaire des 150 ans de Lénine. Là, le ridicule le disputait à l’odieux: que l’on me censure depuis plus de vingt ans sans me dire pourquoi passe encore… mais Lénine! Depuis je suis “sympathisante” et cela me permet de contempler avec philosophie ce qui en d’autres temps me faisait exploser de colère. Il est un âge où il faut prendre de la distance et s’impliquer seulement dans ce sur quoi vous pouvez avoir de l’influence. Pourtant l’interrogation de J.Cl. Delaunay résonne comme une énigme : “Pourquoi ne veulent-ils pas parler du socialisme?”

On pourrait croire que c’est à cause des campagnes, de plus en plus délirantes, de nos médias aux ordres que nous n’osons pas affronter le problème: toutes en effet visent à faire passer Hitler et le nazisme pour une aimable bluette à côté de Staline-Lénine-Mao-Fidel-Marx et le communisme… Mais alors pourquoi avoir tenu à conserver le titre de communistes?

A cela je répondrai que le refus est venu de la base, malgré toutes les tentatives des directions successives pour débaptiser le PCF. Dans le même temps, la rupture avec tout ce qui fondait l’originalité du PCF a été largement consommée par ces mêmes directions. L’argument de la “liquidation” a été une auto-culpabilisation, une invite à abandonner nos fondamentaux, notre histoire, pour être “moderne”, acceptés… De faire oublier nos supposés “crimes”… Cette conviction insufflée pendant plus de vingt ans n’est pas étrangère à tout ce que l’ensemble de la société française a subi en matière d’abandon de ses valeurs progressistes, Robespierre n’a plus été comparé à Danton mais à Marie-Antoinette. La mise à l’écart de toutes les couches populaires, leur déqualification est allée de pair avec la mise en pièce de l’école et plus généralement une absence de projet culturel. Pas un jour sans que de tous côtés nous subissions cette pression médiatique et… ses délires.

Hier sur Arte, 28 minutes, courte réflexion sur la relation entre la Chine et les USA. Jean Quatremer déclare que la Chine commet des horreurs, les Ouïghours sont castrés par exemple, pas le moindre doute sur ce fake produit par le gang des milliardaires avec à leur tête Guo Weiming pourtant exposé dans un autre sujet sur Arte. L’assistance s’effraie quand le dit Jean Quatremer explique que ces horreurs sont faites sur le territoire chinois alors que celles des États-Unis se font sur toute la planète. Comment ose-t-il? Mais le dit Jean Quatremer expose peu à peu l’amplitude de son projet démocratique: Bolsanoro a raison, il vaut mieux laisser crever les vieux que détruire l’économie. Comme il provoque quelques protestations là-dessus et sur la défense du machisme, de la brutalité de Dupont Moretti de la part d’une féministe, qui l’accuse d’eugénisme à propos de son choix de Bolsonaro, l’autre maintient et oppose un chiffre : savez-vous combien il y a eu de morts de moins de 84 ans en France, 220 seulement et il chute sur la nécessité d’une réforme des retraites puisque les vieux que l’on a sauvé doivent payer. Les droits de l’homme portés par les défenseurs de l’occident contre le communisme en sont là…

Tout cela pour faire oublier le fait que ce sont les pays communistes qui ont les meilleurs résultats dans la lutte contre l’épidémie et cela sans sacrifier “les vieux” et organiser un conflit de génération pour imposer la politique de destruction du service public de santé. Nier les faits et justifier l’injustifiable voilà où ils en sont. Et nous ?

Leurs “intellectuels” sont contraints dans cette logique à un élitisme de conformisme, d’académisme et de vulgarité dont la nomination de Roselyne Bachelot est une illustration. La culture a perdu son élan réel pour devenir l’instrument d’une “distinction”. La “gourmandise”, l’ego du ministre se substituant à tout projet.

Nous nous sommes coupés de ce qui fait la création: observer la rue, dans la rue, le peuple, ce qui se transforme et le travailler pour le porter jusqu’à la civilisation, c’est ça une avant-garde… Dans l’académisme, le conformisme on pétrifie, et au meilleur des cas on va au peuple pour le catéchiser. Il y a là un provincialisme, un mépris plein de gaudriole qui peut très vite se transformer en légitimation de l’Oppression. Le contraire de ce que le PCF avec Aragon avait porté, là aussi il y a eu un dévoiement: les droits reconnus à la science, à la culture se sont transformés en une acceptation de tout ce que les notables nous décrivaient comme le meilleur jusqu’à la pitrerie du marché. La seule audace étant dans les mœurs au lieu d’en faire la voie à l’émancipation humaine. Dans ce domaine comme dans d’autres, la disparition d’une avant-garde n’a rien apporté au peuple et tout au capital.

En ce moment, nous parlons beaucoup avec Marianne, du fait que nous avons parfois beaucoup de mal à avoir un langage commun non seulement avec les Français mais avec les communistes français. Cela est dû au hasard de notre histoire, la manière dont nous avons pu nous confronter à d’autres peuples, à vivre à leurs côtés et pas seulement par le biais des médias ou du tourisme.

Il y a incontestablement chez les Français une incapacité à prendre conscience de la situation et du mouvement du monde, un côté donneur de leçon alors que l’on est gorgé d’une propagande de bas niveau. Cela se double d’un art de faire la politique de l’autruche comme s’il pouvait y avoir une alternative politique sans remise en cause du mode de production capitaliste. Ce qui se traduit chez les communistes par un “entre-soi” politique sur la question des alliances politiciennes, les uns s’effaçant dans un Front de gauche, les autres prônant la nécessité d’un parti communiste retrouvant ses couleurs au sein de la gauche plurielle. Mais les deux ont beaucoup de mal à poser la question de l’UE et de fait celle du socialisme. Beaucoup de mal également à dépasser l’expression politicienne pour comprendre le monde concret des antagonismes de classe qui justement ne trouvent plus l’expression politique adéquate. Le cas caricatural étant bien sûr la préoccupation environnementale, de santé, et la prétention des écolos politiciens de récupérer la mise.

Peut-être faut-il admettre que c’est l’ensemble de la société qui ne cadre plus avec sa représentation. Mais peut-être faudrait-il admettre que si on reste dans l’entre-soi des alliances une nécessité aussi incontournable qu’un candidat communiste à la présidentielle pour mobiliser les couches populaires est incompréhensible sans la perspective du socialisme.

Pourquoi les communistes, qui bénéficient d’une analyse marxiste et qui se sont créés pour la transformation de cette société capitaliste vers le socialisme, la paix, la justice sociale, ont-ils tant de difficultés? Pourquoi semblent-ils être passés de l’avant-garde à la remorque, alors qu’ils demeurent pour l’essentiel ce qui se fait de plus dévoué, de plus désintéressé dans cette société au point même parfois d’être passés d’une exigence politique à une exigence morale, moralisatrice même ?

C’est peut-être lié au fait que nous, Français, avons représenté la forme la plus révolutionnaire de la domination bourgeoise, et notre nec plus ultra a tendance à devenir le parlementarisme parfois comme chacun sait non dénué de “crétinisme”… Mais cette incapacité française à trouver une issue est dû incontestablement au mode parasitaire de notre propre capital, colonialiste et désormais financiarisé et militarisé… Là encore contradiction de la manière dont ce capital se heurte à un modèle de service public de longue tradition et créé dans sa forme la plus achevée par l’influence communiste à la Libération. Même dévoiement de la “commune”, puis du communisme municipal en privilège “notabilaire”de l’élu qui veut choisir son successeur et imposer sa politique de compromis qui lui attire la sympathie de ses pairs… Savoir se conduire dans les institutions telles qu’elles sont ce qui provoque le gauchisme… Résultat, défendre ce qui a été pied à pied parait suffisant alors qu’il faut combattre pour une nouvelle étape. Cela aussi commence à se faire jour mais c’est difficile. En gros, c’est de nos victoires liées à l’intervention populaire que nous tirons pour une part nos stagnations.

On retrouve alors en matière d’issue politique le même obstacle auquel sont confrontés les progressistes américains: l’absence d’alternative et le dévoiement ou l’abstention des couches populaires, des îlots de résistance devenus occasion de division. Il en sera ainsi si nous ne dépassons pas par une projet socialiste, ces antagonismes de surface qui se figent entre communautarisme et modèle républicain.

Si l’on considère que l’issue politique relève d’un problème interne, ce qui n’est pas faux, la meilleure des attitudes, consiste à recréer le lien avec les couches populaires. Elle peut et doit favoriser une prise de conscience plus générale. Mais si on cherche “la modernité” dans ce qui constitue le problème, la politique du chien crevé au fil de l’eau, là on n’a aucune chance d’aboutir à la moindre transformation.

De surcroît, même l’attitude la plus consciente, la première celle de s’ancrer sur les couches populaires, ne nous mène pas très loin si nous l’isolons du mouvement du monde qui est celui de la chute du capitalisme et de la défense folle d’un système qui fait eau de toute part.

En contemplant donc ce problème qui est celui du parti théoriquement fondé pour défendre le communisme et sa perspective politique le socialisme, qui n’ose rien aborder ni l’UE, ni les relations internationales, ni le socialisme, on peut s’interroger sur les raisons d’une telle attitude.

Ce qui est frappant également c’est un réveil de la jeunesse qui veut que l’on pose de telles questions. De plus en plus souvent de jeunes communistes viennent me voir à cause du blog. Ils ont des parcours divers, cela va du jeune énarque au menuisier en passant par l’étudiant mais tous ont des origines prolétariennes, issus de héros de la résistance et ayant fait le tour de la planète, non en touristes mais en ayant vécu dans des mondes différents, ceux du sous-développement ou la Chine, la Russie.

Ils veulent s’engager et ne sont pas des gauchistes, des têtes brûlées, ils ont beaucoup plus que moi la patience du dialogue mais ils souhaitent aussi autre chose, un lieu où ils se retrouveraient pour être “utiles”, réellement utiles loin des gauchismes et des conformismes, où il serait possible de reconstruire le PCF sans dérive groupusculaire.

Je me dis que si je n’avais pas connu Cuba, vécu l’expérience de la période spéciale aux côtés des Cubains, je ne serais pas aussi apte à comprendre ce que ces jeunes cherchent. Je les remercie simplement parce que leur existence, leurs manières d’être, leurs exigences politiques me prouvent à quel point ils font partie des conditions objectives du socialisme dans notre pays. Ils sont la preuve que quelque chose est à discuter, à mettre en œuvre, une confrontation des expériences. Cela avance mais c’est simplement une lueur si souvent ignorée au profit de débats stériles sur des questions secondaires, des concurrences internes. C’est épuisant et j’ai bien fait de refuser à mon âge de continuer à me débattre dans ce que j’estime des sottises par rapport à l’urgence, mais au moins dans cet espace-là je fais ce que je peux.

Danielle Bleitrach

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Comme très souvent, je me trouve en plein accord avec cette analyse. Heureusement que tu as ajouté le paragraphe relatif à la mobilisation de la jeunesse parce que j’avais l’impression sinistre d’avoir connu un monde perdu. Pourrais-tu, s’il te plaît, à l’occasion, développer ta position à l’égard de l’UE. C’est une question fondamentale pour moi. Merci pour tous ces éclairages si utiles.

Bonjour Danielle, Je partage en grande partie votre analyse sur le parti, sur son renoncement au fait d’évoquer le socialisme et sur la nécessité de reconstruire un parti de classe qui parle aux milieux défavorisés et plus globalement à la classe populaire. Le parti est devenu un parti d’intellectuels, et seulement d’intellectuels malheureusement. Nous nous sommes peu à peu rapprochés de la social-democratie aux yeux des gens et pmnotzmment suite à nos diverses alliances (malgré un programme que je juge en partie révolutionnaire (évidemment nous pouvons aller bien plus loin)). Pour élargir le propos, notre mutation ne permet plus aux… Lire la suite »

Lâcheuse..!
Bien fraternellement
Un sublime…

Ce débat est très utile. Il faut le poursuivre. Je souhaite dans mon commentaire du moment : 1) Donner une explication de la raison pour laquelle le parlementarisme est devenu, comme le dit Danièle Bleitrach, le nec plus ultra de nos propositions politiques; 2) insister sur un élément qui, à mon avis, est encore trop absent de notre discussion, à savoir :l’élément “nation”.   1) Pourquoi les communistes français sont-ils prisonniers des formes et de l’esprit de la démocratie bourgeoise?   La réponse à cette question doit être cherchée, à mon avis, dans un pays capitaliste développé comme le nôtre, dans… Lire la suite »

Voici le dernier communiqué sur le site du PCF :Remaniement: pour le PCF, l’heure est à la résistance et à la conquête de nouveaux droits en faveur de la majorité de notre peuple. Elle est à l’augmentation des salaires, à commencer par ceux des femmes, « premières de corvée » ces derniers mois, à la sécurisation de l’emploi et de la formation tout au long de la vie, à la réduction de la durée du travail, au développement des services publics, notamment de la santé publique. Elle est à une autre utilisation de l’argent au service du bien commun. Elle… Lire la suite »

Tout à fait d’accord avec toi Danielle. Je tiens compte dans les débats internes du niveau d’engagement des camarades autour de moi. Des progrès ont été accomplis depuis le congrès les débats de fond deviennent possibles et la fraternité se renforce. Toutefois, dans des débats comme celui ouvert ici il me paraît utile de se repositionner. J’apprécie beaucoup les débats de se blog. Ils m’aident à conserver l’envie pour contribuer à la préparation d’une relève car je ne suis pas loin de ton âge.