Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

A propos du socialisme, débat suite… J.Cl. Delaunay

Remarques à propos du texte de Juozas Juozovich Jermalavičius et du socialisme d’hier et d’aujourd’hui.

Un mot à la hâte, je partage bien des notations de J.Cl. Delaunay sur le texte dont il fait la critique, texte tout entier inspiré du jeune Marx et qui se clôt sur une citation de la critique à la philosophie du droit. C’est le Marx philosophe et hégélien, même si commence le renversement, mais on peut considérer qu’il n’a jamais cessé d’être hégélien y compris dans la section I du capital… Mais on ne peut pas non plus ignorer la suite de sa démarche et il est clair qu’à cause de cela ce texte se rapproche de certaines analyses avec lesquelles je suis en désaccord de Lucien Sève. Il nous conduit tout droit à l’actualité du “communisme” et c’est sur ce point-là que j’ai marqué quelques réserves… Mais ce texte, qui reflète la combativité de nos camarades du KPRF, ne peut pas non plus être considéré comme l’émanation de la position politique du KPRF. Je pense en particulier aux textes de Ziouganov, son président, très attentif à l’expérience chinoise.Que ce soit par rapport à Poutine ou à l’expérience chinoise, il y a des débats à l’intérieur du KPRF sur un fond commun de défense de la souveraineté nationale et des intérêts du peuple, y compris de la paysannerie qui une fois de plus fait les frais de la contre révolution et qui vit des conditions actuelles dramatiques. Donc, un texte ne dit pas l’ensemble de l’analyse de nos camarades russes et nous l’avons publié comme une contribution individuelle romantique et ici nous tenons aussi à défendre un certain romantisme révolutionnaire quand ceux qui l’expriment font la preuve par leur vie qu’il ne s’agit pas de paroles creuses. Ces réserves étant exprimées je ne puis qu’être totalement d’accord avec l’affirmation de J.Cl. sur la nécessité de ne plus jamais en arriver au drame de la rupture sino-soviétique qui a été sans doute une des causes principales d’une possibilité de contre-révolution. En outre, il me semble que le parti communiste chinois encore aujourd’hui a su tirer bilan de l’expérience soviétique y compris dans ses échecs, faisons-en autant. Donc entendons ce que chacun des partis communistes a à dire, c’est que nous faisons ici en nous réjouissant de l’ampleur et de la profondeur de ce débat et en nous réjouissant qu’il confronte des expériences révolutionnaires. Le texte de J.cl. Delaunay est une fois de plus une invite incontournable à nous interroger sur le socialisme, et sur les conditions “actuelles” qui permettent et imposent de centrer toute stratégie sur cette “étape” (note de Danielle Bleitrach).

Je vais énoncer quelques remarques critiques sur l’article de Juozas Juozovitch Jermalavičius, dit Yuyu. C’est un texte enthousiaste sur le socialisme soviétique. C’est en même temps un texte écrit dans un style échevelé et romantique que je trouve fortement imprécis. Ayant pris le temps de le débroussailler, je lui ai trouvé des lacunes importantes.

Ce genre de texte, c’est un style. Je dis cela en préambule de mon commentaire, qui sera critique critique, parce qu’après tout, pourquoi “mon style” serait-il meilleur que celui de Jermalavičius? Je suis de formation latine et comme tous les Romains, je manque d’imagination.

Mon souci n’est pas, cependant, pas du tout, de le descendre. Les textes valent autant par ce qu’ils disent que par ce qu’ils ne disent pas. Il me semble que la réflexion sur ces lacunes améliore ma connaissance et ma conception du socialisme. C’est pourquoi je la transmets sur ce site. Peut-être sera-t-elle utile à d’autres.

Mes remarques sont de deux sortes. 1) L’auteur ne mentionne la Chine socialiste que de manière mineure. 2) Il aime bien le “bla bla” romantique.

1) La Chine n’est mentionnée que de façon mineure

C’est vrai que le 20ème siècle est celui de la transition du capitalisme industriel au socialisme industriel, ce que dit clairement Jermalavicius, en d’autres termes que les miens. C’est en même temps celui de l’affrontement entre les grandes bourgeoisies dominantes (les monopolistes, le Capital financier) et un certain nombre de peuples. Parmi ces peuples; il y eut, très rapidement, le peuple chinois.

La révolution soviétique est datée d’Octobre 1917. En 1921, est fondé le Parti communiste chinois. Les 15 années qui suivent sont pour la Chine une période de chaos. Mais autour de 1935, Mao Zedong s’affirme comme le dirigeant principal de la lutte populaire. Avec la longue marche (1934-1935) il échappe à l’encerclement par l’armée de Tchang Kaichek. C’est alors que les histoires de l’Ouest et de l’Est se rejoignent. De la même façon que les chancelleries des pays capitalistes développés s’entendent pour lâcher la meute nazie contre l’URSS, elles encouragent la meute shintoïste à faire le ménage en Orient. En 1931, le Japon envahit la Mandchourie et met en place son programme du “Grand Japon”. En 1939, ses armées envahissent la Chine. C’est alors la période de la lutte nationale de l’Armée rouge (chinoise) contre l’armée japonaise. Cette dernière ne devait faire qu’une bouchée de l’Armée rouge. En réalité, c’est elle qui a reçu “la banane”. Les super-samouraïs l’ont eu je ne sais où, mais en tout cas quelque part, c’est sûr. Avec le Japon, cela se termine en 1945. En 1949, après la victoire définitive sur une autre armée professionnelle, celle dirigée par Tchang Kaichek, est fondée la République populaire de Chine.

Je dis cela rapidement et mon propos ne contrevient absolument pas au texte de YuYu. Mais mieux vaut que cela soit dit qu’oublié. D’abord, le nombre de morts chinois est également impressionnant. Je n’entre pas ici dans ces macabres détails. On compte environ 10 millions de soldats chinois tués, tant de l”armée nationaliste que de l”Armée rouge; et 20-25 millions de civils chinois assassinés. Ensuite, on peut dire que, entre 1930 et 1945, les Russes et les Chinois ont sauvé le monde de la barbarie. Enfin, et c’est la leçon que je tire de ces événements, s’il est vrai que ces peuples révolutionnaires ont, chacun de leur côté, contribué au bien-être des Hommes, la rupture de leur alliance fut aussi une catastrophe pour l’Humanité. Quand nous établirons le socialisme en France, il nous faudra notamment faire alliance avec les gouvernements des pays socialistes et leur peuple. Il nous faudra aussi penser à ne jamais rompre avec eux.

2) L’investissement guerrier est un investissement nécessaire du socialisme

J’ai essayé de clarifier le propos romantique de l’auteur, et ce faisant, il m’est apparu clairement que la guerre faisait partie des investissements nécessaires du socialisme.

La guerre et l’investissement dans la guerre sont une contrainte que l’impérialisme a constamment imposée, depuis le début, aux pays socialistes. Cela dit l’impérialisme ne peut pas tout. Il a des limites. Comment ses limites s’expriment-elles aujourd’hui? Pour répondre à cette question, je vais procéder en 3 temps.

A) Quand nous pensons socialisme, nous pensons à divers investissements de bien-être, des crèches, des trains, des infrastructures médicales dignes de ce nom, une législation sociale performante, etc. Mais en réalité, si nous ne pensons qu’en ces termes, nous sommes à côté de la plaque. L’impérialisme cherche à imposer, dès le départ, que tout pays socialiste se transforme en économie de guerre. Ce qui veut dire que la France socialiste devra investir militairement. Nous ne pouvons pas penser que, lorsque la France deviendra socialiste, les États-Unis n’installeront pas des missiles alentour. Les choses se sont toujours passées comme ça. Est-ce que le texte de Jermalavičius aide à réfléchir sur ce point? A mon avis, non. Nous ne pouvons nous satisfaire de grandes envolées romantico-hégéliennes. Il faut être précis, tant au plan économique que politique que militaire, et, ajouterai-je, que “et cœtera”. 

Que s’est-il passé après Octobre 1917? L’Occident est intervenu militairement en URSS. Mais leur intervention a foiré. Les impérialistes ont alors cherché une autre solution et ils l’ont trouvée. C’était Hitler. C’est exactement ce qui s’est passé du temps de Staline. Le nazisme est installé aux portes de l’URSS et les chancelleries occidentales soutiennent Hitler. Que font alors Staline et son équipe? Ils mettent en place, à marche forcée, dans un pays dont l’économie est sous-développée, une économie de guerre, c’est-à-dire une économie à deux secteurs ; le secteur de l’investissement industriel à vocation militaire et le secteur de l’investissement de consommation finale pour les non-militaires. Le premier est favorisé, le deuxième est défavorisé. Dans l’urgence, le deuxième ne compte pas. Cela ne se voit pas parce que, dans le même temps, il est possible de lutter efficacement et à peu de frais contre l’analphabétisme, la misère médicale, etc. Les paysans ont fait les frais de cette urgence. Ils en ont aussi profité car l’indépendance nationale c’est aussi l’indépendance des paysans, que les nazis n’ont pas manqué de tuer autant que tout le monde en URSS. C’est grâce à la stratégie d’industrialisation à marche forcée que l’URSS fut capable de porter son économie à un niveau de développement industriel comparable à celui des nazis. L’héroïsme du peuple soviétique a fait le reste.

B) Que s’est-il passé après la guerre? Staline meurt en 1953. On ne peut donc pas lui imputer les échecs de l’URSS des années 1990. Il a, de son vivant, accompli, si je puis dire, sa mission historique. Il a contribué à ce que l’URSS et simultanément la Russie survivent. Mais après? Que dit Jermalavičius à ce propos?

Il écrit notamment : «La guerre froide a entravé la réalisation des avantages du socialisme dans la vie de la société, mais a en même temps réduit les possibilités constructives du socialisme». Je crois que cet auteur a une compréhension superficielle, insuffisante de ce qui s’est passé.

Après la deuxième guerre mondiale, l’impérialisme a continué comme avant. L’URSS ayant battu les nazis, les têtes pensantes de l’impérialisme ont estimé qu’il fallait trouver une nouvelle façon d’anéantir ce système. Ils lui ont fait la guerre froide. Et c’est là que Jermalačius se trompe. Il pense que la guerre froide a certes nui à l’URSS mais qu’elle a aussi, et très profondément, nui aux pays capitalistes développés. C’est de cette nuisance qu’il fait sortir la stratégie impérialiste d’après 1970.

En réalité, puisque la limite profonde du capitalisme, c’est le capital lui-même, c’est-à-dire les rapports privés de production, la guerre, les dépenses militaires, qui sont la mise en œuvre de rapports publics, ont été les antidotes véritables du poison que les rapports privés furent et sont à l’impérialisme. L’histoire de l’impérialisme est rythmée par la guerre parce que la guerre est à l’impérialisme, au Capital financier, ce que le socialisme est au peuple. La guerre est le complément de rapports publics dont l’impérialisme a besoin pour guérir les maux que lui procurent les rapports privés, tout en conservant ces derniers. Le Capitalisme monopoliste d’État d’après 1945 n’a nullement souffert de la guerre froide. Au contraire, cela lui a donné un répit.

En maintenant la pression guerrière exercée par l’impérialisme sur l’URSS après 1950, mon hypothèse est donc que le leader de l’impérialisme n’a pas été affaibli par la guerre froide de la même façon qu’il ne fut pas affaibli par la deuxième guerre mondiale. S’il s’enfonce dans une certaine forme de mondialisation après 1970, la raison n’en est pas le tort que lui aurait causé la guerre froide. Au contraire, son avancée technologique s’est imposée et elle s’est prolongée dans le temps au delà du stade du Capitalisme monopoliste d’Etat d’après 1945.

Pour diverses raisons, l’URSS n’a pas pu suivre. Je lisais dans un texte récemment paru sur ce site qu’elle consacrait 40% de son PIB aux dépenses de guerre. Si mon hypothèse est exacte, cela veut dire qu’elle a consacré de plus en plus de ressources au budget militaire, les rendements de son niveau technique étant décroissants. Elle en a sans doute consacré d’autant plus de ressources à ces dépenses qu’elle n’était pas au niveau des nouvelles technologies.

Ce pays a pu se mettre à niveau lorsqu’il s’est agi de produire de l’acier et des chars d’assaut. Mais il a capitulé (ses dirigeants ont capitulé) face à la guerre des étoiles. En raison de son décalage technologique, son économie est demeurée une économie de pénurie à deux secteurs, le secteur de la consommation finale individuelle devenant de plus en plus réduit pour une population en augmentation et dont les besoins de consommation finale de qualité étaient croissants.

Je dois dire que j’aimerais bien que les communistes russes actuels nous donnassent des explications sur ce qui, en URSS, s’est passé dans ces domaines pour la raison que le socialisme n’est jamais né dans, ou sur, un lit de roses dont on aurait ôté les épines. Peut-être ont-ils étudié ces choses précisément, je ne sais pas.

Le socialisme est l’antithèse du capitalisme développé. Par conséquent les pays de l’impérialisme lui font et lui feront la guerre autant qu’ils le pourront. Pour ce qui concerne la France, il ne serait pas superflu que des experts militaires français, patriotes, susceptibles de comprendre que la France ne sera défendue et préservée dans ses valeurs fondamentales que si elle devient socialiste, écœurés par les merdeux qui prétendent nous gouverner, exposassent (peut-être ici) ce qu’ils pensent de ces divers problèmes.  

C) J’en viens maintenant à la question posée au départ de ce point 2 : quelles sont les possibilités, pour les impérialistes, et notamment pour sa direction nord-américaine, de faire la guerre aux pays socialistes? Les États-Unis sont-ils, par exemple, en mesure de faire la guerre à la Chine?

Bien que n’ayant aucune connaissance particulière de ces problèmes, je vais dire “non”. L’impérialisme à domination américaine n’est plus en mesure de mener la danse guerrière comme il l’a fait jusqu’à présent. S’il faisait la guerre pour de vrai, comme disent les enfants, son territoire ne serait pas à l’abri, comme cela s’est passé jusqu’à présent. Et puis, il est lui-même en pleine crise. Le choix de la mondialisation lui a fait perdre le sous-bassement industriel et la cohérence étatique sans lesquels on observe qu’il ne se produit pas de véritable progrès industriel, de véritable recherche fondamentale. La sous-traitance permet de produire des contrats. Elle ne permet pas de produire des résultats industriels. Enfin, de nos jours, le progrès technique découle de la progression simultanée et si possible anticipée sur le long terme, des forces productives matérielles et humaines. Or le capitalisme développé, en détruisant la machine étatique, détruit sa capacité à former des hommes sur le long terme.

Les États-Unis vont-ils pouvoir drainer indéfiniment les cerveaux? Pourquoi les intellectuels iraniens iraient-ils s’installer aux Etats-Unis si leur pays leur offre des perspectives humaines et professionnelles satisfaisantes? Il fut un temps, pas très lointain, où j’entendais un expert américain, invité d’un Institut chinois de recherche économique, dire que le rêve chinois (une expression lancée par Xi Jinping), c’était le rêve américain. Possible. Mais allez dire cela aujourd’hui, en 2020, à un jeune scientifique chinois. La grande bourgeoisie américaine perd les pédales. C’est pourquoi elle est à la fois dangereuse et ridicule.

Je vais terminer mon propos en citant Jermalavičius, car je crois qu’il n’a pas fait attention. Voici ce qu’il écrit dans les derniers paragraphes de son texte. “La sortie du chaos mondial n’est possible que par l’application des lois objectives universelles de la dialectique dans la pratique historique. Plus précisément en veillant à ce que la nature des rapports de production d’une société corresponde au niveau de développement de ses forces productives matérielles (souligné par moi, JCD), ce qui est la vocation historique principale de toute révolution sociale”.

Mais considérer aujourd’hui, en 2020, que la révolution scientifique et technique contemporaine repose uniquement, ou même principalement, sur le développement des forces productives matérielles est non seulement un oubli. C’est une faute. Peut être s’agit-il d’une faute de traduction. Mais dans ce cas, elle serait de taille. Si le socialisme a une justification à notre époque, c’est bien pour la raison, au delà des considérations de justice humaine, etc…, que ce régime, eu égard à la planification qu’il permet, eu égard à l’absence d’appropriation privée sur la dialectique de laquelle il repose, est en mesure de développer infiniment les potentialités intellectuelles des êtres humains (les forces productives humaines) et pas seulement la production des choses (les forces productives matérielles).

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cet échange est une contribution marquante pour tous les communistes… en pleine campagne électorale, je n’ai pas le temps d’y contribuer plus, mais merci à danielle et jean-claude de faire vivre ce débat sur le socialisme dont les communistes devront se saisir pour en faire le coeur du prochain congrès, en commençant par le 100eme anniversaire du parti…