Voici l’analyse d’une sociologue d’Amérique latine que je ne renierais pas… face à un développement des forces productives ouvert, inclusif les Etats-Unis les États-Unis, en plein déclin systémique, continuent de déployer une nouvelle forme de colonialisme technologique et militaire, imposant l’achat de leurs solutions technologiques intégrées et « clés en main » (matériel, données, applications, services cloud, etc.), la « Pax Silica » c’est un choix de civilisation qui porte en lui soit la guerre, soit la paix et les coopérations… rien n’est gagné mais le principe espérance est là du côté de l’humain et de la vie. Le choix révolutionnaire qui explique comme le dit Cuba qu’un communiste ne puisse démissionner mais il doit convaincre et rassembler ceux qui doutent ou n’en sont pas à de telles perspectives d’avenir… (note et traduction de danielle Bleitrach pour histoireetsociete)

Photo du président Donald Trump : EFE.
Le piège de la « Pax Silica » de Donald Trump et le déclin de l’Amérique
Par : Verónica Sforzin
16 avril 2026, 14h3
De la politique du gros bâton au moment DeepSeek
L’affaire DeepSeek, la guerre contre l’Iran, la réglementation chinoise sur l’exportation de terres rares et le conflit non résolu avec la Chine concernant le contrôle de Taïwan mettent en péril la maîtrise des chaînes d’approvisionnement dont l’Occident a besoin pour le développement de l’intelligence artificielle.
En janvier 2025, le moment de la confrontation commerciale et technologique entre les deux puissances, les États-Unis et la Chine, a été précipité par l’apparition d’une application qui allait tout changer : DeepSeek.
Avec ce lancement mondial, la Chine a démontré que le discours et la pratique américains consistant à imposer son modèle technologique à l’Occident au détriment de la souveraineté nationale étaient totalement infondés, tant sur le plan économique que technologique. Cela a non seulement révélé que la démocratisation de la technologie est bien plus réalisable que ne le pensent les gouvernements, mais a également préfiguré l’émergence d’un nouveau régime d’accumulation qui exige de nouvelles règles du jeu et un écosystème numérique adapté.
La Chine déploie une stratégie à trois volets pour démontrer l’échec de la géopolitique autoritaire des États-Unis : premièrement, en prouvant qu’une technologie open source et moins coûteuse est possible. DeepSeek est un modèle d’IA qui égale, voire surpasse, les performances de ceux développés par les entreprises de la Silicon Valley, et a été conçu pour un coût dérisoire de plusieurs millions de dollars, en utilisant uniquement des processeurs graphiques (GPU).
Deuxièmement, dès octobre 2023, la Chine a lancé l’Initiative mondiale pour la gouvernance de l’IA. Cette initiative soulignait que tous les pays, indépendamment de leur taille, de leur puissance ou de leur système social, devraient avoir le même droit de développer et d’utiliser l’IA.
Troisièmement, l’IA chinoise vise à renforcer le système productif au service de la majorité. Contrairement à son homologue anglo-saxonne, elle ne cherche pas à dominer le monde virtuel et numérique ; elle ambitionne plutôt de dynamiser des secteurs industriels tels que l’énergie, l’agriculture et la logistique, ainsi que de consolider l’État en améliorant la santé, l’éducation et la culture, et en préservant le bien-être mental de la population.
Face à cette situation, les États-Unis, en plein déclin systémique, continuent de déployer une nouvelle forme de colonialisme technologique et militaire, imposant l’achat de leurs solutions technologiques intégrées et « clés en main » (matériel, données, applications, services cloud, etc.), la « Pax Silica ». Ceci inaugure une nouvelle ère de politique internationale, celle du « friendshipshoring », stratégie consistant à relocaliser les chaînes d’approvisionnement vers des pays politiquement alliés et économiquement stables, privilégiant la sécurité et la confiance au détriment de la réduction des coûts pour atténuer les risques. Ce changement de cap de la politique internationale, passant du libre marché à la sécurité nationale, est un signe de faiblesse structurelle, peut-être la dernière option qui lui reste pour garantir ses chaînes d’approvisionnement et rester dans la course à la domination de l’IA.
À la mi-2025, Trump a publié le plan d’action américain pour l’IA. Ce plan stipule clairement la nécessité de maîtriser cette technologie afin d’obtenir des avantages économiques, militaires et géopolitiques et de contrer la future domination de la Chine dans ce domaine technologique.

À l’échelle internationale, elle promeut, de concert avec Israël, la création d’un nouveau G7, « Pax Silica » (la silice étant un composé de silicium raffiné, composant essentiel des puces informatiques qui alimentent l’IA), d’ici fin 2025, dans une perspective géopolitique et économique. Cette alliance multilatérale vise à sécuriser la chaîne d’approvisionnement en semi-conducteurs, minéraux critiques et énergie nécessaires au développement de l’IA. Il convient de noter qu’Israël est le plus important centre de conception hors des États-Unis (Intel, Invidia, Apple et Amazon y conçoivent leurs processeurs, et le pays est également à la pointe de la bioconvergence entre biologie moléculaire et ingénierie des données).
L’un des problèmes des États-Unis réside dans leur dépendance aux semi-conducteurs fabriqués à Taïwan (TSMC). Alors que Taïwan perd sa reconnaissance diplomatique et que seuls quelques pays de faible poids géopolitique la reconnaissent encore, un soutien accru aux nationalistes (Parti démocrate progressiste) déclencherait une guerre avec la Chine qu’aucun pays de la région n’est prêt à mener.
La proposition américaine, « Pax Romana », vise à partager les technologies de fabrication, à sécuriser l’approvisionnement en matières premières (comme les terres rares) et à lutter contre l’espionnage (en éliminant les failles de sécurité susceptibles de profiter à la Russie ou à la Chine). Elle rassemble des alliés clés tels que le Japon (Sofbank), Singapour (Temasek Investment Fund), la Corée du Sud (semi-conducteurs), l’Australie (ressources naturelles), le Royaume-Uni (innovation dans les matériaux avancés et l’intelligence artificielle), les Émirats arabes unis et le Qatar (ces deux derniers apportant financement, énergie et implantation géographique), ainsi que, avec la participation d’observateurs, l’Union européenne et les Pays-Bas (semi-conducteurs, ASML Holding NV). La proposition envisage un consortium d’investissement souverain volontaire, doté d’un potentiel de plus de 1 000 milliards de dollars d’actifs gérés par ses membres et axé sur des projets miniers et technologiques.
L’Amérique latine n’est même pas prise en compte dans cette nouvelle alliance, car elle est considérée comme un territoire à part entière, contribuant en terres, en énergie et en données. Pour notre région, le Bouclier des Amériques, une coalition militaire, est imposé, également dans le cadre de la sécurité nationale américaine. L’expansion des entreprises américaines dans le Triangle du lithium (Bolivie, Chili et Argentine) est en cours depuis plusieurs années [2] ; parallèlement, une nouvelle base militaire est en construction dans le sud de l’Argentine, ainsi que des centres de traitement de données (les nouvelles bases civico-militaires) qui consomment d’énormes quantités d’énergie et d’eau, sans favoriser le développement local. Même si ces centres de traitement étaient intégrés aux infrastructures critiques et à l’administration publique des pays de la région, nous perdrions des outils essentiels pour contester la souveraineté territoriale.
Avec l’escalade de la guerre en Iran, cette alliance se renforce et s’étend pour inclure le besoin américain de garantir l’approvisionnement énergétique, fondamental pour le développement des centres de traitement de données à grande échelle.
Pour Jacob Helberg, sous-secrétaire d’État aux Affaires économiques, il s’agit d’une « coalition de fonds souverains et d’investisseurs institutionnels unissant leurs forces autour d’un impératif stratégique unique ». Il a ajouté que l’objectif était de garantir que « les ressources minérales, les ports, les corridors, les usines et les actifs énergétiques qui alimentent la chaîne d’approvisionnement mondiale des semi-conducteurs et des technologies restent entre des mains de confiance ». [3]
La Pax Romana n’a pas empêché la chute d’un empire, de même la proposition actuelle des États-Unis conduit les pays qui le composent à une impasse, leur faisant perdre des degrés de souveraineté et les maintenant au service des intérêts des entreprises anglo-saxonnes.
Les propositions chinoises en matière de logiciels libres, associées aux institutions publiques, à la participation citoyenne et aux investissements, permettent la démocratisation des technologies, favorisant ainsi l’épanouissement de la diversité culturelle (contrairement à la mondialisation financière spéculative et néolibérale, homogénéisante) et ouvrant la voie au développement scientifique, technologique et industriel. Ceci permet aux pays d’évoluer progressivement vers des structures productives alternatives, articulées autour des trois piliers que sont l’État, la production et le travail. Les BRICS Plus jouent un rôle de transition, canalisant une politique internationale fondée sur le principe du « gagnant-gagnant » et l’idéal d’une « communauté de destin pour l’humanité ». Ces propositions apparaissent comme la voie la plus réaliste vers un monde multipolaire et pluriversel.
Verónica Sforzin est titulaire d’un doctorat en communication et d’une licence en sociologie de l’Université nationale de La Plata (UNLP). Elle est professeure titulaire et chercheuse dans cette même université. Elle est également chercheuse au CIEPE – CLACSO. Elle est l’auteure des ouvrages suivants : « Géopolitique des technologies de l’information et de la communication : une analyse de l’Amérique latine et des Caraïbes » et « Éthique, pouvoir et technologies : réseaux sociaux et intelligence artificielle dans les pays du Sud », ce dernier ayant reçu le prix d’essai « Penser notre Amérique à travers nos propres catégories » (publié par le CICCUS).
[2] Voir https://www.telesurtv.net/opinion/de-elon-musk-a-la-derecha-latinoamericana-sin-escalas-tecnolibertarios-y-liberales-un-espiritu-de-epoca-anglosajon/
[3] Source : https://www.nytimes.com/2026/03/23/business/economy/trump-pax-silica-fund.html
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