Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

« Karl Marx et la métaphore » (1903) par Franz Mehring, extrait de Karl Marx : Homme, penseur et révolutionnaire. International Publishers, New York. 1927.

Il est des phrases que je lis et autour desquelles mon esprit tourne tout le jour. Sur une liste de dialogues entre universitaire, j’ai découvert cette opinion sur Marx que je résume ainsi: depuis que le communisme a disparu (sic) Marx peut de nouveau être réintégré dans les classiques de la sociologie comme Durkheim, Max Weber. Il présente néanmoins l’inconvénient d’avoir un style plus ardu pour nos étudiants que les précédents à cause de ses références culturelles et historiques. Et je me suis dit que le problème n’était pas d’avoir changé de culture, ce qui pourrait être normal y compris avec l’IA mais ce que signifiait ce « passage ». Durkheim et même Max Weber ont un style poussiéreux par rapport à Marx qui nous emporte à la manière de Heine son ami et partiellement inspirateur. L’usage des métaphores n’y est pas étrangère, quel est le rapport entre la métaphore et l’image virtuelle telle que l’utilise en permanence Trump et l’univers Maga pour « convaincre ». Cette analyse du « style » de Marx par Franz Merhing qui est lui-même, outre son rôle politique au sein du SPD, un grand écrivain et critique de la littérature à la lumière du matérialisme historique, peut nous aider à le percevoir. Ce qu’il décrit de Goethe est passionnant encore aujourd’hui pour mesurer la crise d’un esprit de cette envergure face à la Révolution en Allemagne, celle que la France exportera sous la forme des conquêtes napoléoniennes contre les nations enfoncées dans le despotisme. Cela nous parle dans ce temps de basculement historique où la France paraît la proie de cet échec à inventer pour le moment sa propre émancipation et souveraineté nationale. Parce que ce temps est celui de la perte de la profondeur historique autant que d’un espace géopolitique et celui aussi où l’on s’interroge sur l’image virtuelle, appauvrie dans l’idéologie conservatrice d’un Trump qui est aussi celle de la prison de la pensée et de l’action transformatrice. On traque le signe pour en faire le symbole de nos obsessions, celle autour desquelles tourne la propagande et qui reviennent toujours à des haines conservatrices. Payons nous le luxe d’une réflexion qui dépasse aujourd’hui les cadres étroits de notre perception , cette manière d’agiter les signes pour s’identifier à la puissance alors que l’on nous dépossède de la réalité et de notre pouvoir d’agir. . (note et traduction de danielle Bleitrach pour histoireetsociete)

« Karl Marx et la métaphore » (1903) par Franz Mehring, extrait de Karl Marx : Homme, penseur et révolutionnaire ; un symposium édité par David Riazanov, traductions d’Eden et Paul Cedar. International Publishers, New York. 1927.

Dans une note à la préface de la seconde édition du Capital, Marx écrit : « Les hypocrites et cyniques économistes allemands s’offusquent du style de mon livre. Nul ne saurait juger plus sévèrement que moi les faiblesses littéraires du Capital. Mais, pour l’information de ces intellectuels et de leur public, je me permets de citer un article de presse anglais et un article de presse russe. » Le critique russe nous apprend que cet auteur « ne ressemble en rien… à la majorité des intellectuels allemands… qui écrivent dans un langage si aride et obscur qu’il en est exaspérant le commun des mortels. »

Le style de Karl Marx mérite assurément une étude approfondie. Une telle recherche contribuerait sensiblement à la compréhension de l’homme et de son œuvre. Mais la tâche serait ardue, et elle ne fait pas partie des priorités immédiates de ses héritiers. Il aurait sans doute préféré que nous négligions, pour une telle raison, la diffusion concrète de ses idées. Jusqu’à présent, il n’y a donc eu que des observations éparses concernant son choix de mots ; et c’est tout ce que nous pouvons tenter ici, alors que, vingt-cinq ans après sa mort, nous nous apprêtons à critiquer l’objection que les scientifiques bourgeois aiment tant formuler à l’encontre de son style et de sa méthode d’exposition.

Wilhelm Roscher.

De Wilhelm Roscher au plus jeune professeur d’université, tous déplorent son goût pour la métaphore. L’attrait de Marx pour le langage figuré est incontestable ; mais ce que ses adversaires veulent insinuer par cette accusation, c’est que, malgré son intelligence brillante, elle manquait assurément de finesse ; qu’emprisonné dans un « mysticisme obscur », il ne pouvait qu’élucider vaguement la doctrine du matérialisme historique, à l’aide d’un « patchwork d’images ».

Face à ces diatribes, il suffira de citer l’aphorisme d’Aristote selon lequel la marque du génie était la capacité d’ « homoion theorein »  , de reconnaître la ressemblance. On pourrait certes rétorquer que cette caractéristique du génie est aussi celle du fou. Entre l’énergie et la fraîcheur de la phraséologie de Luther au XVIe siècle et le langage de Goethe au XVIIIe siècle, apparurent, au XVIIe siècle, les extravagances de l’euphémisme et du marinisme, dont Albrecht von Haller disait qu’il s’agissait d’un « flot de paroles pompeuses nageant sur des métaphores comme sur des vessies gonflées ». En réalité, cependant, cela ne réfute pas, mais confirme la remarque d’Aristote. Les marinistes, en vérité, ne reconnaissaient pas la ressemblance et, par conséquent, ils associaient de force des dissemblances. Soulever sérieusement cette objection démontre simplement que l’objecteur est aveugle comme une taupe et incapable de distinguer les roses épanouies sur le visage d’une jeune fille du fard avec lequel une vieille fille tente de donner un teint vif à ses joues flétries.

Parmi les écrivains classiques allemands, Lessing est celui qui a le plus contribué à exposer la philosophie de la métaphore comme forme de présentation littéraire. Maître de la métaphore, il applique à lui-même ce qu’il dit (dans une métaphore brillante) de son propre statut de poète : il n’est pas né poète, mais l’est devenu. Dans ses premiers écrits, on constate peu d’inclination à utiliser le langage figuré ; et lorsque des figures sont employées, leur usage est parfois malheureux. Même dans Laocoon, il écrit : « Une simple métaphore ne prouve rien et ne justifie rien. » Quelques lignes plus bas sur la même page, il remarque : « Mais ici, le sens est inexistant, et l’image est tout ; et une image sans sens transforme le poète le plus vivant en un bavard ennuyeux. » Dans une métaphore ultérieure, Lessing compense le caractère unilatéral de ces remarques en admettant que, dans une présentation complète, la pensée et l’image sont indissociables, comme mari et femme.

Lessing a éclairé le problème sous ses deux angles. D’une part, il écrivait : « Qu’est-ce qui rend un auteur pompeux, sinon l’usage excessif et trop tiré par les cheveux de métaphores trop audacieuses ? » D’autre part, il abordait le problème sous un autre angle : « Lorsque je sollicite l’imagination de mon lecteur, je m’efforce aussi de stimuler sa compréhension. Je considère qu’il est non seulement utile, mais aussi essentiel, d’habiller la raison d’images et d’indiquer par des allusions toutes les idées subordonnées qui, soit lassent la raison, soit éveillent les métaphores. Celui qui ignore cela doit renoncer aussitôt à l’ambition d’écrire, car les bons auteurs ne le sont qu’en suivant cette voie. » C’est ainsi que Lessing écrivait dans son Anti-Goeze, dont la profusion de métaphores brillantes, tirées du malheureux pasteur de Hambourg, n’est pas moins poignante que celles que les métaphores de Marx suscitent chez Roscher et ses associés.

Gotthold Ephraim Lessing.

Contrairement à Lessing, Goethe était un « métaphoriste » né, et non devenu (selon son propre terme). On connaît le vers où il affirme qu’il ne faut pas lui interdire d’utiliser des métaphores, puisqu’il ne peut s’expliquer sans elles ; quant à lui, il écrivait à Frau von Stein : « En matière de métaphores, je cours la course contre Sancho Panza et ses proverbes. » Cette métaphore est caractéristique des métaphores goetheiennes : les proverbes sont des métaphores par lesquelles le peuple pense, poétise, fabule ; et Luther aimait emprunter des épithètes au langage populaire pour rendre ses mots à la fois concis et imagés. De plus, Hegel, figure majeure de la philosophie classique, était (à l’instar de Goethe, figure majeure de la littérature classique) un grand « métaphoriste ». À cet égard, son œuvre marque un progrès notable par rapport à celle de Kant, principal responsable de la scolastique aride et poussiéreuse du style littéraire professoral allemand – et le pire reproche qu’on puisse lui faire est que Kant savait écrire avec élégance et clarté quand il le voulait. Affirmer que le style de Hegel est typiquement lourd, obscur et alambiqué relève d’une grossière exagération. Comme le remarque pertinemment Rosencranz, son biographe, l’écriture de Hegel est imprégnée de tous les éléments de la langue allemande, du mysticisme médiéval à la phraséologie des Lumières ; et elle est souvent d’une audace et d’une efficacité métaphoriques remarquables.

En cela, comme en d’autres domaines, Marx était le plus doué des disciples de Hegel. Lui aussi était un « faiseur de métaphores » depuis sa naissance, et dans sa thèse de doctorat, les images jaillissent comme d’une source inépuisable. L’essai tout entier – une discussion des différences entre la philosophie naturelle de Démocrite et celle d’Épicure – était une longue métaphore, montrant comment la philosophie naturelle épicurienne célèbre son plus grand triomphe dans la doctrine des astres, avant de s’effondrer complètement. De la même époque de jeunesse de Marx remonte également l’image où il déclare que « la religion est pour nous le soleil illusoire qui, pour l’homme, semble tourner autour de lui, jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il est lui-même le centre de son propre mouvement ». De même, cette image : « Un même esprit construit des systèmes philosophiques dans le cerveau des philosophes, et des chemins de fer avec les mains des ouvriers ». L’ouvrage Contribution à la critique de l’économie politique est particulièrement riche en métaphores. Dans la préface de cet ouvrage, on peut dire qu’il a donné un exposé assez sommaire de la méthode historico-matérialiste, dans un « patchwork d’images » ; et de nouveau dans le premier chapitre du Capital, où il résume le contenu de la Critique.

Dans ce chapitre, il me semble que Marx atteint le sommet de sa maîtrise stylistique (si l’on considère la question uniquement sous l’angle de la qualité littéraire). C’est ici que l’on saisit le plus clairement et le plus précisément la nature de son imagerie ; et c’est ici que l’on trouve l’explication de l’hostilité que les professeurs bourgeois ont toujours manifestée à l’égard des métaphores de Marx. Permettez-moi de citer la section 4, intitulée « Le fétichisme des marchandises et son secret » : « Une marchandise paraît, au premier abord, une chose triviale et facile à comprendre. Mais l’analyse révèle qu’il s’agit d’une chose bien étrange, pleine de subtilités métaphysiques et de fantaisies théologiques. En tant que valeur d’usage, elle n’a rien de mystérieux… Lorsque nous transformons du bois en table, la forme du bois est altérée ; néanmoins, la table reste du bois, une chose ordinaire perceptible par nos sens. Mais lorsqu’elle se présente à nous comme une marchandise, elle s’est métamorphosée en quelque chose qui, bien que sensible, échappe aussi à nos sens. Elle ne se contente pas de reposer sur ses pieds ; mais, face à toutes les autres marchandises, elle se tient la tête en bas, et dans sa tête de bois se développent des notions fantastiques, bien plus merveilleuses que si elle se mettait à danser de son propre chef. » N’est-ce pas là une pique astucieuse à l’encontre de tous ces esprits obtus qui produisent en abondance des spéculations métaphysiques et des fantaisies théologiques, mais qui sont incapables de fabriquer une substance aussi perceptible par les sens que celle qui constituerait une table ordinaire, de tous les jours ?

Goethe.

Dans les écrits de Marx, la métaphore n’est jamais introduite pour elle-même, comme un simple ornement. Elle n’est pas non plus, comme chez Lessing, seulement un outil pour une compréhension plus large et plus aisée, ni une tentative d’influencer l’imagination autant que la raison. Elle est une contemplation primordiale des deux objets semblables simultanément : elle est la réalisation de l’idéal de ce mode parfait de présentation où, selon l’expression de Lessing, la pensée et l’image s’appartiennent comme mari et femme. La métaphore, telle que Marx l’emploie, est la mère sensoriellement perceptible de la pensée, qui reçoit d’elle le souffle de vie.

Nos professeurs bourgeois ne comprennent pas cela, et nous aurions tort de supposer que leur incompréhension est due à de la mauvaise volonté. Ils ne peuvent comprendre, et d’ailleurs, ils ne devraient pas comprendre. Qu’adviendrait-il de la société capitaliste si les métaphores saisissantes de la dialectique révolutionnaire prenaient vie dans les chaires professorales de ses universités ? Voilà pourquoi ces bons patriotes parlent avec tant de désinvolture d’« obscur mysticisme » et de « patchwork d’images ». L’usage que fait Marx de la métaphore est, à un degré suprême, l’un des secrets du génie, et restera à jamais une énigme pour des critiques comme ceux-ci.

Ils y opposent leur « analyse conceptuelle », cette interminable danse d’ombres des notions métaphysiques qui glisse monotonement le long des murs de la prison capitaliste ; et ils s’enorgueillissent qu’aucun « mysticisme obscur », aucun « patchwork d’images », ne soit nécessaire pour prouver que les étreintes mutuelles de ces ombres ne sauraient jamais engendrer un enfant vivant. Dans le monde du néant, la métaphore elle aussi a perdu ses droits !

« Karl Marx et la métaphore » (1903) par Franz Mehring, extrait de Karl Marx : Homme, penseur et révolutionnaire ; un symposium édité par David Riazanov, traductions d’Eden et Paul Cedar. International Publishers, New York. 1927.

Sommaire : Introduction de D. Ryazanoff, Karl Marx par Friedrich Engels, Lettre d’Engels à Sorge concernant la mort de Marx, Discours d’Engels aux funérailles de Marx, Karl Marx par Eleanor Marx, Les Journées de juin par Karl Marx, La Révolution de 1848 et le prolétariat : un discours de Karl Marx, Karl Marx par G. Plehanoff, Karl Marx et la métaphore par Franz Mehring, Stagnation et progrès du marxisme par Rosa Luxemburg, Le marxisme par Nikolaï Lénine, Darwin et Marx par K. Timiryazeff, Souvenirs personnels de Karl Marx par Paul Lafargue, Mémoires d’un ouvrier sur Karl Marx par Friedrich Lessner, Marx et les enfants par Wilhelm Liebknecht, Promenades dominicales dans la lande par Wilhelm Liebknecht, Hyndman sur Marx par Nikolaï Lénine, Les « Confessions » de Karl Marx par D. Ryazanoff.

PDF du livre : https://archive.org/download/in.ernet.dli.2015.54746/2015.54746.Karl-Marx-Man-Thinker-And-Revolutionist_text.pdf

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