Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Une génération prend le chemin des écoliers…

Avant-hier la fille d’un ami (et néanmoins camarade), Maurice Lecomte m’a envoyé un mot pour me dire que son père était atteint par le covid et qu’il se trouvait à l’hôpital européen à Marseille, il a son portable. Je lui ai téléphoné et nous avons pu discuter 5 minutes, plus impossible parce qu’il est épuisé… Il est là depuis trois semaines et voici l’essentiel de notre conversation…

Lui : “Je ne sais rien, où j’en suis, si un jour je sors… Le personnel est débordé et je me demande s’ils en savent plus que moi…

je l’ai interrogé:

– “est-ce que c’est comme une grippe ?

– penses-tu rien à voir c’est une saloperie… tu étouffes, tu meurs…

Et nous avons clos la conversation parce qu’il toussait et avait du mal à poursuivre mais il a eu le temps de me dire : “notre gouvernement c’est une sacrée bande de connards…” Il riait et s’étouffait en toussant.

En raccrochant, pourquoi est-ce que je dis encore que je raccroche? J’ai pensé qu’effectivement ces gens-là avaient réussi à foutre un sacré bordel et que visiblement ils n’avaient tenu aucun compte de la vraie leçon, celle de ne pas soumettre la santé au profit…

Ça se confirme c’est nous les vieux – et les personnels soignants, les gens qui assurent la matérielle de tous – qui payons le tribut à l’épidémie. Je passe ma vie à tenter d’éviter les jeunes étourneaux qui affichent une insolente immunité. Ils font plaisir à voir mais moi je me demande si à défaut de vaccin on va pas me donner une crécelle comme les lépreux au moyen-âge pour que les gens s’écartent sur mon passage… Déjà que j’ai beaucoup perdu en matière d’attraits pour les autres, là ce serait vexant.

On savait bien sûr qu’on allait mourir et on était plus souvent d’enterrement que de baptême, mais là il y a un côté appel de la promotion qui me rappelle la guerre d’Algérie quand Guy Mollet envoyait ceux de ma génération dans les Aurès… Nous montions à la sainte Victoire et passions la nuit à chanter notre refus, le déserteur… Pour moi et pour d’autres, il y avait le souvenir des rafles. On se sent moins seul, mais le côté inexorable s’accentue.

Quelques minutes avoir mentalement contemplé jusqu’aux plus ultimes conséquences ces déprimantes perspectives, après m’être vu sur le revers du vêtement l’étoile grise des stigmatisées de la décrépitude, je lis une de ces nouvelles comme il en fleurit sur les réseaux sociaux. Une démonstration que, quelle que soit l’urgence, le drame provoqué par leur incurie, ces gens-là ne renoncent pas au dérisoire… Rien de ce qui est secondaire ne leur est étranger. Trois chasseurs de LReM – ayant formé un groupe dissident à l’Assemblée nationale – ont prétendu introduire un amendement à la loi sur le bien-être animal pour dénoncer le chat comme une espèce nuisible… Encore un drame de la jalousie, ils en veulent au chat parce qu’il est meilleur chasseur qu’eux et nettement plus gracieux. Le mien d’ailleurs n’est le rival d’aucun chasseur, il fraternise avec les souris qui viennent manger dans sa gamelle…

La mobilisation est décrétée, l’ennemi c’est mon chat… La Chine et mon chat… et le CHE…

Mais j’ai tout prévu, depuis plus de dix ans mon enterrement est payé, les vêtements que je porterai sont dans une valise, c’est une tradition familiale d’agir ainsi… Mon chat ce sera mon seul héritage et mon ami Gilbert a promis de s’en occuper. Il a dix ans de moins que moi, je suis de la génération creuse, à la charnière entre ceux qui disparaissent et qui ont mené tous les combats et les soixante-huitards qui les ont parodiés et avec lesquels mes affinités ont toujours été limitées…

En tous les cas, même si je suis prête, je continuerai comme si chaque jour, chaque heure, chaque minute contenait toute la vie qui m’est impartie.

Le combat reste le même mais il est débarrassé de bien des enjeux secondaires, on ne peut plus m’atteindre avec l’ordinaire des ambitions, quelques éraflures encore mais ce n’est rien… Et puis il y a cette consolation de chuter dans la fosse commune du temps et de se dire: Ils ont tous dû ressentir la même chose… depuis celui qui inscrit sa main sur la paroi d’une grotte… j’ai désormais envie de poser ma main dans la trace de la sienne: si mon vieux copain qui a chopé le coronavirus a demandé à ce que je lui téléphone c’est parce qu’il avait besoin de se battre, de me dire en toussant que c’était une bande de connards… L’essentiel…


Danielle Bleitrach

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Bonjour,

Je ne te connais que via tes interventions dans le présent blog, mais bon courage, Maurice!