Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Le mot politique en chinois

Ma réserve concerne “la démocratie” transmise par les grecs. C’est une vision idéalisée de celle-ci, il suffit de lire la politique d’Aristote qui est l’ouvrage de référence. Il y a eu pas mal de constitutions en Grèce et la plus “égalitaire” est paradoxalement la plus aristocratique celle de Sparte. Ce n’est pas un hasard si comme bien des élèves de Socrate, Platon l’admire et fonde sur elle son “communisme”. Il est courant de considérer que Chine et USA sont dans le “piège de Thucydide”, celui qui obligea Sparte et Athènes à se faire la guerre parce qu’elles ont des systèmes différents. Toutes deux sont esclavagistes, avec une égalité plus grande de Sparte qui inspirera la République de Platon. En revanche, le modèle classique athénien non seulement est esclavagiste mais suppose deux types de pouvoir, un pouvoir démocratique exercé entre propriétaires athéniens et un pouvoir despotique exercé non seulement sur les esclaves, mais sur les femmes et les enfants. Le Démos est une unité rurale sur laquelle est fondée la citoyenneté. Bref comme les Etats-Unis, la démocratie ainsi conçue, qui exclut également les métèques, se définit par le pouvoir du propriétaire et à la légitimité d’exercer son despotisme sur d’autres êtres humains. Toujours on retrouve cette caractéristique, qu’il s’agisse de la Révolution française, dans laquelle l’enjeu est bien de créer ou non des droits universels et égalitaires, mais qui finira par abattre Robespierre au profit des propriétaires, ou de la troisième république où Jules Ferry est à la fois radical et colonialiste, toujours en “démocratie” existe ce pouvoir despotique dans la société civile et cette égalité supposée dans l’État. C’est un modèle instable, en guerre pour s’imposer et en proie à des révolutions de la plèbe qui elles sont fondatrices du communisme et que les maitres esclavagistes définissent comme des “tyrannies”. Pour avoir lu Xi Jinping quand il oppose à cette instabilité belliqueuse le modèle de l’harmonie de Confucius, c’est effectivement intéressant (note de Danielle Bleitrach).

Apprendre la langue chinoise aide à avancer en Chine. Chaque mot a sa propre vie (voir 差不多) et une utilisation spécifique parfois. Nous avons vu ici comment 调整, ajuster, servait à couvrir une certaine réalité.  A un autre niveau, le champ sémantique prend une dimension et demande un bagage culturel. Un exemple avec le mot politique.

Politique en Grèce

En lisant l’ouvrage de Moses I. Finley « L’héritage de la Grèce », me reviennent en mémoire les remarques du sinologue Jean-François Billeter dont je garde un lointain souvenir sur le mot politique et la difficulté de s’entendre sur un même terme entre la Chine et les pays occidentaux.
Le mot politique tire son origine du grec polis et avait une signification bien particulière comme le rappelle Finley, il a en lui le germe de la démocratie : « … les Grecs accomplirent un pas décisif et même deux : ils firent de la polis la source de l’autorité, au sein même de la communauté, et ils stipulèrent que l’intérêt serait discuté par tous, et en public, en finissant par un vote après décompte des participants. La politique, c’est cela… » (p.64). Certains « mots chinois ne couvrent pas le même champ sémantique » qu’en français et bien entendu leur connotation et les notions auxquels ils renvoient se recoupent difficilement. On peut avoir l’impression de parler de la même chose lors d’une conversation alors que…

政治 politique en chinois et en Chine

Le texte de Billeter issu de « Notes sur Tchouang-tseu et la philosophie » :
 « Le terme chinois, tcheng-tcheu (政治) est également un néologisme contemporain, mais le cas de figure est différent. D’abord parce que l’équivalence est univoque : “politique” (nom et adjectif) se traduit toujours par ce même mot, et inversement. Ensuite parce que ce mot est entré dans l’usage commun. Il a cependant une résonance bien différente. En son fond, il renferme une noblesse liée à l’idée de polis, ou de cité, qui est l’association de citoyens égaux et libres délibérant publiquement de la façon de prendre en main leur destin. Tcheng-tcheu est composé de tcheng 政 “gouvernement” et de tcheu 治  “régler”, “assurer le bon fonctionnement” de quelque chose. Le binôme signifie, littéralement, “assurer par le gouvernement le bon fonctionnement (de la société)”. Le noyau ancien qui donne sa valeur à notre notion du “politique” est absent. Le terme chinois n’est pas porteur du gène démocratique. Il va de soi que la langue chinoise possède ses propres réseaux d’associations, ses propres résonances. Le li (理) que j’ai mentionné a une longue histoire. Il est riche de sens et se retrouve dans de nombreuses expressions d’aujourd’hui, savantes autant que familières. Tcheu “régler” a d’abord signifié : “réguler les eaux” afin d’éviter les inondations et d’assurer l’irrigation. Le caractère comporte, à gauche, l’élément de l’eau 氵. Ce mot a ensuite été appliqué aux flux d’énergie qui animent le corps humain, d’où le sens de “guérir” une maladie, et à ceux qui circulent dans le corps social, d’où le sens de “gouverner”, “administrer”. Il semble impliquer le respect de certaines lois de la nature (celles de la physique des liquides) mais, comme l’attestent de nombreuses expressions anciennes et modernes, il n’en a pas moins une forte connotation autoritaire. Quant à tcheng  “gouvernement”, il est étymologiquement lié à tcheng 正_“droit”,“remettre droit”,“rectifier”. L’association d’idée n’est pas éloignée de celle que nous avons dans la famille du radical reg-: régalien,roi,régner,régler,régir, diriger, etc. »

Billeter ouvrage sur Zhuangzi

Ces lignes nous rappellent la différence entre les deux mondes politiques, l’un où l’on débat et s’écharpe en public pour la démocratie et un autre, où le gouvernement gère sans débat public véritable même si à l’intérieur des plus hautes instances, il y a débat et plus que des débats. Les origines du mot politique et l’étude du caractère et l’histoire de 政治 sont éloquents et permettent de mieux comprendre ces différences.

PS : Billeter utilise une autre transcription que le pinyin. J’ajouter le pinyin pour les caractères utilisés :
政治 : zhèngzhì
正 : zhèng

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