Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Pour répondre à PAM, sur le 22 e Congrès: une politique de cadres est encore plus nécessaire

Ce que tu décris avec divers camarades, cette filiation qui conduit au parti ceux qui ne sont plus des ouvriers m’inpire une réflexion sur la manière dont à partir de la fin non du terme dictature du prolétariat mais de la remise en cause de la nécessité d’une avant-garde prolétarienne, avec ses hiérarchies, on a reconduit le parti communiste du choix révolutionnaire au clientélisme sous ses multiples formes.

Je pars pour cela de mes recherches sur le monde prolétarien qui ont démarré justement dans ce contexte du 22e congrès et les conclusions que j’en tire y compris aujourd’hui.

J’étais depuis 1956, une militante de base dans une cellule de quartier puis dans ma cellule de l’Université. Partout je fondais cellule et organisation syndicale, école d’architecture, institut d’aménagement régional, je subissais des répressions, mais à cette époque-là j’étais enfin installée dans ma profession d’enseignant chercheur et j’étais membre du Comité national du CNRS. Nous étions 25 à juger des carrières, des projets scientifiques et des crédits des laboratoires de sociologie.Alain Chenu et moi dirigions un laboratoire et d’importantes recherches, dans le livre que nous avons écrit alain chenu et moi en 1979, l’usine et la vie, nous avons étudié la classe ouvrière dans les Bouches du rhône en mettant en évidence les différents types d’ouvriers, leurs modes de vie en suivant le modèle gramscien de l’ouvrier fordien. Nous avons procédé à travers l’étude statique des feuilles de paye de plus de 5000 ouvriers et grace à l’exploitation de très longs interviews passés avec plus de 230 ouvriers, plus l’observation des procès de fabrication ouvrier et leur lieu de résidence, mode d’habitat et de transport.

Nous dirigions une équipe d’une dizaine d’enquêteurs et trois collaborateurs techniques, l’enquête était financée par l’OREAM, (le centre de recherche établi autour de la création du golfe de Fos) le ministère du travail. Ses prolongements ont donné lieu à un autre livre sur Lille et Marseille (classe ouvrière et social démocratie)

nous avons également tenté de mettre en évidence les conditions de l’adhésion au PCF et s’est imposé à nous à la fois un modèle méditerranéen clanique et dans ce cadre le poids de la famille et le code de l’honneur méditerranéen.

Si j’ai si longtemps supporté la fédération du PCF des Bouches du Rhône et jusqu’il y a peu les moeurs politiques de cette fédération c’est dû à mes travaux de recherche que je poursuivais en m’interrogeant sur les formes de la décomposition de ce que je n’avais cessé d’étudier, mais cela est devenu de plus en plus douloureux, tant j’ai vu les formes claniques se substituer à ce que je définissais comme le choix révolutionnaire et sa manière de rompre avec le clan tout en assurant d’autres permanences familiales qui survivent à la fin de l’appartenance ouvrière et que tu décris dans ton propre parcours .

Pour comprendre ce que le clan il suffit de revoir le Guepard et voir comment l’aristocratie et la bourgoisie qui vient dans son sillage engendrent des formes de clientèles avec des codes de l’honneur mafieux. Celui qui tient le plus à la dignité du clan c’est le garde chasse du prince joué par Serge Regginani, il se rebelle contre l’arrivée des bourgeois dont le pouvoir nait du meurtre de masse et de la corruption par le crime.

En matière d’étude des sociétés méditerranéennes et du code de l’honneur, il y avait les recherches de Bourdieu travaillant sur la kabylie en pleine guerre d’Algérie. Il définissait assez bien la nature de ce que je voyais comme une des bases de la dictature du prolétariat permettant d’échapper au clientélisme du clan, la perception du rapport des forces et la dignité prolétaire qui en naissait. On ne se bat pas avec n’importa qui, j’ai retouvé cela à Cuba.


Si la logique de l’honneur suppose la reconnaissance d’une égalité idéale en honneur, la conscience populaire n’ignore pas pour autant les inégalités de fait. A celui qui s’écrie: ” moi aussi, j’ai une moustache”, le proverbe répond: “la moustache du lièvre n’est pas celle du lion”. disait Bourdieu.

voici ce que j’écrivais alors :

Etre un révolutionnaire c’est rompre avec le clientèlisme du clan mais en conserver aussi en le magnifiant cette inégalité qui mesure les différences dans l’affontement. Le premier travail d’une organisation révolutionnaire parti ou syndicat c’est de trouver des cadres qui créent la reconnaissance des autres, qui en fait créent une hierarchie aux multiples ramifications qui tient l’organisation. Parce que la grande différence entre “l’esprit clanique” et l’adhésion à un syndicat ou un parti révolutionnaire c’est celle du choix de solutions individuelles ou collectives pour le travailleur et sa famille. Un tel choix, qui apparemment ne remet pas en cause les hiérarchies interpersonnelles à travers lesquelles s’exerce le code de l’honneur, définit en fait deux systèmes de valeurs qui s’opposent nécessairement; le clientélisme et l’éthique de classe ne sont pas conciliable; c’est non seulement l’individu mais également sa famille qui entrent dans un système ou dans un autre.Le travailleur qui affirme son choix révolutionnaire et stigmatise le clientélisme le fait souvent en des termes moraux qui désignent l’individu non seulement comme un allié du patronat (une bordille) mais comme un homme incapable de résister à sa femme.”p167

Je peux mon cher PAM poursuivre aujourd’hui cette analyse pour te montrer comment dans les Bouches du Rhône des choix du parti qui ne respectaient pas la constitution d’une avant-garde mais au contraire pour tenir des troupes de plus en plus mal formées, vieillissantes, installait de plus en plus au postes clés des gens faibles et manipulables pour mieux les “tenir”.jusqu’au moment où il n’y a plus rien à monnayer. Cela a créé de fait le retour partout du clientélisme et du clanisme, dans les bastions traditionnels du port, des chemin de fer comme dans les cités populaires. On ne comprend rien à la main mise de la droite sur cette ville pauvre si l’on en passe pas par ce clanisme, ce clientélisme qui repose sur une profonde aliénation politique du prolétariat. Le parti communiste n’a pas cherché à lutter contre, il s’est fondu dans cet aspect général pour conserver quelques bastions de plus en plus réduits.

ce n’est pas seulement “un parti d’élus”comme cela a été analysé, le paradoxe c’est que le parti d’élus tente de défendre des îlots prolétariens et devient le lieu de résistances de plus en plus affaiblies devant l’ampleur de l’assaut et la Macronie c’est cela aussi, l’attaque des ultimes résistances ou subsistaient grace aux luttes des îlots. Nous sommes à un nouveau défi où les choix s’éclairent

Le terme de prolétaire peut paraître dépassé pourtant il renvoie bien à la racine des comportements de classe (celui dont la seule richesse est ses enfants), parce que le dirigeant soit d’origine intellectuelle comme Marx, Lénine, Mao, Fidel ou prolétarienne comme Thorez, sa capacité est de comprendre que ce qui ce joue est la survie de l’individu et de sa famille au point que le sublime, l’anar du XIXe siècle refuse le mariage pour ne pas perdre sa liberté de dire “merde” au patron… ça et la qualification, l’art de faire monter les prix… Comment ne pas voir que cette aliénation est toujours là et plus que jamais? C’est me taire ou perdre mon boulot, l’avancement et le changement de dénomination.

Parce que tu as raison de noter que quand Robert Hue décide d’en finir avec les cellules d’entreprise celles-ci sont malades dans la réalité. Il y a contre-révolution dans le sillage de la chute de l’URSS., un nouveau rapport des forces à l’échelle mondiale inaugurée par le Chili. Oui mais voilà le rôle justement d’un parti révolutionnaire c’est de dire “on suit ou on combat?” C’est ce qu’on fait les Cubains parce que tu crois que l’île que fuyaient les balseros,ou des jeunes filles de quinze ans se prostituaient n’était pas malade, oui mais voilà il y a eu un Fidel Castro et ceux autour, un peuple pour affirmer le capitalisme c’est pire, il n’a pas d’avenir.. La social-démocratisation du parti communiste français a été de dire on s’adapte… à ce à quoi il était impossible de s’adapter et aujourd’hui plus encore que hier

Ceux qui ont résisté l’ont fit sur leurs bases et le dialogue international est devenu plus difficile, mais nous sommes dans le temps où justement il faut échanger les expériences, sans modèle mais en méditant sur ce qui a été réalisé.

Il y a eu certes modification de la classe ouvrière mais il y a eu partout surtout destruction du parti sur des bases de classe et les structures sociales anciennes sont venues se substituer à celles qui avaient tenté de naître, c’est vrai en URSS, mais ça l’est partout dans tout le bassin méditerranéen. Nos camarades grecs ont tenu bon en exaspérant la rupture entre dictature du proléttariat et clanisme.

Enfin, je crois que la permanence des structures sociales par le biais de la famille fait que les relations du pouvoir, ce que l’on attend dans le monde prolétarien d’un chef reste le même. Un exemple, je n’ai cessé de mettre en garde Fabien Roussel contre sapropension a être seul, c’est le contraire de ce que doit faire un dirigeant d’un parti communiste qui doit être entouré. Quand il n’est pas capable de “tenir” un exécutif, au point que n’importe qui peut faire n’importe quoi c’est tout ce que ce parti compte encore de révolutionnaires qui souffrent d’une telle déchéance de direction.

J’ai personnellement toujours refusé un rôle dirigeant, étant consciente que je n’étais en rien adaptée à ce rôle même si souvent les véritables révolutionnaires tentaient de me convaincre de l’assumer, mais j’en connais les contraintes et les nécessités. Quitter le comité central, le contrat moral qui était celui de ses membres, a été pour moi le plus grand soulagement. Dans une certaine mesure redevenir une “sympathisante” du PCF le 22 avril a renouvelé ce soulagement. j’étais dans les deux cas resté au code de l’honneur d’un parti en train de disparaître, c’est dire la permanence des structures dans les mentalités.

Ce n’est pas un hasard si Jean Claude Delaunay lie le CME au parlementarisme… Le paradoxe est que le PCF conserve un impact dans les couches populaires dans une espèce de clientélisme, le clientélisme municipal. Le rôle des élus.

Que tu le veuilles ou non dans le monde prolétarien, quel que soit l’état où l’absence d’organisation révolutionnaire le laisse un dirigeant n’est jamais seul, il est garant du traitement des siens, il ne s’agite pas,il agit. Il y a des contenus comme dirait Marx sur l’essentiel à la fois subtil et grossier (pour grossir le trait), l’invite à l’action et le contrôle des tâches. Autrement à moins d’être une tête folle, il ne se lance pas… Les risques sont trop grands… Les gilets jaunes prouvent à quel point la jacquerie peut être préférée à des chefs trop faibles ou étrangers à leur préoccupations.

Le paradoxe, mais en est-ce bien un, est que l’abolition de la dictature du prolétariat correspond aussi à celui qui encore aujourd’hui dans l’imaginaire populaire symbolise cette parole populaire : Georges Marchais. Comment il a fallu de l’extérieur et de l’intérieur l’abattre,le ridiculiser pour abolir toute idée d’une avant garde au profit d’un parti dirigé comme les autres par des “spécialistes” du politique, des gens formés par et pour les médias.

Pour faire simple le peuple français n’a pas retenu que Georges Marchais avait aboli la dictature du prolétariat mais qu’il a été le dernier dirigeant à parler au nom du prolétariat en créant un rapport des forces avec la bourgeoisie jusque dans le lieu de sa domination la télévision.

Voilà je pourrais longuement développer mon analyse mais il m’était difficile de rester au parti communiste quand non content d’abolir le terme dictature du prolétariat ce que je peux concevoir il recrée les clientélismes de la soumission au capital et décapite réellement la nécessaire avant-garde capable de resister et donc de tenir la force des chacun.

On retrouve dans un tout autre contexte de civilisation, la même idée dans le parti communiste chinois, pour être égalitaire, un parti doit instituer des hiérarchies liées aux capacités, c’est même une des bases de la transition socialiste..

Il faudrait encore analyser l’épanouissement individuel que le militant peut vivre dans un parti “d’avant-garde”, qu’il s’agisse de l’enthousiasme de Ho chi minh, de ceux d’Aragon à encore aujourd’hui une bonne partie des Cubains ou nos camarades grecs, et quand on le compare à la souffrance du délitement des partis bourgeois, on se dit qu’il y a encore beaucoup à connaître sur la relation entre l’individu et le collectif.

Je dois dire que quand je me suis retrouvée à Cuba, j’ai reconnu au contraire les conditions de cette résistance et une politique de cadres totalement différente. Donc ce n’est pas parce que j’ai une passion inassouvie pour les despotes que je propose une réflexion sans tabou sur la dictature de la bourgeoisie, ses différentes formes de l’hégémonie clientéliste à la répression sans complexe et ce qu’il faut pour resister à sa violence. Mais au contraire parce que je suis convaincue que la créativité des êtres humains – et il va falloir en avoir- a besoin d’organisations dans lesquelles sont mis en cause solitude,individualisme, ego insatiable. ce qui n’intervient jamais dans un “mouvement” qui rapidement cède la place à l’isolement et un petit groupe qui se substitue aux autres. Appelez cette nécessité comme vous l’entendrez elle est nécessaire.

Danielle Bleitrach

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Pour que les classes qui occupent le pôle prolétarien dans le rapport social de production puissent imposer leur domination et faire échec aux classes occupant le pôle bourgeois (ce qu’on appelle la dictature du prolétariat) il faut qu’elles s’allient les classes intermédiaires et particulièrement parmi celles-ci la classe montante (celle qui met en œuvre la révolution scientifique et technique qui bouleverse notre monde). Il faut que cela se fasse à l’intérieur même du parti qui doit avoir dans ses cadres des travailleurs issus de ce panel de classes. Le parti doit pouvoir tenir un discours audible des uns comme des… Lire la suite »

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Je répondrai dans les jours qui viennent sur mon blog. En attendant, je vous renvoie aux articles suivants :
1) https://lemoine001.com/2017/10/23/sur-le-transhumanisme-et-la-dictature-du-proletariat/
2)https://lemoine001.com/2015/05/07/proletariat-et-lumpenproletariat/
Ces articles renvoient à d’autres articles sur le notion de rapport social et à une série d’articles de novembre 2013 sur “comprendre la mondialisation”. Le blog contient une multitudes de renvois qui forment un tout que je vais essayer de résumer. Il me faut un peu de temps.

Bonjour, Permettez-moi d’apporter une « touche personnelle » à ce débat très intéressant. J’ai été ouvrier établi, puis technicien, après avoir passé un bts par correspondance assez tard. Je suis ainsi resté à l’usine et sur des chantiers jusqu’à la retraite, et j’ai donc pu comparer l’idéologie des uns et des autres de près, tout en essayant d’améliorer ma propre mentalité. Comme disait Mao à propos des intellectuels : certains passent à cheval sans regarder les fleurs, d’autres descendent de cheval puis ils repartent, d’autres encore s’assoient au milieu des fleurs pour y rester. Les fleurs ce sont nos millions… Lire la suite »

j’ai élaboré un numéro MARXOPHILES de janvier 2018 intitulé “tous prolos”, en partant du principe que “sans travail, pas de capital”. Je cite SANOFI, et ses dégâts dans le secteur de la recherche, GEMALTO, avec la carte à puces, les suicides d’ingénieurs à Renault Guyancourt, dans le même temps de suicides d’ouvriers chez Peugeot à Mulhouse, une reprise de Mickaël Wamen pour Goodyear (bonne année en anglais, il fallait le faire) et un autre de Renault ” tu diras ça à mes enfants, Carlos” je laisse mon adresse, si quelqu’un ou une le veut : cletol-nl@orange.fr . Pour ce qui… Lire la suite »

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