Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

LA LEÇON DE DUBY SUR LE MOUVEMENT DE L’HISTOIRE … ET LENINE , LA RUPTURE DU SOCIALISME

Georges Duby, ce grand historien et magnifique écrivain, a désormais son œuvre éditée dans la pléiade (1) et c’est l’occasion de renouer avec celui qui dirigea mes premières recherches (2), il décrit comment “Au sein des détresses de l’an mille, il faut situer les tensions d’une poussée juvénile qui s’élance et qui, durant trois longs siècles a soutenu l’ascension de l’Europe.” puisque ” Précisément à cette époque, les vagues de la faim perdirent de leur amplitude. Elles s’espacèrent. Il y eut place, dans des campagnes qui insensiblement s’équipaient, pour des hommes plus nombreux, moins sensibles à l’épidémie”(3).

L’Histoire est la science des faits qui ne se répètent pas mais elle peut nous offrir une méthode d”observation pour lire au cœur des détresses actuelles la poussée juvénile même si comme le prévoyait Marx le centre de gravité s’en est déplacé et l’Europe peut retomber dans la torpeur d’une fin un temps relayée par le rejeton sanglant et qui n’est pas encombré par les luttes du passé, les Etats-Unis, une hégémonie qui n’en finit pas de disparaître comme l’empire romain autrefois…

Ce que Duby décrit de l’Occident de l’an mille, ne serait-ce que par opposition à Cordoue et Byzance est terrible. Très peu d’hommes se débattant dans les forêts et les marécages presque à mains nues, vivant dans des huttes de pierre. Parfois entourés des palissades qui les protègent, la demeure du chef, une halle de bois, des greniers, les hangars aux esclaves et le foyer des cuisines à l’écart, des hommes de main, l’embryon de seigneuries ?
De loin en loin, une cité, mais ce n’est pénétré par la nature rurale, que le squelette blanchi d’une ville romaine, des quartiers de ruines que contournent les charrues, une enceinte tant bien que mal réparée, des bâtisses de pierre qui datent de l’Empire, converties en églises ou en citadelles; près d’elles quelques dizaines de cabanes où vivent des vignerons, des tisserands, des forgerons, ces artisans domestiques qui fabriquent pour la garnison et pour le seigneur évêque, des parures, des armes; deux ou trois familles de juifs enfin qui prêtent un peu de monnaie sur gages – des pistes, les longues files de corvée de portage, des flottilles de barques sur tous les cours d’eau: tel est l’occident de l’an mille, il apparaît, face à Byzance et à Cordoue très pauvre et très démuni. un monde sauvage et que cerne la faim” (3).

Ce monde sauvage est décrit par les rares individus qui dans ce monde mangent à leur faim, à savoir les chroniqueurs de ce temps dans les monastères et auprès des seigneurs, voici selon Duby comment ils les décrivent : “Les gens se poursuivaient les uns les autres pour s’entre-dévorer, et beaucoup égorgeaient leurs semblables pour se nourrir de chair humaine, à la manière des loups” Exagéraient-ils, poursuit Duby, lorsqu’ils évoquaient les cadavres amoncelés dans les charniers, les bandes d’affamés qui mangent de la terre et vont parfois déterrer les morts? Ces écrivains étaient tous des hommes d’Eglise. S’ils ont mis tant de soin à narrer ces détresses, ou des maladies endémiques qui décimaient lentement un peuple fragile et poussaient parfois en flambée de mortalité des agressions plus vives, c’est que, pour eux de telles calamités manifestaient à la fois la misère de l’homme et le poids de Dieu. Manger à sa faim toute l’année paraissait alors un privilège exorbitant, celui de quelques nobles, de quelques prêtres, de quelques moines. Tous les autres étaient les esclaves de la faim. Ils la ressentaient comme le caractère spécifique de la condition humaine. L’homme pensaient-ils, souffre naturellement. Il se sent nu, privé de tout, livré à la mort, au mal, aux terreurs. Parce qu’il est pêcheur. Depuis la chute d’Adam, la faim le tenaille et nul, pas plus que de la faute originelle, ne saurait s’en affranchir. Ce monde avait peur, et d’abord de ses propres faiblesses (4).

chapelle des monastère de Cluny, chapelle des moines de Berzé la ville

Là, Duby nous dit beaucoup de choses, y compris sur notre monde, sur la manière dont il faut rendre barbare et coupable celui que l’on a réduit à l’esclavage de fait, à la famine, au sous-développement. L’obscurantisme, le péché justifie le crime exercé contre lui et l’incite à s’en repentir en le transformant en coupable. Vieille recette on le voit et qui s’est étendue des prêcheurs à nos médias consuméristes et dénués de toute transcendance…

Comment au sein de ces détresses de l’an mille, s’exerce une “poussée juvénile” et d’où part-elle ? Ecoutons Duby nous narrer la suite:

Un progrès très obscur des techniques agricoles avait semble-t-il dans la nuit du Xe siècle commencé de se propager dans les grands domaines monastiques. Il put librement se poursuivre. Son développement peu à peu munit la paysannerie d’instruments plus efficaces, de meilleurs charrues, de meilleurs attelages, de socs en fer capables de retourner la terre, de la mieux fertiliser, d’attaquer les sols lourds laissés jusqu’alors en friche et donc de pousser en avant les champs permanents aux dépens des broussailles, d’élargir les clairières, bientôt d’en ouvrir de nouvelles, de stimuler partout la fécondité agraire et d’alourdir les gerbes des moissonneurs”.

Duby ajoute que de cette révolution des forces productives, l’histoire officielle, celle des chroniques n’a pas gardé de traces mais il y a mille indices que l’Historien, le vrai, doit reconstituer. Il note que si cet incroyable essor dont va sortir la civilisation occidentale nait d’une productivité accrue du travail du paysan, celui-ci n’en fut pas le bénéficiaire: “Qu’ils fussent de conditions libres ou pris dans ce qui survivait des liens de l’esclavage, les paysans restèrent dénués de tout, moins affamés sans doute, mais harassés, mais dépourvus de tout espoir de sortir un jour de leur bauge, de s’élever au-dessus de leur état, même lorsqu’il parvenaient à amasser pièce à pièce un petit tas de monnaie pour après dix ans, vingt ans de privation, acheter un lopin de terre; en ce temps-là, la seigneurie les écrase. Elle forme l’armature de la société. Celle-ci en fonction des pouvoirs de protection et d’exploitation reconnus aux chefs, s’organise comme un édifice à multiples étages que séparent des cloisons étanches et que dominent en son sommet un petit groupe de gens très puissants. Quelques familles, parents ou amies des rois et qui tiennent tout: le sol, les îlots cultivés et les grandes solitudes qui les enserrent, les troupes d’esclaves, les redevances et les corvées des cultivateurs établis en tenanciers sur leurs terres, la capacité de combattre, le droit de juger, de punir, tous les postes de commandement dans l’Eglise et dans le siècle. Des nobles couverts de bijoux et parés de tissus multicolores, parcourent dans leur escorte de cavaliers ce pays sauvage. Ils s’approprient les quelques valeurs que recèle la pauvreté.”

Les riches heures du duc de Berry

MA CONCLUSION TROP RAPIDE / LE SOCIALISME EST UNE RUPTURE AVEC TOUT CE SUR QUOI SE SONT CONSTRUITS LES TEMPS LONGS DE L’HISTOIRE, UNE ACCELERATION DE LA CONSCIENCE DE CEUX QUI LA FONT POUR NE PAS EN ETRE DÉPOSSÉDÉS …

ET maintenant, Lénine, Mao, hier et tous ceux qui aujourd’hui sont confrontés à la nécessité du développement de pays colonisés, maintenus dans des formes de féodalité, d’archaïsme pour mieux nourrir la richesse d’un poignée… Encore aujourd’hui ce que j’ai découvert à la chute de l’URSS et que je décris dans le chapitre consacré au Bénin, c’est que nous sommes entourés d’un monde menacé de famine et encore plus aujourd’hui alors que la productivité agricole ne cesse de croître. Je décris la soif d’eau potable en même temps que les superstitions paysannes, le vaudou, le fétichisme qui n’est pas pire que les chrétiens charismatiques qui exorcisent à tour de bras.

A quelle étrange méconnaissance de Lénine, de la Révolution russe quand nous prétendons juger de la Révolution soviétique en ignorant la tâche à accomplir par rapport à cette faim endémique. Et même en attribuant à Staline, à la collectivisation ce contre quoi il a lutté et qui jusqu’à ce jour ne s’est pas renouvelé : les grandes famines. Mais lisons Lénine, la situation telle qu’il la décrit en 1905: “Les quarante années qui suivirent la réforme (l’abolition du servage) se ramènent à un processus de dé-paysannisation, processus lent et douloureux dépérissement. Le paysan a été réduit à l’indigence: il logeait avec le bétail, se couvrait de haillons, se nourrisait d’arroche… La famine était chronique chez les paysans : ils mouraient de faim et d’épidémies par dizaines de millions lors des mauvaises récoltes, qui étaient de plus en plus fréquentes” (œuvres, ed. française t.4, p.439). Je ne vais pas reproduire toute l’analyse de la société russe qu’il décrit alors pour alimenter sa vision de l’impérialisme stade suprême du capitalisme alors même que la Russie voit se développer une grande industrie extrêmement concentrée qui fait la loi dans la vie industrielle et financière, ils sévissent sur une situation féodale que l’on croirait sortie de l’an mille dans lequel le moindre délit, le moindre retard dans les impôts étaient punis de châtiments corporels et de la vente aux enchères des maigres biens.

Lénine face à cela se convainc que la paysannerie occupée depuis des siècles à grappiller quelques sous à ceux qui la clouent au sol et qui ne bénéficie jamais des progrès qu’elle offre au développement des civilisations ne sera convaincue des bienfaits du socialisme que par l’électrification et les tracteurs… ce que représente la guerre, puis des années de guerre civile qui ont déprolétarisé le pays… développé l’errance et le parti bolchevique qui ne peut faire face à toutes les tâches, une société si épuisée qu’elle n’a plus la force de se reproduire et que Lénine décrit comme se traînant avec des béquilles… C’est le moment par parenthèse où ces deux abrutis de Trotski et Boukharine croient utile de lancer un débat sur la définition des syndicats dans le socialisme… Lénine lui est dans une espèce de course de vitesse lancée entre la dictature du prolétariat et les couches moyennes: “Il ne faut pas fermer les yeux sur le fait qu’avec la substitution de l’impôt aux réquisitions, le nombre des koulaks va augmenter plus qu’avant. Il va augmenter là où il ne le pouvait jusqu’ici. Mais (…) des dizaines, des centaines de petits koulaks seront anéantis (rapport sur la substitution de l’impôt aux réquisitions)…

C’est parce que j’ai contextualisé tout cela à partir du moment où j’ai été confrontée à ce qui se passait dans le tiers monde… A la soif d’eau potable qui m’a dévoré les entrailles que j’ai vu en Staline le continuateur de Lénine et pas parce que comme semblent le croire certains, j’ai un goût excessif pour les despotes… Mais je crois que privilégier aussi l’histoire, avoir appris à contextualiser les faits a joué…

Comment ne pas renforcer le tropisme vers la bourgeoisie qui obsède toute classe moyenne “oscillant” constamment? … Il y a des intellectuels comme Robert Linhart qui sont allés jusqu’au bout… Nous étions dans l’Histoire, pacifiste comme Robespierre non parce que nous avions le cœur en écharpe mais parce que comme lui nous savions que les guerres impérialistes renforçaient nos propre exploiteurs…

Même quand durant la guerre d’Algérie, quand dans la corpo nous passions notre nuit à produire des tracts sur la paix, quand nous les jetions par les grands escaliers parce que nous risquions d’être renvoyés pour oser faire de la politique, quand nous sommes allés à cette réunion de l’UNEF et que le lendemain nous avons vu des cadavres d’Algériens sur la Seine, en revenant nous passions par Autun pour contempler la sculpture d’Eve… l’art roman… quand je surveillais l’OAS dans ma vieille 4 cv, je lisais la société féodale de Marc Bloch qui pour moi restait le protestataire de l’étrange défaite… et quand j’ai été arrêtée, le lendemain matin Duby et le doyen Guillon sont venus chercher “leurs étudiants”… puis il y avait ces énigmatiques chapiteaux dans ce qui fut l’asile de Van Gogh et de Camille Claudel… il y a encore Claudie, sortie de prison pour aide au FLN? qui elle fut sa véritable élève et mon amie… Le choix du socialisme et du PCF fut alors dans l’ordre des choses, ce qu’il n’est plus. Mais la vraie prise de conscience celle qui me fit passer de l’histoire à la sociologie fut la rencontre avec la situation en Algérie aux lendemains de l’indépendance, le fait que les “petits cireurs” étaient détruits, que l’on donnait de l’eau de riz aux nourrissons pour qu’ils taisent leur faim à saint Eugène… sans parler du bled…

cloître de saint Paul de Mausole, saint Rémy de Provence dont j’ai étudié les chapiteaux…

Voilà c’est ce choix du socialisme qui a gouverné ma vie… participer à cette épopée de l’Humanité que mon amour de l’Histoire me fait voir partout sous des formes différentes et semblables… cette leçon de qui fait l’histoire, les Chinois l’ont méditée quand en 247 avant JC, le prince Zhen Ying, alors âgé de 13 ans, monte sur le trône du royaume Qin, en Chine du nord et il ne va pas se contenter d’ériger le tombeau que l’on sait, en quinze ans il crée réellement la Chine, ses transports ses canaux, sa langue, ses unités de mesure et même la grande muraille… et tout parut s’effondrer, mais les Han qui lui succèdent pourront assouplir sa politique, diminuer le poids de leur sépulture sur le peuple parce qu’il y a eu ce gigantesque fléau sous lequel surgissait pour des temps, peut-être jusqu’à aujourd’hui le monde chinois. Et si un jour c’était le peuple lui-même qui faisait l’histoire, devenait l’acteur conscient de l’épopée humaine? Comme l’artiste de sa propre destinée… J’ai vu quelque chose de cette conscience là à Cuba… Quand la cuisinière gouvernera l’Etat, il n’y aura plus d’Etat, mais nous en sommes loin… Et qui a goûté de ce vin-là… sait qu’il a le goût du sang des copains, le prix de la vie même…

Et l’espoir qu’enfin ceux qui sont le matériau même, la puissance “juvénile” de toute civilisation participent d’une manière consciente à l’émancipation de tous n’a rien d’un rêve dont on puisse se bercer en imaginant que les autres gorgés de leur travail, de leurs sacrifices, partageront … Je pensais néanmoins qu’une part de la conscience de classe serait retrouvée, les yeux ouverts par la redécouverte de ceux qui sont UTILES… découverte liée au choc de l’épidémie…

Il n’en était rien… ce fut pire encore…

Ce 22 avril, j’ai cru voir tout ce qui avait structuré ma vie intellectuelle autant que militante s’écrouler : le PCF et son journal l’Humanité ont censuré Lénine et ça se poursuit puisque désormais on nous vend pour préparer les 100 ans du PCF, un Lénine trotskiste, ce qui est un comble pour celui qui connait un peu ce que fut la révolution d’Octobre. Ce qui en soi ne serait pas dramatique, si Lénine ne représentait tout ce qui manque à une situation présente et que c’est donc “la catastrophe imminente, mais sans moyens de la conjurer!” Bref le contrat était rompu, mais il me restait fort heureusement la lecture de Duby, celle de Marx… je continue… à penser qu’il n’y a pas d’autre manière de voir l’histoire qu’en partant du social, des faits et de ceux qui la font réellement au bénéfice d’autres …

Je veux à la fois soutenir ceux qui ne lâchent pas prise et dont je sais qu’ils sont l’issue et dans le même temps je vois le PCF tel qu’il est devenu comme un train arrêté sur la voie, il occupe la place du mouvement mais il est paralysé et tout est fait désormais pour renforcer son inertie, son incapacité à se mettre en marche… Une fraction social-démocrate interdit tout débat qui déboucherait sur une prise de décision, chacun ne parle pus qu’en son nom propre, rien ne se met en œuvre.

Danielle Bleitrach

le métro de Moscou

(1) Georges Duby, œuvres. Bibliothèque de la pléiade; édition établie par Felipe Brandi. Gallimard. 2019 p.284

(2) J’ai écrit sous sa direction ce qui était alors l’équivalent d’un mémoire de maîtrise et qui servait de premier jalon pour l’agrégation. Il s’agissait de l’étude des chapiteaux de cloîtres provençaux comme illustration du changement des mentalités du XIIe siècle au XIIIe siècle, le passage du rural à l’urbain et ses incidences sur la représentation du temps et de l’espace. Retourner aux analyses historiques est toujours mon mode de retraite quand je subis des agressions de la vie.


(3) ouvrage cité .PP. 280-281. La série Kamelott a connu un très grand succès, il n’était pas immérité parce qu’elle avait le mérite de nous montrer cette gestation de l’Univers féodal au cœur même de la chute de l’empire romain. La permanence et la disparition de l’esclavage, mais il s’y mêlait certains aspects de la seigneurie épanouie que l’on retrouve effectivement dans les romans de la quête du Graal tels qu’ils ont été traduits par Joseph Bédier. Notons que le rôle du copiste qui invente la réalité pour en développer le merveilleux d’une quête chevaleresque n’est pas fausse mais relève plutôt tel qu’il est présenté du gothique flamboyant et déjà des fantasmes de Cervantes. Quand à la paysannerie, elle est plutôt une préoccupation contemporaine. Dans les romans du Moyen âge, le seul paysan qui apparaît se trouve dans Aucassin et Nicolette et il est monstrueux.
(4) ouvrage cité p.282
(5) ouvrage cité p.282-283. Sur cette question du cannibalisme on a également le témoignage horrifié des Byzantins quand ils ont vu débarquer non seulement les seigneurs féodaux en croisade véritables pillards avec leurs armées, mais les masses de paysans qui faisaient leur propre croisade et qu’ils accusaient de cannibalisme sur les champs de bataille…

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