Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

intervention au Comité Exécutif National du PCF, lundi 16 mars 2020 – Frédéric Boccara

Nous nous réjouissons tous de la positions des députés communistes (et de la France insoumise) qui ont refusé de signer un blanc seing au gouvernement face à ‘Etat d’urgence justement parce que les communistes sont conscients de la situation et qu’ils veulent qu’enfin on ait comme premier objectif de sauver des vies et pas de garantir les profits. Mais cela a donné lieu à un intense débat au sein de la direction du PCF, ce qui est une bonne chose, voici par exemple l’intervention de Frederic Boccara qui a bien voulu la confier à Histoire et societe. (note de Danielle Bleitrach)

Je voudrais commencer par le coronavirus, car cette question surplombe tout.

  1. La gravité

D’abord il faut qu’ici on se dise des choses précises sur la gravité.

  1. Quelques chiffres.

Le virus semble 10 à 20 fois plus mortel que la grippe (1% à 2% de décès contre 0,1%) et son taux de contagion est très fort. Sa diffusion est donc très rapide.

En France, d’après les informations dont je dispose [écrit lundi 16 mars], le nombre de décès progresse de 30% par jour, en moyenne. Je vous invite à faire le calcul : +30% par jour cela donne  une multiplication par 14 en 10 jours et par 190 en 20 jours. C’est cela une courbe exponentielle. Et, au-delà des 20 jours, c’est ahurissant… !

Le nombre de morts passerait donc de 137 (chiffres annoncé dimanche) à 2.000 morts dans 10 jours… et 26.000 morts dans 20 jours. Et bien plus ensuite.

Le nombre de malades sous-jacents peut être reconstitué en appliquant le taux de 2% de décès. Il suffit de multiplier par 50 (l’inverse de 2%) : soit 27.000 malades en 10 jours, et 112.000 dans 20 jours. C’est énorme !!

Mais si les décès n’augmentent plus que de 15%, soit moitié moins vite, alors le nombre de morts est divisé par 10 dans 20 jours !!

D’où l’importance du confinement, mais aussi des mesures de prévention, de détection… et d’agir au plus vite.

  • Mode opératoire

De ce que j’ai compris, il agit sur les poumons[1], d’où les détresses respiratoires. Et comme c’est un virus, tant qu’on n’a rien trouvé, il faut aider le corps à construire lui-même ses défenses (c’est d’ailleurs le principe même d’un vaccin). Et c’est justement ainsi que sont utilisés les respirateurs artificiels[2] : on met la personne sous sédation, il faut donc le respirateur, alors un certain nombre de fonctions sont ralenties et le corps peut organiser son combat et trouver ses défenses contre le virus. Cela permet donc de sauver complètement un nombre important de gens.

D’où l’importance des respirateurs, ainsi que des réanimateurs (car il faut des personnes qualifiées autour de quelqu’un en respiration artificielle) … et l’importance du chiffrage des besoins[3] !!!

Par ailleurs : malgré l’arrivée du printemps, et le réchauffement de l’atmosphère, il ne semble pas que le virus faiblisse. Mais là-dessus, il faudrait en savoir plus.

  • Premières mesures
  • Le report des élections est à demander et soutenir, j’ai d’ailleurs demandé que ce report soit exigé dans notre déclaration dès notre réunion de dimanche soir. Cela a été refusé. On a tergiversé. Du coup, on est suiviste. On réagit après coup.
  • Et il faut des mesures importantes. Nous sommes, nous devons être dans une véritable « guerre sanitaire », même si cela m’ennuie que, publiquement, ce soit M. Le Pen qui ait employé ce terme la première. Cela doit avoir des conséquences importantes, pas seulement au niveau de la répression des comportements « à risques »… !
  • Et nous avons mis, ici, du temps à l’accepter. Il faut que les camarades ici présent sachent que la commission économique, avait rédigé une note très tôt, et proposé un communiqué de presse finalisé pour le parti, proposant une série de mesures (sur les aspects économiques + le retrait de la réforme des retraites) dès mercredi dernier, soit avant la première intervention de E. Macron. Sa publication n’a pas été jugée utile, ni nécessaire.
  • Il faut porter un certain nombre de mesures, comme des exigences.  j’y reviens dans un instant.

2. Un révélateur

Le coronavirus est un révélateur de la double fragilité du système : sanitaire et économique, les deux étant profondément liées.

Il est aussi révélateur de l’irresponsabilité de nos dirigeants politiques, au premier plan desquels E. Macron et E. Philippe.

Car pourquoi est-on intervenu trop tard ?

Parce qu’ils étaient avant tout inquiétés par la possible panique … des marchés financiers !! Parce qu’ils voulaient avant tout que l’on continue à travailler… pour rapporter du profit !!

Nous avons pourtant le contre-exemple des chinois qui n’ont pas hésité à suspendre l’activité et la production… dans une province, le Hubei, à peu près aussi peuplée que la France et dans une ville, Wuhan de taille comparable à l’Ile de France !

Au contraire, ils émettent des injonctions paradoxales : « pas de problèmes, vivez comme avant » un jour. Et le lendemain « fermez les écoles » et en même temps : « allez voter » ! C’est une grande violence symbolique. Cela crée de la tension et un discrédit de la parole politique. On ne peut pas exclure, d’ailleurs un élément politicien dans le choix d’avoir maintenu les élections, même si le moment n’est pas à polémiquer. Ils n’ont pas hésité à ajouter une crise politique aux deux crises, économique et du coronavirus.

On assiste à une faillite des élites. Il y a un côté juin 1940.

Et nos dirigeants ont toujours un temps de retard, … alors qu’on devrait profiter de l’exemple chinois[4].

Sur le fond économique et politique, nous l’avons écrit dans notre note de la commission éco et dans une note mise en ligne sur le site des atterrés, le corona-virus est un catalyseur pas une cause de la crise. Le ralentissement était déjà largement engagé. La cause n’est pas non plus la « mondialisation » en soi de façon vague. Sinon, il suffirait de « démondialiser » et fermer les frontières. Au contraire, il faut beaucoup plus de coopération, voire de co-production, mondiale. Mais suivant une tout autre logique. La crise économique, est due à la suraccumulation de capital financier qui fait que d’une part tout explose à la moindre étincelle, d’autre part c’estl’austérité à tous les étages et toute la société est en sur-tension, sans stocks suffisants, voire désorganisée.

3 – Quelles mesures exiger ?

Il faut mener une véritable « guerre sanitaire ». Mais Macron et E. Philippe nous disent « bossez ! Démerdez-vous pour ça avec le télé-travail » et « on vous réprime si vous sortez de chez vous » !! C’est l’idéologie néo-libérale dans toute sa folie : le marché atomistique et l’Etat répressif ! Pas touche aux entreprises !!

  • Il ne faut pas de second tour des municipales

Guerre sanitaire :

  • Il faut informer, concerter, expliquer publiquement.
  • L’armée doit être utilisée à autre chose que la répression : assistance au système de santé (il y a des médecins dans l’armée), et logistique[5].
  • Il faut exiger l’arrêt de la production, des activités économiques non vitales[6] : santé, alimentation, commerce, électricité-énergie, ordures, etc. A déterminer, d’ailleurs
  • Même chose pour les scolaires et étudiants : stop. Décréter 15 jours de congés, le temps que tout le monde « atterrisse » et que les esprits soient prêts à étudier. Car ce sont probablement 30 à 45 jours de confinement qui sont devant nous.
  • Il faut mettre des moyens financiers massifs mais pas à l’aveugle. Nous avons abordé ce point dans la note de la commission économique, mise en ligne sur le site d’Economie & Politique[7]Intervention de la BCE pour les services publics et pas pour la croissance financièreSoutien immédiat aux trésoreries des PME/TPE, commerces et artisanat… mais pour les salaires et le pouvoir d’achat, par un crédit à 0%. La BCE et les banques doivent jouer leur rôle !Elargissement du dispositif de chômage partiel à 100 % du salaire, et sans plafondInterdiction des licenciements dans les grandes entreprises et grands groupes, notamment celles des secteurs qui subissent le plus la crise, conditionner les aides bancaires et budgétaires au maintien de l’emploiMobilisation des trésoreries des grands groupes pour les délais de paiement des PME/TPESoutien au pouvoir d’achat des gens : outre les salaires (cf. ci-dessus), suspendre les remboursements d’emprunt sur demande des ménages, ou des TPE/PME, commerces, artisans, auto-entrepreneurs, blocage des prix de première nécessité et des autres dépenses pré-engagées,Appuyer les personnels de santé : il faut des lits, de l’argent quand même (même si on perçoit que c’est avant qu’il en fallait, pour qu’il ait le temps de se transformer en personnes formées, en équipements, en places d’hôpital…), peut-être construire des hôpitaux (les chinois en ont construit 14 dans le Hubei, pour isoler correctement les malades…), réquisitionner les cliniques privées (est-ce fait ?), former en urgence aux soins simples, peut-être former aux soins intensifs et à la réanimation les médecins non spécialistes ? Mobiliser les laboratoires d’analyse médicale, … Il faut mobiliser tous les moyens possibles pour le système de santéMobilisation et coordination : il faut des structure de mobilisation et de coordination dans les départements, les régions, vraiment efficaces et émanant vraiment des personnels de santé, non technocratiques, centrées sur le fond et les contenus, pas sur l’argent et l’austérité (au contraire des ARS)Mobiliser le système productif, en France et en Europe pour produire :Des masquesDes respirateurs artificielsDe l’oxygèneDes tests [8], depuis nous avons encore avancé :

Nous avons besoin de savoir quelle production est possible, en combien de temps ? Peut-on l’augmenter ? Pour cela quels investissements ? Quelles entreprises proches de la filière pourraient en produire. Quelle mobilisation du BTP et des autres secteurs ou pays pour construire les équipements et machines productives ? Bref, c’est tout une coordination et planification économique qu’il faut organiser, en lien avec les « forces vives », et pilotées par les besoins, c’est-à-dire par le système de santé, les soignants, y compris au niveau européen, en coopération. Bref, comme en temps de guerre, une sorte de réquisition !

On voit bien que ce que font les entreprises est une grande question politique, et qu’il faut mettre vite en place politiquement des moyens d’action sur elles… ! Par d’autres critères que le profit et la rentabilité.

  • Il faut organiser, planifier, évaluer, de façon concertée et démocratique. Car il est hors de question de ne pas agir démocratiquement ! Bien au contraire, il faut une nouvelle démocratie.
    • Et puis pour réunifier le pays, il faut retirer la réforme des retraites

4–Le Fonctionnement de la Direction nationale du PCF

(…)

5–Les élections municipales

On observe une sanction de LREM et une prime aux maires en place plus forte que d’habitude (renforcée par la crise du corona-virus, et peut-être aussi par le sentiment d’un excès de « dégagisme » dans les consultations électorales récentes).

Nos résultats sont contrastés : bons dans certains endroits, (par exemple : Nord, Pas de Calais, Bobigny, Ivry, …) moins bons et avec une charge symbolique dans d’autres, et parfois décevants sans être mauvais dans d’autres endroits. Je ne développe pas. Ce n’est pas le moment.

Pour les Verts, il faut faire attention : ils ne sont pas les gagnants que l’on dit. C’est surtout lorsqu’ils sont dans l’union de la gauche qu’ils font de bons résultats.

Il nous faut faire attention au fait que, le soir des élections, deux intervenants ont adopté une posture de chef d’Etat : E. Macron (bien sûr) et Marine Le Pen. Il va falloir analyser cela, dans la perspective de notre candidature aux présidentielles.

Je ne suis pas d’accord avec l’idée que le FN/RN recule. Plutôt, il n’engrange pas les progrès attendus, mais se maintient. Donc très haut !

Les militants communistes se sont battus. Très bien battus et démenés. Il y a un basculement qui a continué dans la mobilisation du corps militant. Dans ce que nous appelons les « gestes militants ». Mais nous avons un problème de visibilité du PCF. Et donc le sentiment qu’il a manqué un appui « du national », comme disent les camarades. Le manque de politisation des municipales aurait dû être beaucoup plus compensé par des interventions politiques nationales. Nous y reviendrons à froid collectivement. Nous avions la responsabilité de politiser beaucoup plus le lien au mouvement social sur les retraites (j’avais demandé en CN 100 débats sur les retraites[9]) et, en fin de période, sur le corona-virus.

6–La déclaration du PCF

Je la trouve timide et elle devrait inclure des exigences précises de notre part. Telles celles que je viens d’avancer.

Je ne suis pas d’accord avec l’idée « d’union sacrée », ni avec celle d’une instance de décision spécifique et nouvelle. Surtout pas. Nous devons garder notre liberté d’expression et de parole.

Nous ne devons pas être suivistes : mais porter des exigences, sans polémiquer. Simplement  exiger, par esprit de responsabilité sur ce qu’il faut faire si ce n’est pas fait par le gouvernement.

  • Il peut y avoir une instance de concertation purement consultative entre les forces politiques et le gouvernement. Je ne sais pas s’il faut demander d’y inclure les organisations syndicales. Pour ma part, je suis très réservé là-dessus. Ne mélangeons pas les genres. Attention à l’intégration.
  • Il y a les institutions existantes qu’il faut conforter, même en mode restreint et avec des « délégations » : le Gouvernement, c’est lui qui décide, le Parlement. Pour les organisations syndicales, il y a le CESE, pour lequel il faut réclamer une place spécifique dans la concertation qui va s’installer. Et il y a le niveau territorial avec les préfets (régions, départements).
  • Les partis doivent garder leur liberté de critique de débat et de parole
  • En revanche, les élus de la République, comme les maires communistes ou notre camarade Christian Favier président de département, c’est autre chose. Ils me semblent qu’il est normal qu’ils se mettent au service de l’effort national. Et ils l’ont déjà fait. Avec des initiatives positivement remarquées. C’est notre culture.
  • Nous pourrions aussi proposer, comme dans le communiqué de mercredi, de mettre en place des instances démocratiques de la mise en œuvre de des dispositions ci-dessus et de suivi et contrôle du crédit, sous l’égide des conseils régionaux et des CESER, avec l’appui des services de l’Etat, qui pourraient être saisies par les représentants des salariés ou les élus, représentants de la population ;

(je n’ai pas voté la déclaration, je me suis abstenu)


[1] Plus précisément détruit les cellules qui permettent l’échange d’oxygène avec le sang

[2] De même que l’oxygène

[3] Le rapport des 25 experts de l’OMS qui se sont rendus en Chine estime que 5% des malades ont besoin d’un respirateur artificiel. Si on se base sur 100.000, cela fait 5.000 respirateurs. Ceci au bout de 20 jours ; et bien plus ensuite, même si un certain nombre de respirateurs se libèrent au fur et à mesure. Il ne faut pas oublier qu’un respirateur demande aussi des lits isolés et du personnel qualifié en permanence : médecins réanimateurs, infirmières, etc.

[4] Sachant qu’on a agi trop tard… malgré l’exemple chinois (Wuhan = Paris, le Hubei = 58 millions d’habitants, à peu près la France). Ceci malgré la situation dans l’Oise (qui fait quasi partie de la région parisienne). Et avec des choses incompréhensibles concernant les transports en commun parisiens.

[5] Intervention faite avant les annonces d’E. Macron de lundi soir 16 mars

[6] Depuis, j’ai appris par des contacts syndicaux directs que c’est ce que de nombreux syndicalistes exigent, notamment dans l’industrie

[7] www.economie-et-politique.org

[8]Des vêtements pour le personnel de santé (comme hier les uniformes des soldats)

[9] Le PCF est sorti des « radars » médiatiques, comme parti national avec un apport original, à partir du moment où nous avons fait passer la plate-forme commune avec le PS et les autres forces, devant nos propres propositions et devant l’Appel du 16 décembre pour une réforme de progrès social initié avec une centaine d’acteurs syndicaux, intellectuels, économistes et associatifs.

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Bravo.Cette analyse m est précieuse et je suis fièr de la découvrir dans mon parti.Mais pourquoi je ne l’a découvre que aujourd’hui alors que je suis un militant actif et informé ?

Le problème de visibilité, je l’avais dénoncé en 2012 quand nous avons déroulé un tapis rouge à Mélenchon.
Il a par la suite aspiré une partie des militants communistes et fait fuir une autre partie.
Ces alliances contre nature ont été rendues possibles par l’adoption d’un réformisme depuis des décennies dans le Parti.
Pour ce qui concerne l’économie elle devrait être dirigée et planifiée par un PCF s’inspirant des succès Soviétiques et Chinois, tout en s’adaptant et en analysant les erreurs commises.