Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Clara Zetkin : en défense de Rosa Luxembourg


Nous sommes le 8 mars, alors bien sûr il faut parler de celle à qui l’on doit cette célébration de la journée des femmes, Clara Zetkine. Clara zetkin, une femme formidable est à gauche, c’est elle qui crée le 8 mars, elle défend les femmes, prolétariennes en particulier, “leur indépendance économique”, mais ce n’est pas seulement cette cause essentielle à laquelle elle apporta sa contribution. C’est elle dont parle Aragon dans les cloches de Bâle, celle qui va au Congrès de Bâle prononcer un vibrant hommage à la la paix. C’est elle qui vient porter le salut de l’internationale communiste au Congrès de Tours à la fondation du PCF. Quand les nazis sont au pouvoir, elle vient d’être élue comme députée communiste du dernier Reichstag et en tant que doyenne doit prononcer le discours d’ouverture, épuisée, semi-aveugle, elle se lève et fait un magnifique discours contre le nazisme… Elle se réfugie en URSS où elle meurt aussitôt… Elle est enterrée sous les murs du Kremlin. A droite sa meilleure amie Rosa Luxembourg et pour célébrer ce 8 mars, je voudrais saluer ces amitiés féminines, l’importance qu’elles ont dans une vie de Révolutionnaire. Le courage qu’elles donnent à des cœurs aussi sensibles que celui de Clara et de Rosa devant la calomnie qui malheureusement ne vient pas toujours de l’adversaire. De ce point de vue la social-démocratie qui a pris quelques pouvoirs au sein du PCF n’a pas changé, inventer des “ennemis” des libertés, censurer, calomnier, pour mieux conforter le capital dans ses œuvres. Que donc ce 8 mars soit dédié à la camaraderie, à la tendresse amicale de ces femmes qui ont été le courage, l’honneur, l’intelligence et la droiture (note de Danielle Bleitrach).


Tous ceux qui ont connu la grande âme généreuse de Rosa Luxemburg protesteront avec la plus grande énergie contre la page de souvenirs publiée par la citoyenne Luise Kautsky (N° 36 de la Freiheit, du 20 janvier 1919), sur l’assassinée, et intitulée « A la mémoire de Rosa Luxemburg ». Il me répugne de soulever une discussion autour d’une morte, au bord d’une tombe encore ouverte. La vérité et l’amitié m’obligent a protester cependant contre certaines affirmations de Luise Kautsky. Les nombreux ennemis de Rosa Luxemburg ont caricaturé sa personnalité si marquante, et j’estime de mon devoir non seulement envers la morte, mais encore vis-à-vis des vivants, d’empêcher que cette caricature soit rendue encore plus laide et plus grossière par les traits qu’y ajoutent certains « amis ».

Luise Kautsky dit vrai quand elle affirme en parlant de l’esprit militant de Rosa Luxemburg « qu’elle n’épargnait pas ses amis les plus vieux et les meilleurs ». Mais en amie intelligente de la défunte, la citoyenne Luise Kautsky aurait dû relever d’autres choses aussi : elle aurait dû dire avec quelle patience infatigable et pleine d’égards Rosa Luxemburg lutta pour l’esprit, pour l’âme de ses plus vieux amis, avant de les combattre. Combien grande était sa douleur lorsqu’elle se voyait obligée de lever les armes contre un de ses anciens alliés, combien amère était sa déception lorsque la persistance de l’ancien ami dans la lutte, l’usage qu’il faisait de certaines armes lui montrait qu’il n’était pas à la hauteur morale et humaine où elle le plaçait. Oui, certes, Rosa Luxemburg n’avait pas épargné même son ami le plus ancien, lorsque, en toute honnêteté de jugement, elle avait cru voir en lui un adversaire faisant tort à la lutte prolétarienne des classes. Pour elle, la cause était toujours au-dessus de l’homme. Quand elle crut de son devoir de lutter contre le plus ancien de ses amis, elle mit en œuvre toutes les armes dont elle disposait : les grosses pièces de sa science approfondie et de sa pensée philosophique très mûrie, les coups sûrs d’une brillante dialectique, le fleuret élégant de l’ironie, de l’esprit, de la raillerie. Jamais pourtant elle ne s’est servie d’armes indignes. Rosa Luxemburg était une nature foncièrement noble, incapable de payer ses détracteurs de même monnaie et d’avoir recours à des moyens ignobles lors même qu’on s’en était servi contre elle.

Luise Kautsky n’est donc pas juste quand elle définit dans les termes suivants l’attitude militante de Rosa Luxemburg : « Malheureusement, elle agissait dans ces cas-là comme Lénine, qu’elle admirait, et qui, cité un jour devant le tribunal du Parti pour avoir calomnié un camarade déclara ceci : « Contre un adversaire politique — surtout s’il appartient à notre camp (socialiste) – il faut combattre avec des armes empoisonnées même en cherchant à soulever contre lui les pires soupçons ».

Je doute fort, soit dit en passant, que ces paroles puissent servir à caractériser le grand chef bolchevik. Je sais par l’histoire du mouvement russe, et aussi par l’expérience personnelle, que le camarade Lénine est un adversaire tenace et redoutable. Mais je n’ai jamais vu la calomnie figurant au nombre de ses armes. Avant de reconnaître la force d’un tel argument, il faudrait donc se rendre compte dans quelles circonstances et par rapport à quoi auraient été prononcées les paroles citées.

Luise Kautsky aurait dû se garder à ce qu’il me semble, dans sa page de souvenirs, de quitter à la fin le terrain purement personnel, et de passer au domaine politique, pour indiquer un changement inexplicable dans les idées et l’attitude de Rosa Luxemburg.

J’apprécie pleinement et sympathiquement tout ce que Luise Kautsky aspire à faire pour le socialisme dans son milieu et conformément à sa nature. Je ne lui reproche aucunement d’avoir des idées à elle sur les événements dans le camp du socialisme international. Mais il n’en est pas moins vrai que dans la lutte pour le socialisme, elle ne fait que partager les sentiments des autres sans participer elle-même au mouvement d’une manière active et personnelle. C’est pourquoi, malgré son effort d’impartialité, elle ne sait pas se faire un jugement juste et indépendant sur les personnes et les choses. Elle les observe dans la perspective de son milieu, en femme qui comprend la lutte de l’homme, et la suit avec sympathie, sans se trouver elle-même dans la mêlée. Rosa Luxemburg, au contraire, était toujours là où les balles sifflaient le plus, et observait les choses du haut de la tour qu’elle s’était bâtie elle-même.

Il n’est donc pas étonnant que l’une d’elles ait pris toutes les peines pour arriver a une conception historique bien pesée de la révolution russe, tandis que l’autre, sûre d’elle et ayant la sentence toute prête d’avance, s’est érigée en juge de « l’hérésie bolcheviste dont une intelligence claire s’est étrangement laissé aveugler… à tel point que Rosa voulait répéter en Allemagne les expériences avortées des Russes ». J’aime autant laisser sans y toucher ce jugement écrasant sur la révolution russe, dans la certitude que « les expériences avortées des Russes » continueront leur œuvre créatrice dans l’Histoire, lorsque les rats mêmes n’auront plus souci de ce que les pédants socialistes auront écrit sur elles. L’attitude de Rosa Luxemburg envers la Révolution russe de novembre et la République des Soviets était ferme et claire. Il ne faut pas la juger d’après des paroles dites à telle ou telle occasion sur des personnes ou des événements, d’après des paroles comme il en échappe sous l’influence des choses et du moment aux personnes impressionnables et d’une sensibilité finement différenciée. Rosa Luxemburg appréciait le bolchevisme, pour se servir du nom abrégé de cet « épouvantail des bourgeois » dans sa totalité ; elle en reconnaissait la grande valeur historique, et critiquait les détails de l’action bolcheviste lorsqu’ils lui paraissaient appeler la critique. Son sens politique et son tact personnel lui dictaient toutefois une conduite contraire à celle de Luise Kautsky qui, elle, obéissait à son besoin de consistance dans l’action politique. Rosa Luxemburg ne se souvint pas d’anciennes querelles et de jugements d’autrefois1, au moment même où les mouchards et les sbires d’Ebert et de Noske s’attachaient aux talons de Radek.

Je n’éprouve aucun désir de m’expliquer à fond avec Luise Kautsky dans le cadre restreint de cette notice sur ce qu’il en est des « méthodes bolchevistes » que Rosa « approuvait, et que, malheureusement, elle commençait même à mettre en pratique ». Il suffit de dire que ces méthodes ne correspondent guère au tableau tracé sur le mur par le chef du flanc droit du Parti Socialiste Indépendant2 dans les intérêts d’une politique chancelante et timide — tableau qui ne diffère pas sensiblement de l’épouvantai! « bolcheviste » et « spartakiste » des socialistes gouvernementaux. Mais laissons les « méthodes bolchevistes ». C’est manquer de jugement que vouloir expliquer par ce mot courant l’étouffement de la révolte de janvier à Berlin. Autant dire que la Commune de Paris est tombée pour avoir anticipé sur l’hérésie et les méthodes bolchevistes. Rosa Luxemburg n’a pas emprunté sa tactique militante à la révolution russe. Elle l’a plutôt puisée dans l’étude approfondie et lumineuse du mouvement international. Dans l’intérêt de la cause allemande, elle a basé sa tactique sur la situation en Allemagne — non pas toutefois sur celle d’une période écoulée de lente évolution mais sur celle du moment orageux et de la Révolution que nous traversons depuis l’avènement et le développement de l’impérialisme.

Que mon amie Luise Kautsky ne m’en veuille pas si je dis ce que je pense. C’est l’amie reconnaissante de Rosa Luxemburg qui a commencé la page de souvenirs et c’est la femme de Karl Kautsky qui l’a terminée. Rosa Luxemburg aurait été la dernière à le lui reprocher. Consciente de sa propre liberté d’esprit, Rosa Luxemburg était très indulgente pour toute dépendance d’âme chez les autres. Mais ce ne sera pas Luise Kautsky qui, d’un air de juge condescendant, prononcera le dernier mot sur « l’aveuglement » et « les méthodes bolchevistes » de Rosa Luxemburg. Ce dernier mot, c’est l’Histoire qui le dira. Et nous tous, qui sommes fiers d’avoir été les compagnons d’armes de Rosa Luxemburg, nous attendons tranquillement le jugement de l’Histoire.

Notes

1 Zetkin fait allusion à l’ « affaire Radek », voir Broué, Révolution en Allemagne, chapitre III.

2 C’est à dire Karl Kautsky, mari de Luise.


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