Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Ahmad Châmlou le poète communiste iranien “enfant du siècle” par Azita Hempartian

L’Iran ce n’est pas seulement la dictature obscurantiste des mollahs c’est une grande civilisation, des luttes, parmi lesquelles celles de poètes, de communistes engagés à la fois contre le Shah et pour la modernité, quand je dénonce “la dictature obscurantistes des mollahs” je dois encore ajouter que celle-ci laisse infiniment plus d’espace politique et culturel que les obscurantistes de l’occident que sont par exemple les Saoudiens. Autre différence avec ce dernier pays, l’Iran est une nation dont le patrimoine peut rivaliser avec bien des civilisations européennes. Je pense que nous devons entendre le projet chinois d’une communauté de destin pour l’humanité et apprécier l’idée de construire celle-ci à l’ intersection de ce que nos cultures, dans ce que nos choix sociaux et politiques ont de commun et on voit bien en ce moment le rôle de la science face à l’épidémie, le refus de la xénophobie pour sauver l’humanité… mais ce que nous avons de commun doit s’échanger dans le respect de nos souverainetés, ne pas prétendre infliger notre vision du monde à qui ne nous le demande pas et ne nous agresse pas. Alors voilà je voudrais vous faire connaître ce poète communiste iranien au parcours bien particulier: Ahmad Châmlou (note de Danielle Bleitrach pour histoire et société).

Ahmad Châmlou est l’un des grands poètes iraniens du XXe siècle, qui a bouleversé les règles de l’art poétique et dont l’œuvre engagée trace les évolutions sociales de l’Iran, depuis ses premiers poèmes jusqu’à sa mort…

La poésie est le genre littéraire majeur en Iran. Toucher à cet héritage du passé, aux règles traditionnelles de la composition poétique, a longtemps paru inimaginable, voire sacrilège.

Ce n’est qu’au début du XXe siècle que de jeunes poètes tentent d’autres formes de versification, qui, naturellement font lever les bras au ciel.

C’est la Révolution constitutionnelle commencée en 1905 qui apporte ce premier courant de modernité dans la poésie persane. Cette révolution, contemporaine de la révolution russe, représente la première tentative pour introduire le peuple sur la scène politique et ouvre de nouveaux horizons aux Iraniens, qui s’interrogent sur le rôle et l’opinion du peuple, et découvrent le concept de démocratie. Concept qui modifie rapidement celui de littérature. La prose devient un genre significatif, et de nouvelles œuvres foisonnent. Quant à la poésie, genre intouchable, ses formes anciennes n’apparaissent plus à même de contenir les idées neuves.

Avec la Première Guerre mondiale, la situation intérieure du pays est de plus en plus perturbée, et des mouvements sociaux de diverses tendances se manifestent aux quatre coins du pays. L’un des plus notoires est le Mouvement constitutionnaliste Jangali (“forestier”), dirigé par Mirzâ Kuchek Khân, dans le nord du pays, qui attire le poète Nimâ Yushij.

Deux décennies de troubles et de bouleversements sociaux, à l’aube du XXe siècle, font naître de nouvelles idées, au sein desquelles voit le jour la poésie de Nimâ, ancien élève de l’école Saint-Louis de Téhéran, où il avait appris le français et découvert la littérature française. Son deuxième recueil, Afsâne, publié en 1921, marque un tournant dans l’histoire de la poésie persane : non seulement la forme est entièrement neuve et originale, mais la métrique aussi est nouvelle.

En 1925, un an après la publication du Premier Manifeste du surréalisme, Ahmad Châmlou naît à Téhéran. Nimâ continue ses expériences poétiques et s’occupe de l’enrichissement de l’esthétique interne de la poésie, sans toutefois accéder encore à son style propre. Les poètes contemporains de Nimâ composent des vers dans les formes anciennes, sur des thèmes désuets ou quelquefois sur des sujets d’actualité sans grande portée, comme l’invention de l’avion ou du char d’assaut. Nimâ, aussi bien dans les milieux littéraires que dans ses écrits, les tourne en dérision.

Dans les années 1930, la société iranienne s’évertue à s’adapter aux aspects modernes de la nouvelle civilisation et essaie de rattraper plusieurs siècles de retard. L’Université est fondée, et les réseaux de transport sont développés et modernisés. La mode vestimentaire est uniformisée, et il est interdit aux femmes de porter le hijab traditionnel ; par contre, elles acquièrent le droit aux études et au travail. Cette époque coïncide également avec la montée de la répression et de la dictature de Rezâ Pahlavi, empereur d’Iran. Vers le milieu de cette période, les membres du premier groupe communiste d’Iran, le parti Toude, sont arrêtés et incarcérés. Le gouvernement de Rezâ Pahlavi a décidé de collaborer avec le IIIe Reich, et nombre de conseillers allemands travaillent en Iran.

Dans ces années, Châmlou, lycéen, vit avec son père, militaire, et sa famille dans les régions de l’est de l’Iran. Sa vie ressemble à une odyssée, à une sorte de voyage à travers des univers infernaux. En épigraphe à son œuvre complète, il écrit : “Mes œuvres sont une biographie complète. Je crois en cette vérité que la poésie n’est pas des conceptions de la vie, mais la vie elle-même [1]. Et à juste titre on peut détecter la trace des évolutions sociales de l’Iran dans la poésie de Châmlou, depuis ses premiers poèmes jusqu’à sa mort. Adolescent, il s’intéresse à l’Allemagne fasciste et partage la haine chronique des Iraniens envers la Grande-Bretagne et ses ingérences. Le jeune Châmlou ayant adopté la devise “l’ennemi de mon ennemi est mon ami”, il opte pour les idéaux nazis. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Alliés, notamment les forces américaines, russes et britanniques, envahissent l’Iran, et Rezâ Shâh est détrôné et exilé. Châmlou, âgé alors de seize ans, participe avec passion aux activités sociales et politiques, et défend ses convictions fascistes jusqu’à ce que les Alliés l’arrêtent et le jettent en prison, où il reste quelques mois. Après sa libération, il s’adonne sérieusement à la poésie, activité qui ne le lâchera plus jusqu’à la fin de ses jours.

Avec la fin de la Seconde Guerre mondiale, ses convictions subissent un rude coup, et il s’éloigne rapidement de ses convictions d’antan. Ce n’est ni par crainte, ni pour se ranger aux opinions les plus répandues, mais parce qu’il réalise alors la fausseté de ses certitudes d’adolescent. Par la suite, il reniera plusieurs fois ces idées et immolera le jeune Châmlou dans ses poèmes pour faire naître un nouvel homme. Son premier recueil, Les Mélodies oubliées  Âhang-hâ-ye farâmush shode), paraît après la guerre. Ce sont des poèmes marqués d’un lyrisme romantique et qui reflètent ses tendances politiques de jeunesse. Le poète, qui, peu après la publication de ce recueil, avait tué en lui l’homme des Mélodies oubliées, ne consentira jamais par la suite à la réimpression de ce recueil et en parlera toujours comme d’un mort renié et rejeté ; il refusera de le reprendre dans ses œuvres complètes.

Les changements survenus dans ses idées poussent rapidement Châmlou vers les idées de gauche et vers la poésie de Nimâ. Il adhère au parti Toude, principal formation de gauche d’Iran. Il reprend l’étude du français, qu’il avait commencée au lycée. Plus tard, par le biais de cette langue, il découvre les chefs-d’œuvre de la littérature mondiale et en traduit même quelques-uns en persan. Le poète noir américain Langston Hughes, les Grecs Yannis Ritsos et Iakovos Kampanellis, le Hongrois Zoltan Zelek, les Français Alain Lance, Jacques Prévert, Paul Eluard, Jean Cocteau, Pierre Reverdy et Paul Fort, l’Allemand Bertold Brecht, l’Espagnol Federico García Lorca et bien d’autres poètes.

La tendance sociale de Châmlou donne rapidement une autre couleur à sa poésie, et les poèmes réunis dans Déclaration (Qat’nâme) (1950-1951) en portent la marque. Dans ce recueil, Châmlou se révèle comme le poète de la rue et de l’usine. Il compose pour le peuple qui souffre, mais qui lutte contre la dictature et pour s’affranchir de son joug.

Vers la fin des années 1940, Châmlou se rapproche considérablement de Nimâ, au point qu’il rédige une préface à la nouvelle édition d’Afsâne. Ses poèmes voisinent d’une façon étonnante avec l’idéal poétique de Nimâ. Et bien que Châmlou soit toujours affilié au parti Toude, des changements se font sentir.

Il découvre les œuvres des poètes modernes français, comme Aragon, Eluard et Prévert. Les œuvres de ces poètes dont la plupart avaient adhéré comme Châmlou au Parti communiste témoignent de la naissance d’une poésie sociale et avant-gardiste. Les poèmes que compose désormais Châmlou sont réunis dans un recueil intitulé L’Air frais (Havâ-ye tâze) (1947-1956). Après le coup d’Etat de l’armée iranienne fomenté par l’Amérique en 1953, tous les membres et sympathisants des organisations de gauche et nationalistes sont traqués ou incarcérés. Parmi eux se trouvent Nimâ et Châmlou. Certains poèmes de L’Air frais, sont écrits dans la prison Qasr, à Téhéran.

Les poèmes de ce recueil peuvent être répartis en deux groupes. Premièrement les œuvres composées suivant les formes nimâyennes, dont certaines sont des plus réussies comme L’Oiseau de pluie (Morq-e bârân), Les Nocturnes (Shabânehâ), De la blessure du cœur d’Abaï, Az zakhm-e qalb-e Âbâï). En second lieu, des poèmes qui s’éloignent rapidement de la forme nimâyenne pour se rapprocher de plus en plus du vers blanc. Dans une lettre à Châmlou, Nimâ ne cache pas son aversion quant à la publication de ce genre de poèmes. Dans ce recueil, Châmlou exprime sa grande colère vis-à-vis du climat traditionnel qui prévaut dans la poésie contemporaine et attaque violemment les partisans de la tradition, qu’il décrit comme de pauvres pitres. Dans le poème intitulé Le Dernier Mot (Harf-e âkhar), il se compare à Vladimir Maïakovski, tout en soulignant cependant qu’il ne se suicidera pas comme lui, mais abattra en revanche l’as de la poésie sur le tapis vert et que son apparition signifie la mort des traditionalistes. Moi je ne suis ni Fereydun, Ni Vladimir qui Mit une balle, comme point final A la phrase qui était sa tranche d’histoire Moi je ne me rétracte Ni ne meurs. Car moi qui suis A. Aube[…] Au milieu de votre table de jeu, de vous, maquereaux de magazines des vers somptueux J’abattrai l’as du cœur de ma poésie, moi[ [2]

En rupture perpétuelle, Châmlou croit à la révolution permanente, et toute tribune est bonne pour exprimer cette rupture. Il n’est donc pas surprenant qu’il utilise, comme beaucoup de poètes et d’écrivains, l’outil que représente la presse. Dehxodâ[3], Bahâr[4], Nimâ[5], Hedâyat[6] et bien d’autres avaient trouvé dans la presse un moyen apte à répercuter leurs pensées. Très rapidement, Châmlou accède à son style journalistique propre, de sorte qu’aujourd’hui on peut parler du “journalisme à la Châmlou”.

Aussi rapidement, il se rend compte du vide de la vie culturelle de la société iranienne. Il constate que Nimâ n’arrive même pas à se faire publier dans les magazines littéraires, que les idées neuves de Hedâyat sont toujours méconnues, que la critique littéraire est inexistante, que les salles de théâtre et de concerts restent tristement désertes, que le dialogue intellectuel, intelligent et sain autour de la pensée nouvelle, moderne, si l’on ose dire, demeure impossible.

L’ignorance, l’indigence, la vieillesse et la suprématie de la culture orale sont des obstacles tenaces face à la culture écrite.

Châmlou commence son travail de journaliste en écrivant dans la presse du parti Toude ou bien dans des revues indépendantes. Rédacteur en chef ou simple collaborateur, il s’avance pas à pas pour établir des contacts avec ses lecteurs. Il engage ces rapports d’abord avec l’intelligentsia puis avec le grand public, lecteur des journaux à grand tirage. Faisant fi des idées générales, Châmlou n’hésite pas à écrire pour exprimer courageusement ses idées dans les journaux du soir, à la solde du régime et de ses agents de censure et bien sûr mis à l’index par les “intellectuels”. Cinéma, radio, tribune des salles de conférences, peu importe le moyen tant qu’il sert à diffuser la culture auprès du peuple et du commun des gens. Alors que les intellectuels boudent ce genre de médias, Châmlou les utilise. Il explique ainsi les raisons qui l’ont motivé à faire du journalisme :[…] J’ai sorti plusieurs revues, journaux et magazines, certains n’ont vécu que le temps d’un numéro, d’autres sont allés jusqu’à sept, dix et même trente numéros. Ils arrêtaient de paraître soit parce que la censure s’y opposait, soit parce qu’on manquait d’argent. […] La raison principale qui m’a poussé à faire du journalisme était toute simple : publier Nimâ. Un de ces magazines, Râd, était chapeauté par un des grands quotidiens. Il nous avait accordé le droit de sortir notre magazine sans frais, mais nous devions publier un message publicitaire pour lui. Nous ignorions tout sur le contenu, et naturellement nous ne touchions pas un rond pour la publicité. Et devinez le contenu ? Un communiqué de la part de la corporation des bouchers ! Figurez-vous : un magazine comprenant un poème de Nimâ, la traduction du Corbeau d’Edgar Alan Poe, une ode de Shahryâr et sur la dernière page, un communiqué de la corporation des bouchers ou des tripiers ! On avait ces problèmes, mais bon il y avait la jeunesse et l’enthousiasme […][7]

Beaucoup plus tard, après avoir dirigé plusieurs revues et passé un peu plus d’un an en prison pour avoir été rédacteur en chef d’Âtashbâr, revue antimonarchique, Châmlou publie une petite revue, Âshenâ, qui doit préparer le terrain pour la parution d’un trimestriel littéraire destiné à l’élite intellectuelle. Dans l’éditorial du premier numéro, il fait part de son but :[…] Avec mes vingt années d’expérience dans le métier, je lance un hebdomadaire littéraire digne de ce nom [8].

Dans les années 1950 et 1960, l’art nouveau n’est pas encore solidement ancré. Deux courants antagonistes, tradition et modernité, s’affrontent, et chacun veut établir sa légitimité.

Pour les cercles littéraires, partisans de la vieille tradition littéraire, la nouvelle poésie et tout ce qui est nouveau en général est dénoncé avec beaucoup d’hostilité comme profane, et leurs revues débordent de pamphlets et d’insultes contre la poésie, la peinture, la musique et le théâtre modernes.

Par ailleurs, le renouveau culturel, on l’a vu, va de pair avec les activités politiques des organisations opposées au despotisme et à l’intégrisme réactionnaire, et à la longue les hommes de plume sont pris dans l’engrenage politique.

Très tôt, Châmlou se rend compte de cet état de choses, se tient à l’écart des jeux politiques des groupes et des partis et, se concentrant sur les démarches individuelles, il essaie de distinguer la culture de son peuple du tapage et des activités stériles des groupes politiques. Il choisit donc la voie de Nimâ et de Hedâyat, fait sienne leur modernité culturelle dans leur lutte contre le despotisme intellectuel, l’arriération sociale et l’ignorance. Suivant Hedâyat [9], il s’intéresse à la culture traditionnelle de l’Iran et ébauche une encyclopédie de la culture populaire, Ketâb-e kuche (Le Livre de la rue). Cet ouvrage a une histoire mouvementée. Laissons la parole à Châmlou. Dans la préface de Ketâb-e kuche, il écrit : J’avais douze ans quand mon grand-père maternel m’apprit l’usage du dictionnaire. Dès les premiers jours, il m’expliqua que tous les mots ne figurent pas dans les dictionnaires et les mots “à usage du commun des mortels”, pour reprendre ses termes, ne figurent pas dans les dictionnaires… Je ne sais pas exactement la raison, mais sans aucune méthodologie, je pris l’habitude de prendre des notes et je me livrais à cette pratique pendant plus de vingt ans, jusqu’à ce que toutes mes fiches fussent confisquées avec le reste de mes livres et manuscrits, lorsqu’on vint m’arrêter en 1953. Une deuxième fois, je dus tout laisser pour m’exiler et ainsi tous ces efforts partirent en fumée [10] 29 Tout en publiant en feuilleton son dictionnaire populaire dans les revues qu’il dirigeait, Châmlou a utilisé ces termes et expressions dans ses écrits. Et beaucoup de ses poèmes célèbres doivent leur popularité à des mots que le poète a su exploiter savamment. Des œuvres comme Pariâ

) ou Les Filles de Mère Mer (

, Dokhtarân-e Nane Daryâ) sont des exemples de l’expression des idées sociales dans un langage poétique.

Le poète utilise également ce langage dans ses traductions de Jacques Prévert ou de l’Américain Langston Hughes, chanteur compositeur noir qui dénonce la discrimination raciale.

Il ne faut pas croire cependant qu’Ahmad Châmlou considérait les traditions et les us et coutumes comme sacro-saints ; il croyait qu’il faut les conserver pour la mémoire collective, mais qu’avec l’évolution de la société et des relations sociales, ces coutumes aussi évolueraient.

Il est surprenant et révélateur en même temps de savoir que ce même passionné du patrimoine populaire et artistique s’acharne sur un des plus grands poètes persans, Firdowsi, auteur du Shâhnâme (Le Livre des rois). Dans une conférence, intitulée “Le processus de l’intellectualisme en Iran du XXe siècle”, prononcée en mars 1990 dans le huitième colloque annuel consacré à la recherche et à l’analyse de l’histoire de l’Iran, à l’université de Berkeley, il remet en question le mythe de Kaveh, le forgeron qui a libéré l’Iran de Zahâk, roi d’origine arabe qui avait usurpé le trône et nourrissait de cervelles de jeunes Iraniens les vipères qui avaient poussé sur ses épaules sous l’effet des baisers de Satan.

Comment un poète qui prend dans ses poèmes Kaveh et son fameux étendard comme symboles de résistance des démunis et des pauvres – et recourt donc au mythe du Shâhnâme –, Ils s’épanouissent dans la forêt sans printemps Ils donnent des fruits sur des arbres sans racines Les enfants du bas-fond Les enfants du bas-fond Le gosier ensanglanté, ils chantent, ils agonisent Ils portent un grand étendard Les Kaveh du bas-fond Les Kaveh du bas-fond [11].

comment lui qui a choisi les prénoms de ses fils dans le Shâhnâme et qui n’aime pas “son petit nom arabe” sauf quand il est prononcé par la bouche de sa bien-aimée, comment s’en prend-il à ce mythe et présente-t-il Kaveh comme un voyou de quartier qui lèche volontiers les bottes des rois ? Il le compare d’ailleurs dans son discours à Sha’bân bimokh, gros bras et voyou, qui a commis des atrocités au moment du coup d’Etat américain contre Mosadeq dans les années 1950. Dans une longue partie de son discours, Châmlou dénonce le despotisme, la monarchie et les injustices sociales. Mais avait-il vraiment besoin de s’en prendre au père de la langue persane et à son livre presque sacré pour exprimer ses idées ? D’ailleurs nombreux sont les Iraniens qui, tout en reconnaissant son génie, ne lui ont jamais pardonné cette bavure. La réponse est claire quand on sait que Châmlou est un poète moderne toujours en quête de rupture, qui a fâché son maître, le grand Nimâ, lorsqu’il l’a dépassé en supprimant la métrique nimâyenne et en créant le vers blanc [12].

En mettant le doigt sur cette certitude et cette fierté nationale, il soulève une question importante : la certitude est dangereuse et la vérité, très vulnérable.

Vous n’avez pas le droit de peu savoir, vous n’avez pas le droit de déraper, vous n’avez pas le droit de vous tromper, car seuls les fous peuvent prendre leurs illusions pour pure vérité et se moquer entièrement des erreurs probables [13].

Pendant toute sa vie (1925-2000), Ahmad Châmlou a mené une lutte inlassable contre tout ce qui est vieux, vulgaire, contraignant et inhumain. Peut-être Rimbaud s’est-il adressé à lui en lui disant qu’il fallait être absolument moderne et l’a-t-il ainsi engagé à suivre cette voie ? Châmlou n’a jamais hésité à affronter les tabous : le tabou de la mort, le tabou du parti nouveau [14] le tabou de la forme poétique archaïque et millénaire, le tabou du pouvoir hégémonique et absolu. Il a lutté toute sa vie contre tout ce qui voulait lui imposer une domination injuste et n’a baissé le front que devant l’amour, l’amour individuel et public. Ni juste ni beau n’était… Ni juste ni beau n’était Le monde Avant que nous n’entrions en scène. Nous avons pensé à l’inaccessible justice Et la beauté Fut [15].

Notes

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[ *] Titulaire d’un DEA de littérature française, membre du corps académique iranien, elle est interprète et traductrice. Elle a traduit de nombreux textes d’archéologie, mais aussi des romans français en persan (ceux de Romain Gary et de Jean-Marie Gustave Le Clézio en particulier) et une œuvre d’Italo Calvino. Elle a été l’interprète de plusieurs conférences internationales (notamment de celles organisées par l’Institut français de recherche en Iran).

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[ 1] Ahmad Chamlou, O.C, épigraphe, sans page, Téhéran, Négâh, 2005. (Toutes les notes sont de l’auteur.)

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[ 2] Le Dernier Mot (Harf-e âkhar, ) in L’Air frais (, Havâ-ye tâze), œuvres complètes, p. 287.

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[ 3] Ali Akbar Dehkhodâ, intellectuel iranien, fin XIXe-début XXe siècle, connu pour sa grande Encyclopédie, mais aussi pour ses écrits dans différents journaux et revues.

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[ 4] Malek-o-sho’arâ Bahâr, prince des poètes, grand poète du XXe siècle, militant de la démocratie et de la justice sociale par ses écrits dans la presse de l’époque.

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[ 5] Ali Esfandiyâri, alias Nimâ Yushij, père de la nouvelle poésie persane, proche collaborateur de la presse littéraire et engagée.

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[ 6] Sâdegh Hedâyat, grand écrivain du XXe siècle, auteur de La Chouette aveugle, l’un des premiers romans surréalistes, collaborateur de la presse écrite pour lutter contre les injustices sociales, mais aussi auteur d’articles littéraires. Il mit fin à ses jours à Paris.

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[ 7] Zamâneh, n° 1, spécial Ahmad Châmlou, octobre 1991.

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[ 8] Âshenâ, n° 1, 1957.

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[ 9] Sadgeh Hedâyat (1903-1951) est l’auteur de Neyrangestân (, Pays de fourberie), 1933, ouvrage ethnographique où il a réuni certaines croyances et coutumes populaire.

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[ 10] Châmlou Ahmad, Ketâb-e Kuche (Le Livre de la rue), tome I, première édition, Nashr-e Mâzyâr, 1978, p. 14.

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[ 11] (Bachehâ-ye ‘A’mâq, Les Enfants du bas-fond), in (Tarânehâ-ye kuchek-e qorbat, Petites chansons d’exil), œuvres complètes, p. 806.

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[ 12] Poème inspiré du point de vue forme de la versification des traductions des poésies occidentales et fondé sur le rythme intérieur sans tenir à la prosodie et à la métrique de la poésie persane.

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[ 13] Ahmad Châmlou, “A quel point la vérité est-elle vulnérable”, in Shenâkhtânâme-ye Shâmlou, Ahmad Mojâbi, deuxième édition, Nashr-e Qatre, 1998, p. 516.

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[ 14] Le Parti Toude (communiste).

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[ 15] (Na ‘âdelâne na zibâ bud…, Ni juste ni beau n’était…), in (Dar âstâne, Au seuil), œuvres complètes, p. 983.

POUR CITER CET ARTICLE

Azita Hempartian « Châmlou, enfant du siècle », La pensée de midi 1/2009 (N° 27), p. 144-153.
URL : www.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2009-1-page-144.htm.

* Titulaire d’un DEA de littérature françaisen membre du corps académique iranien, elle est interprète et taductrice. Elle a traduit de nombreux textes d’archéologie, mais aussi des romans français en persan ( ceux de Romain Gary et de Jean Marc Gustave Le Clezui en particulier) et une oeuvre d’ Italo Calvino. Elle a été l’interprète de plusieurs conférences internationales ( notamment de celles irganisées oar l’Institut français de recherche en Iran.

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