Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Samuel Fuller, Dieu et les Etats-Unis étaient pourtant sacrement doués

Peut-être certains d’entre vous s’en sont -ils douté, je viens de traverser une mauvaise passe. Quand on est exaspéré par le genre humain, qu’il s’agisse des proches ou de ceux qui tiennent le crachoir médiatique ou encore de la masse des  anonymes au point de trouver du soulagement en allant voir pour la troisième fois Melancholia, il y a incontestablement un problème. J’ai même senti un peu cette respiration du desespoir en allant voir Sean Penn dans This must Be the place, je m’attendais au pire et effectivement le film doit être oublié pour ne garder que la prestation du bad boy du cinéma américain. Sean Penn, cet enfant d’une victime communiste du Mac Carthysme, nous invite à un road movie  de la vengeance, celle d’un enfant juif travesti et maquillé, rock star épuisé par l’ennui et le remord, sans parler d’une foutue sciatique (juste comme moi).  Il traque le bourreau de son père et finit par le retrouver dans les neiges du nord des Etats-unis et se venge en le mettant à poil et en lui faisant jouer une victime d’Auschwitz qui ressemble fort à celle de Bela Tarr, un vieillard décharné et lumineux devant lequel s’arrête la furie des hommes. Ce film est trop à la manière de mais Sean Penn transcende toutes les affeteries, il est cette contestation permanente, cet humour qui pourrait nous venir des Etats-Unis si cet immense pays renonçait à vouloir dominer le monde. Un peu comme si la France arrêtait ses rêves de conquête napoléonienne et ne conservait plus que sa clareté, son goût de la belle ouvrage et de l’harmonie des sens et de l’esprit. La France de Politzer et de Diderot.

Je profite de la fin des vacances pour flâner en tentant d’éviter une actualité qui me donne la nausée, elle est non seulement menaçante mais d’une médiocrité “à chier”…  Et voilà, la preuve que je ne vous en veux pas, que je me contenterais de mettre à poil certains d’entre vous dans la neige, en particulier les antisémites, je veux offrir à l’interlocuteur idéal de ce blog, celui pour lequel j’écris, l’inconnu ou inconnue de mes rêves,  un cadeau, un livre chaotique, bigarré mais totalement cohérent, les trois visages de Samuel Fuller, les trois visages étant ceux de l’écrivain, du réalisateur de cinéma et du combattant, quelqu’un d’engagé et un Américain…

Je viens de terminer le Heine, mais je l’ai laissé dans la pile des lectures parce qu’on en finit jamais avec un livre de ce type… Hier, j’ai entamé les   mémoires de Samuel Fuller. J’espère que vous connaissez Samuel Fuller parce qu’autrement on ne sera pas amis. Je n’ai pas de véritable passion pour Martin Scorsese qui signe l’avant-propos mais il y a au moins un point sur lequel je suis d’accord avec lui: “je crois que si l’on n’aime pas les films de Samuel Fuller, on n’ aime pas le cinéma. Ou du moins, on  ne le comprend pas.” C’est d’ailleurs la grande différence qui existe entre des cinéastes comme Chaplin, Lang, Fuller, Godard et d’autres dont on  peut se passer comme  Martin Scorsese ou Quentin Tarentino. Enfin, c’est mon opinion…

Mais arrêtons de donner dans la “Culture, smulture!”, expression américaine chère à Fuller, empruntée au Yiddish et qui consiste à rajouter un sch ou un s au début d’un mot pour le tourner en dérision ou plutôt pour se moquer de l’attachement que l’on voue malgré soi à ce trucmuche qu’est la culture à condition de l’entendre au sens large: comme Samuel Fuller ou  Mark Twain, Melleville ou jack London, le meilleur des Etats-Unis, multiplier les expériences, être à la fois journaliste, prof d’université, ouvrier, cow boy et sortir une oeuvre  qui  fleure bon le livre lu au petit matin alors que l’on a dormi par terre, avec son manteau pour couverture et sa machine à écrire comme oreiller.

Pourtant on ne peut pas dire que j’ai la moindre inclinaison envers les Etats-Unis, leur président et leur hypocrisie belliciste me rappellent trop les Français. Dès que j’ouvre la télé ou que je lis un journal c’est reparti, je rêve de m’enfermer dans un monastère et ne plus rencontrer le moindre être humain, je n’arrive pas à comprendre pourquoi mes contemporains acceptent de mener des guerres qui non seulement sont injustes mais coûtent un argent fou alors même que ces salopards de politiciens de toutes catégories les soumettent déjà au rackett des “marchés”… J’en ai marre de cette gauche qui applaudit la Guerre et vient défier le ministre de l’intérieur sur son terrain répressif dans ce pauvre Marseille où la délinquance ne concerne pas seulement les chômeurs mais remonte jusqu’aux caciques du PS comme sous Al Capone ou Guérini (Mémé)…  J’ai tendance à me dire que les Français sont dévenus aussi cons que les Américains…

Mais je voudrais faire amende honorable, les Américains ne sont pas des cons, enfin pas tous, en tous les cas pas plus que nous…  Et puisque nous en sommes à dénoncer l’impérialisme, la volonté d’imposer son modèle à toute l’humanité retournons à la maison mère: DIEU.  Rien ne justifie l’impérialisme si ce n’est la conviction sournoise que l’on est DIEU. Alors allons jusqu’au bout de mes fantasmes, j’imagine parfois dieu (le petit d fait déjà la différence), sous les traits d’un Fuller, Lang et Huston en plein tournage parce que depuis le big bang dieu ne s’arrête pas, il est en expansion.  Prenons Fuller : un grand gaillard déjanté avec une caméra sur l’épaule et  c’est on le sait un fumeur de Havane… Il a cette indifférence totale au reste de l’humanité qu’a l’amateur de cigare : “Je me suis rarement trouvé sans un cigare fermement planté entre les lèvres. Cela chagrine certaines personnes, surtout les non-initiés. Quand ils protestent, je fais la sourde oreille, je souris et je tire une autre bouffée.”

Je savais bien que dieu se foutait complètement de l’humanité occupé comme il l’était à tirer sur son havane… Et tout créateur digne de ce nom a à coeur d’en faire autant, se foutre totalement des autres pour mener à bien ce qui lui paraît essentiel… Mais comme dieu, le créateur, le metteur en scène est un  être engagé, toujours indigné et chaleureux, comme s’il ne se résignait jamais au foutoir et aux imbécilités que ces abrutis d’humains sont capables d’inventer. Tout cela je l’ai encore mieux compris en lisant les mémoires de Samuel Fuller. Je le savais mort mais comme le disait son copain Mark Twain, la nouvelle était exagérée et cela me vaut le plaisir de suivre les premiers pas du futur cinéaste alors journaliste dans l’Amérique de la dépression qui ressemble pas mal à celle d’aujourd’hui : “La Dépression avait durement frappé ces pauvres gens qui essayaient de s’en sortir.Culottés et irascibles, ils se battaient, ils se battaient pour survivre, au jour le jour.Une fois arrivé dans une ville, je me rendais dans la Hooverville locale. J’apportais quelque chose à manger, que je partageais avec les sans-abri autour d’un feu. Nous parlions de leur vie et je cherchais un angle pour mon article.  Je dormais sous un carton ou sous une plaque de métal appuyée contre un arbre, en utilisant mon manteau comme couverture et ma machine à écrire comme oreiller. Aux premières lueurs de l’aube, je tapais mon article sur ces pauvres gens abandonnés de tousn ou je faisais un dessin plus léger sur le côté bohémien de leur existence”. p.90

Ma formation d’historienne m’incite à vous dire qu’un pays qui se paye en moins d’un siècle deux dépressions et les fourgue en prime au reste de la planète  va mal très mal, surtout si on imagine qu’entre ces deux épisodes sa population s’est rué sur tous les gadgets possibles et imaginables et n’a pas cessé de fabriquer des bombes atomiques après les avoir essayé avec le succès que l’on sait sur les femmes, les enfants et les viellards d’Hiroshima… Au lieu de se créer par exemple une sécurité sociale digne de ce nom… Tandis que le complexe industrialo-militaire qui le gouverne fort de cet exploit atomique, a prétendu imposer sa loi impériale au reste de l’humanité. Ca c’est le mauvais côté de DIEU, mais Samuel Fuller représente le bon côté, sacré bon dieu quelle vitalité, quel appétit… Il a quelque chose de Philippe Roth, “le complexe de Portnoy”, d’abord il ne supporte pas sa mère juive et se jette dans toutes les aventures pour la fuir… Et puis il est fondamentalement gentil, alors qu’il hait les nazis et qu’il s’engage dans l’armée pour les vaincre il pleure en découvrant de l’avion les ruines de Dresde… Certes il est prêt à empuantir tout le monde avec la fumée de son cigare mais nous allons voir comment il devient cinéaste pour mieux témoigner…

Il est bourré de contradictions, il est l’auteur d’un des films les plus anticommuniste qui se puisse imaginer “Port de la drogue”, un film que l’on a dû diffuser en France avec un doublage qui transformait l’espionnage des communistes en trafic de drogue et pourtant toutes les victimes du mac carthysme en témoigneront il est totalement contre cette chasse au rouges et par certains côtés à la manière d’un Sean Penn il est aussi le plus contestataire de tous les fascismes étatsuniens , simplement il est convaincu que les Etats-Unis peuvent se réformer, que leur démocratie est ce qui se fait de mieux, il suffit de lutter pour toujours la rendre meilleure… Cette naïveté dans les valeurs de l’Amérique peut engendrer de redoutables combattants parce que si ce genre d’individu s’aperçoit qu’on lui a menti il est capable de faire n’importe quoi comme le soldat Manning… qui paye toujours par l’enfer dans sa prison…

Voici pour notre plaisir à tous la manière dont Fuller commence à raconter sa vie, toute sa smulture, toute sa capacité d’indignation, tout son art mis au service de la passion comme son cinéma.

“Tous les êtres humains sont embarqués sur le même bateau mortel. Chacun d’entre nous traîne des valises pleines de défaites et de victoires. Pourquoi ne pas les porter le sourire aux lèvres, en restant résolument optimiste et en profitant de ce que la vie peut encore nous offrir? Pourquoi nous laisser abattre ?

L’histoire de ma vie ressemble à celle de Candide qui erre sur la Terre à la recherche  de la vérité et qui continue à rire après avoir fait face à tant d’adversité. Mais c’est bien Don Quichotte qui reste mon véritable modèle. Aussi loin que je m’en souvienne, je me suis fabriqué des utopies  et je me suis battu pour ce que je croyais juste. Dans l’esprit du grand Miguel de Cervantes , je vous offre ce récit, qui que vous soyez et où que vous viviez sur cette grande planète.

“Si quelqu’un montait au ciel, et que de là il contemplât l’ensemble de l’univers et la beauté des astres, toutes ces merveilles le laisseraient indifférent, tandis qu’elles le raviraient d’admiration s’il avait quelqu’un à qui les raconter”. Vous êtes pour moi, cher lecteur, cette personne.

Il semblerait que cette citation ne soit pas de Cervantes mais en réalité d’Archytias de tarente, cité par Cicéron, Dialogue sur l’amitié, traduit du latin par A.Legoëz, Paris, Hachette, 1893, p.68 (N du T)

Je n’en suis qu’à la moitié du livre et il est probable que je vous en reparlerai mais d’abord je voulais tenter un plaidoyer non en faveur de Dieu ou de l’impérialisme mais bien de cette part du peuple américain qui me ravit, bon dieu qu’est ce qu’ils sont chouette… qu’est-ce que j’aime leur cinéma, pas tout, mais l’espace et je voudrais encore vous raconter comment et pourquoi Fuller passe de l’écriture au film, à l’image. L’autre expérience qui déterminera son style sera celle qui le conduira à filmer la guerre et surtout ce qu’il voit dans les camps d’extermination, parce que ce qu’il faut que vous compreniez c’est que chez les Grands, le style n’est jamais gratuit, il est contraint par la nécessité d’exprimer ce que l’on a à dire, mais nous y reviendrons.

A propos avant de lire la longue description qui suit une bouffée de colère me remonte et elle n’est pas sans relation avec le texte de Fuller cité cu-dessous : savez-vous que 90% des gens qui sont en prison en France sont dans ou sous le seuil de pauvreté et que s’il n’y avait pas l’économie souterraine pour pas mal de gens ce serait dès le quinze du mois l’impossibilité de se nourrir. Je ne défend pas la délinquance en disant cela, elle est insupportable, brutale, injuste envers les faibles mais je dis qu’il faut savoir ce que l’on provoque chez les humains.

Mais lisons Fuller et découvrons la manière dont surgit chez lui la nécessité du témoignange, nous sommes toujours dans son expérience de journaliste dans la Dépression : “Pour la première fois, je réalisais combien les réactions humaines peuvent être dictées par l’estomac et non par le cerveau. J’ai pensé aux Misérables de  Victor Hugo et à la profonde vérité de la supplique de Jean Valjean. Quand les gens entendent le gargouillement de leurs estomacs vides dans leur propre maison, ces gargouillements se transforment en cris dans leurs villes et leurs villages et deviennent finalement des hurlements dans tout le pays. Les racines de la gronde sociale étaient la pauvreté, la faim, un mécontentement sans cesse renouvelé et la haine.

La haine était aussi née de la peur. Rien n’était plus révélateur que les réunions du Ku Klux Klan que j’ai couverte à Little Rock, en Arkansas. Mon rédacteur en chef à l’American Weeklym’avait engoué dans le berceau du Klan pour faire un reportage sur leurs étranges rituels. Je suis allée à Little Rock où j’ai été tuyauté sur le lieu où se déroulaient les réunions secrètes. Un  soir, je me suis retrouvé entouré par trente membres du KKK portant des draps blancs et paradant autour d’une croix enflammée. C’était un spectacle terriblement éprouvant qui m’a beaucoup déprimé et déçu, car cela se passait sur le sol américain. Ma mère m’avait élevé dans le respect de toutes les cultures pour honorer l’Amérique, dont la grandeur était le mélange des populations, ce grand melting-pot. Ces psychopathes du KKK prônaient la suprématie blanche, le lynchage, la violence, ce qui a profondément perturbé et chamboulé mon jeune idéalisme selon lequel tous les Américains aimaient et respectaient les valeurs démocratiques.

Dans mon article sur le kkk, j’ai décrit leurs discours pleins de haine. Le contraste entre leurs paroles hargneuses et le spectacle d’une femme en costume du klan  donnant le sein à son bébé était saisissant. Le visage de la femme était caché sous leur ridicule taie d’oreiller percée de trous por les yeux et le nez. Elle a lentement ouvert sa robe pour mettre son sein dans la bouche du petit bébé. Les membres du Klan hurlaient des saloperies racistes pendant que la mère nourrissait son enfant. Le rédacteur en chef de l’American Weekley a coupé le passage sur la femme allairant son bébé parce que cela semblait exagéré. Quand j’ai vu la version de mon article qui avait été impimée, j’étais si furieux que je l’ai appelé pour me plaindre, en PCV.

“J’ai écrit exactement ce que j’ai vu!” ai-je dit.
-Tu aurais dû prendre des photos de la femme avec son enfant, a répondu le rédacteur en chef. Mais merde je suis journaliste, pas photographe
! Mais mon rédacteur en chef avait raison. Une photo aurait donné du crédit à mes propos. En fait, une photo d’une femme du Klan allaitant son bébé aurait été plus efficace que tous mes mots. J’ai alors  trouvé là-bas un appareil photo pas cher chez un prêteur sur gages et je me suis mis à prendre des photos pour illustrer mes articles. Je commençais à comprendre que je pouvais mieux transmettre mes émotions avec des mots et des images. Et pas n’importe quelle image mais l’image exacte qui capturait en un instant une multitude d’émotions. Le célèbre trait d’esprit de Jean Luc Godard a mis le doigt dessus : “Ce n’est pas juste une image, c’est une image juste”. (p.99-100)

Voilà j’espère que vous avez compris pourquoi pour moi Fuller est un Américain, de ceux qui me font dire que j’ai besoin de cette Amérique-là et qu’il est le cinéma par excellence, celui qui provoque mes émotions au service d’un combat par une image juste, J’ajouterai qu’une des caractéristiques du style de Fuller me semble être qu’on ne peut pas couper le mouvement qu’il donne à la caméra…

Félicitations à l’éditeur, il a réussi à publier un énorme pavé d’environ 700 pages avec des photos, une bibliographie, filmographie et index complets sous une forme attrayante et d’une grande élégance  à un prix abordable de 20 euros.

Samuel Fuller, Un troisième visage, le récit de ma vie d’écrivain, de combattant et de réalisateur, traduit de l’anglais par Hélène Zylberait, éditions Allia, Paris, 2011

Il est vraisemblable que je vais continuer à vous  parler de Fuller… Même si j’ai un programme de rentrée abominablement chargé… tant de livres à lire, mon manuscrit à revoir,  deux films cette semaine: d’abord La Grotte des rêves perdus de Werner Herzog, je vous en ai déjà parlé, la naissance de l’art, la grotte Chauvet… Et La Guerre est déclarée de Valérie Donzetti. Si avec ces deux films et l’immersion dans les mémoires de Fuller il subsite la moindre dépression ce sera bien le diable… Enfin l’état de mes finances me fait dire que si je peux rater la dépression, la mélancholie, il est de plus en plus évident que comme les Français y compris ceux des couches moyennes je m’enfonce dans la Dépression… Foutus cons de ricains, sans parler de mes politiciens et capitalistes autochtones, ils en sont à me proposer la charité d’une contribution “limitée”… A condition que je renonce à ma retraite peut-être ?

Danielle Bleitrach

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