Le sommet devrait être jugé de manière réaliste sur sa capacité à définir les limites de la rivalité et à réduire le risque d’erreur d’appréciation. Ce qui est décrit ici est malgré tout la volonté de la Chine d’obtenir la stabilisation qui permettra au monde multipolaire de continuer à croître et à se développer. Ce sera l’objet de nos analyses du week end comme d’ailleurs l’analyse de ce que nous devons repenser à partir des défis d’aujourd’hui de notre histoire et de celle de l’humanité… Puisque la défaite militaire de l’hegémon est une évidence et que la seule issue est dans une voie diplomatique dont les conditions sont renouvelée à savoir que le monde multipolaire redéfinit les relations internationales et les dynamiques régionales comme les bases du renforcement de la souveraineté nationale de chacun et de sa capacité à en prendre la mesure. La grande crainte que l’on peut avoir c’est le retard politicien français qui ne serait pas le plus mal placé pourtant pour un tel renouvellement s’il n’était tiré en arrière par de médiocres ambitieux et des gens ossifiés dans leurs certitudes d’un autre âge… (noteettraduction de danielle Bleitrach pour histoireetsociete)

par Bo Kong14 mai 2026

Lors de la rencontre entre Donald Trump et Xi Jinping à Pékin, il est peu probable qu’aucun des deux camps obtienne satisfaction.
Trump souhaite l’aide de la Chine pour mettre fin à la guerre contre l’Iran. Xi veut que les États-Unis relâchent la pression sur les intérêts fondamentaux de la Chine, notamment Taïwan. Aucun de ces scénarios n’est probable. Mais cela ne signifie pas que le sommet soit dénué de sens. Cela signifie simplement qu’il convient de l’évaluer selon d’autres critères.
Ce sommet importe moins en tant que lieu d’avancée majeure qu’en tant que reflet de l’évolution des relations sino-américaines. La relation bilatérale n’est plus uniquement définie par des frictions géopolitiques. Elle est de plus en plus marquée par un découplage sélectif, une bifurcation partielle et une fragmentation systémique accrue.
En ce sens, la véritable question n’est plus de savoir si les États-Unis et la Chine vont se découpler, mais plutôt où ce découplage est déjà devenu irréversible, où il va s’accentuer et où l’interdépendance demeure trop coûteuse à dénouer. Ce sommet est important précisément parce qu’il ne rétablira pas une relation antérieure, mais précisera les contours de celle qui se dessine actuellement.
C’est pourquoi l’Iran est un sujet important. Il est peu probable que Pékin « livre » l’Iran à Washington, non pas par simple refus, mais parce qu’elle refuse d’être instrumentalisée dans un ordre stratégique défini par les États-Unis. La Chine ne souhaite pas être intégrée à un système où Washington définit la crise, fixe l’agenda et attend ensuite de Pékin qu’elle exécute les tâches subséquentes.
C’est ce qui fait de la Chine bien plus qu’un partenaire réticent ou peu coopératif. Face à l’Iran, elle se positionne comme un acteur concurrent dans la construction d’un système international. Concrètement, cela signifie que Pékin résiste non seulement à une demande américaine spécifique, mais aussi à la hiérarchie plus large qu’elle sous-tend : un ordre dans lequel les États-Unis conservent la primauté stratégique et où la Chine est censée soutenir, imposer ou légitimer la gestion de crise américaine.
Du point de vue de Pékin, les attaques américaines contre l’Iran ne constituent pas un simple épisode régional de plus. Elles sont déstabilisatrices, nuisibles à l’ordre régional et préjudiciables aux marchés mondiaux de l’énergie. La Chine a des intérêts économiques majeurs au Moyen-Orient, qu’il s’agisse des flux énergétiques, des routes maritimes ou d’un engagement commercial plus large.
Il ne s’agit donc pas d’un observateur détaché. C’est l’un des pays contraints d’en supporter les coûts économiques et stratégiques, d’un conflit qu’ils n’ont pas choisi. Plus Pékin a le sentiment d’en supporter les coûts, moins il est incité à aider Washington à transformer la pression militaire en un règlement politique.
Il existe également une tendance plus profonde. Lorsque Washington a espéré que Pékin puisse contribuer à mettre fin à un conflit selon les conditions américaines, la Chine s’est montrée réticente à assumer cette responsabilité. Lors de l’ouverture du pouvoir sous Nixon, les États-Unis espéraient que la Chine se révélerait utile concernant le Vietnam.
Mais Pékin a clairement indiqué que les guerres déclenchées par d’autres devraient être réglées par les parties elles-mêmes. Cette position demeure. La Chine peut appeler à un cessez-le-feu, encourager les négociations et se présenter comme un partisan de la paix.
Mais son style diplomatique privilégié est celui de la facilitation plutôt que de la coercition. Elle se sent à l’aise pour convoquer des groupes, envoyer des signaux et encourager les pourparlers. Elle est beaucoup moins à l’aise dans le rôle de sous-traitant stratégique de Washington.
Certes, Pékin exerce une influence sur Téhéran. La Chine est un important acheteur de pétrole iranien et entretient des liens étroits avec l’Iran. Mais l’influence ne signifie pas le contrôle, et l’ascendant ne se confond pas avec le pouvoir de commandement. L’Iran conserve sa pleine autonomie.
Plus important encore, Pékin voit peu d’intérêt à investir du capital politique pour aider les États-Unis sur un front alors que Washington continue d’intensifier la pression sur la Chine sur un autre. Du point de vue chinois, il n’y a aucune réciprocité stratégique à aider les États-Unis sur le dossier iranien tandis que ces derniers durcissent leur position sur les intérêts fondamentaux de la Chine en Asie. C’est pourquoi la question iranienne est indissociable de celle de Taïwan.
Concernant Taïwan, il est tout aussi improbable que Xi obtienne satisfaction de la part de Trump. Les États-Unis ne sont pas en mesure d’offrir le type de concession stratégique que Pékin recherche. Taïwan se trouve désormais au carrefour de la dissuasion, de la crédibilité des alliances et de la stratégie en matière de technologies et de sécurité.
La question est importante non seulement en raison des tensions entre les deux rives du détroit, mais aussi parce qu’elle est devenue centrale dans la conception que Washington se fait de l’ordre régional, des chaînes d’approvisionnement en semi-conducteurs et de la crédibilité des engagements américains en Asie. De même que Pékin ne livrera pas l’Iran, Washington ne livrera pas Taïwan.
Si aucune des deux parties n’est susceptible d’obtenir une réciprocité stratégique, que reste-t-il ?
Beaucoup, en réalité. Mais il ne s’agira pas d’une amélioration au sens chaleureux ou linéaire du terme. Ce sera plutôt quelque chose de plus restreint et de plus réaliste : une relation rendue un peu plus gérable par des attentes moins élevées.
L’avenir des relations sino-américaines ne réside pas dans une compétition stable, mais dans une instabilité maîtrisée. En effet, le conflit structurel entre les deux pays est trop profond pour être résolu, et le coût d’une escalade est désormais trop élevé pour que l’une ou l’autre partie puisse l’ignorer. L’objectif réaliste n’est plus la convergence ni la réconciliation, mais bien d’empêcher que la rivalité ne devienne ingérable.
Cette expression, « instabilité maîtrisée », résume bien la nouvelle normalité. Les frictions sont fréquentes, les tensions sont banalisées et les confrontations asymétriques. Pourtant, les deux camps savent qu’une rupture totale serait extrêmement dommageable.
Les États-Unis sont confrontés à des chocs énergétiques liés à la guerre, à des pressions inflationnistes et à un surdéveloppement stratégique. La Chine, quant à elle, fait face à une faible consommation, à un climat économique tendu et à des pressions dans ses zones périphériques. Les deux pays pourraient être disposés à accepter une rivalité accrue et une séparation sélective.
Aucun des deux camps ne peut se permettre une rupture brutale ni une escalade incontrôlée. Autrement dit, cette rivalité n’est plus un problème que l’un ou l’autre s’attend à résoudre. C’est une situation que les deux camps comprennent de plus en plus devoir gérer.
C’est là que la réduction des attentes prend toute son importance. Si l’ouverture du traité Nixon a si bien fonctionné, c’est notamment parce que les deux parties étaient lucides quant à leurs divergences. Le Communiqué de Shanghai ne prétendait pas que les deux pays partageaient la même vision du monde. Il consignait ouvertement les désaccords tout en jetant les bases d’une coexistence pacifique.
Les phases ultérieures de cette relation ont souvent souffert d’attentes démesurées, notamment la conviction américaine que l’engagement et la mondialisation transformeraient progressivement la Chine en l’orientant vers l’Occident. Cette illusion s’est aujourd’hui largement dissipée.
Washington comprend qu’il doit composer avec la Chine telle qu’elle est, et non telle qu’elle espérait la voir devenir. Pékin, de son côté, comprend que même un Trump pragmatique ne bradera pas Taïwan ni n’abandonnera la position stratégique américaine en Asie.
Ce changement est important car des attentes démesurées rendent la déception déstabilisante. Des attentes modérées permettent de mieux gérer la déception. Des attentes plus modestes ne favorisent pas l’harmonie, mais elles peuvent instaurer la discipline.
Lorsque les deux parties savent d’avance ce que l’autre ne concédera pas, la déception a moins de chances de provoquer des réactions hostiles, des réactions excessives ou des erreurs stratégiques. En ce sens, l’échec probable sur le plan stratégique peut néanmoins offrir une base plus réaliste pour la gestion de la relation.
Ce que le sommet clarifie sur le plan politique, les entreprises devront l’intégrer sur le plan opérationnel. Les conséquences de cette réévaluation des attentes seront à la fois diplomatiques et opérationnelles. Les entreprises devront repenser leurs chaînes d’approvisionnement. Les modèles de conformité deviendront plus complexes et plus géopolitiques.
Les décisions d’allocation de capitaux seront de plus en plus influencées non seulement par le coût et le rendement, mais aussi par le risque de sanctions, les contrôles à l’exportation, les points de passage maritimes stratégiques et l’exposition politique différenciée selon les marchés. La véritable conséquence de cette compression des attentes ne sera pas un rapprochement diplomatique, mais une adaptation opérationnelle.
Il existe une autre raison pour laquelle ce sommet pourrait encore avoir son importance. Même en période d’instabilité contrôlée, Washington et Pékin peuvent encore trouver un terrain d’entente, quoique limité, sur les biens publics stratégiques. Les deux parties ont intérêt à maintenir ouverts les points de passage maritimes critiques et à assurer la continuité du commerce mondial.
Ce ne sera pas un accord exceptionnel, et il ne faut pas le surestimer. Mais cela montre que, même dans un système international plus fragmenté, les deux plus grandes puissances mondiales ont toujours intérêt à empêcher que les perturbations systémiques ne deviennent incontrôlables.
Ce sommet ne doit donc pas être jugé sur la capacité de Trump à obtenir de la Chine qu’elle fasse plier l’Iran, ni sur celle de Xi à convaincre Trump d’assouplir sa position sur Taïwan. Deux options sont peu probables.
Il faudrait plutôt l’évaluer selon un critère plus restreint mais plus réaliste : celui de savoir si la réunion contribue à définir les limites de la rivalité, réduit le risque d’erreur d’appréciation et permet aux gouvernements et aux entreprises de mieux comprendre comment agir dans un monde d’instabilité maîtrisée.
Ce ne serait pas un mince résultat. Dans une relation d’une telle importance, le réalisme lui-même constitue une forme de progrès.
Bo Kong est un expert en politiques publiques et un conseiller stratégique spécialisé dans l’économie politique chinoise, la gouvernance énergétique mondiale et la compétition stratégique sino-américaine. Il est l’auteur de « La modernisation par la mondialisation et la politique pétrolière internationale de la Chine ». Ses analyses ont été diffusées sur CNBC, BBC, Phoenix Television, Voice of America et CGNTV.
Views: 35



