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Quelle démocratie ? La question cruciale de notre temps. Redécouvrir l’esprit de l’Assemblée constituante et le rôle du Parti communiste (Luciano Vasapollo)
Aucune démocratie ne peut être comprise et analysée indépendamment de sa structure de classe. Le parti communiste français s'est enfin donné un objectif digne de l'histoire de ce grand parti, reconquérir la classe ouvrière et le monde du travail, mais cette orientation se heurte à des années de liquidation théorico-pratique et alors que l'urgence est là, il lui faut entreprendre ce travail démocratique. Il y a la fois une sorte de miracle dans ce retour vers des fondamentaux que l'on croyait étouffés mais il reste encore soumis à l'inertie et aux luttes internes contre cette aspiration. On assiste dans les pays où l'eurocommunisme a accompli son travail de liquidation à la même reconquête sous des modalités diverses. Et on se dit que quelque soit la colère et la rancune de ce qu'on a subi l'essentiel est là et pas seulement pour les partis communistes mais pour le pays.
Publié par Danielle Bleitrach
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Source : www.farodiroma.it
Un fil conducteur unit les luttes d'hier à celles d'aujourd'hui. Il ne s'agit pas seulement de la défense d'une procédure électorale ou d'un principe juridique : il s'agit de la défense de la démocratie comme véritable pouvoir des classes laborieuses, contre sa réduction progressive à un simple mécanisme de gestion du consensus.
Les récentes modifications apportées aux règles de collecte des signatures et les obstacles au dépôt des listes électorales – qui semblent viser à exclure Potere al Popolo des prochaines élections – constituent un tournant politique majeur. Elles ne concernent pas seulement les partis menacés d'exclusion, mais touchent aussi au sens même de la représentation. Lorsque des règles sont conçues pour restreindre l'accès à la participation politique, il ne s'agit pas d'un simple détail technique : nous assistons à une atteinte à la démocratie constitutionnelle.
Mais de là découle une question encore plus profonde : de quel genre de démocratie s'agit-il ?
La démocratie n'est pas un mot neutre.
Dans le débat public, le terme « démocratie » est employé comme s'il avait une signification universelle et indiscutable. Or, l'histoire nous enseigne qu'il n'existe pas de démocratie abstraite : il existe des formes d'organisation du pouvoir historiquement déterminées.
La démocratie dite représentative des pays capitalistes est souvent présentée comme le seul modèle possible. Pourtant, elle démontre quotidiennement ses limites : des millions de travailleurs, de travailleurs précaires, de chômeurs, de migrants et de jeunes ne bénéficient pas d’une représentation efficace de leurs intérêts matériels. L’alternance entre les camps politiques se déroule souvent au sein du même paradigme économique et politique, celui de la pensée néolibérale, tandis que les besoins des classes populaires restent marginalisés.
C’est pourquoi, lorsqu’on parle de démocratie, il faut distinguer la démocratie parlementaire, la démocratie constitutionnelle, la démocratie participative et la démocratie socialiste. Confondre ces catégories ne fait qu’obscurcir les conflits sociaux.
Togliatti et la dictature de classe
Palmiro Togliatti a abordé cette question avec une clarté extraordinaire. Dans son célèbre essai « À propos du socialisme et de la démocratie », publié dans Rinascita en avril 1961, il expliquait comment la démocratie bourgeoise ne pouvait être comprise indépendamment de la structure de classe de la société.
Plutôt que de parler de démocratie bourgeoise, Togliatti évoquait une dictature de classe : un système où les institutions démocratiques subsistent formellement, mais fonctionnent au sein de rapports de force déterminés par la domination du capital monopolistique à grande échelle. Il ne s’agit pas de nier l’existence des libertés politiques conquises au prix d’immenses luttes populaires ; au contraire, il s’agit de comprendre comment ces libertés sont constamment limitées, étendues ou suspendues selon les intérêts des classes dirigeantes.
Aujourd'hui, cette réflexion semble étonnamment pertinente. La réduction de la participation citoyenne, la personnalisation de la politique, l'appauvrissement du Parlement et l'utilisation des lois électorales comme outils de sélection préventive des représentants démontrent la fragilité d'une démocratie lorsqu'elle perd son fondement social.
Gramsci, le fascisme et les leçons de la résistance
Antonio Gramsci avait prévu que la bourgeoisie réagirait par tous les moyens à la perspective d'une transformation socialiste de la société. Déjà durant les années de l'Ordine Nuovo, il avertissait le prolétariat industriel et agricole qu'aucune forme de violence ne serait épargnée contre les organisations ouvrières.
La naissance du fascisme ne fut pas un accident de l'histoire, mais la réponse des classes dirigeantes à une période de mobilisation populaire intense. Cette interprétation fut ensuite développée par la Troisième Internationale, qui, en 1933, définissait le fascisme comme la dictature ouvertement terroriste du segment le plus réactionnaire du capital financier.
De cette tragédie est cependant née la plus grande expérience unificatrice du mouvement populaire italien : le Front antifasciste, les Comités de libération nationale et, finalement, la Constitution républicaine. La Constitution de 1948 n’était pas un simple compromis institutionnel, mais le fruit de la convergence des communistes, des socialistes, des catholiques démocrates et de toutes les forces de la Résistance.
Défendre la Constitution aujourd'hui, c'est défendre l'héritage de participation et de conflit démocratique qui l'a engendrée.
Démocratie socialiste et pouvoir du peuple
Le problème n'est pas de remplacer une formule par une autre. Il s'agit de comprendre comment la transformation sociale peut engendrer une démocratie de meilleure qualité.
La tradition marxiste n'identifie pas la démocratie au simple acte de voter, mais à la capacité concrète des masses de déterminer les choix économiques, sociaux et politiques. Démocratie ouvrière, démocratie économique, contrôle social des grandes décisions de production, participation citoyenne : tels sont les éléments d'une démocratie qui dépasse la simple distribution de droits formels et instaure une égalité réelle.
Dans cette perspective, le parti de classe ne constitue pas une fin en soi, mais plutôt l’instrument par lequel l’avant-garde organisée traduit les intérêts généraux des travailleurs en un projet de transformation socialiste. Le rapport entre l’avant-garde et les masses, entre organisation et participation, demeure le facteur déterminant de tout processus démocratique authentique.
Dialogue avec les catholiques et nouvelle unité populaire
L'une des intuitions les plus fécondes de Togliatti fut son dialogue avec le monde catholique. Non pas une manœuvre tactique, mais la recherche d'un bloc historique capable d'unir ouvriers, paysans, intellectuels et croyants dans la défense de la paix, de la justice sociale et de la Constitution.
Aujourd'hui, dans une Europe en proie à la crise systémique du capitalisme, à la militarisation et à une économie de guerre, cette leçon reste plus que jamais d'actualité. L'unité ne peut se fonder sur la simple catégorie de « citoyens », entendue sans distinction ; elle doit partir des besoins concrets de la classe ouvrière, des exclus, de ceux qui souffrent de précarité, de pauvreté et d'exploitation.
La défense des libertés démocratiques, le rejet de la guerre, le droit au travail, au logement, à la santé et à un environnement sain ne sont pas des revendications isolées : elles constituent le véritable contenu d'une démocratie participative.
De la voie italienne à la perspective européenne
Après le XXe Congrès du PCUS et les débats difficiles de 1956, Togliatti a développé la théorie de la voie italienne vers le socialisme, fondée sur la centralité de la Constitution et la conquête démocratique de l'hégémonie.
Aujourd'hui, le contexte a profondément changé. Nous vivons dans une Europe économiquement intégrée, mais en proie à d'énormes inégalités sociales et à une concentration croissante du pouvoir financier. Dès lors, la question ne peut plus être uniquement nationale : nous devons envisager une voie européenne vers le socialisme, fondée sur l'initiative des classes populaires du continent, par la coopération internationaliste et par une lutte commune contre la guerre et l'impérialisme.
La question initiale revient donc avec toute sa force : quelle démocratie voulons-nous défendre ? Une démocratie réduite à un rituel électoral compatible avec le règne du capital, ou une démocratie progressiste capable de réaliser pleinement les promesses de la Constitution née de la Résistance ?
C’est sur ce choix historique que se mesurera l’avenir du mouvement ouvrier et de la gauche de classe. Car sans participation réelle, il n’y a pas de démocratie ; et sans justice sociale, la démocratie risque de n’être plus qu’un mot vidé de son sens profond.
Le parti révolutionnaire et la démocratie socialiste
C’est précisément là que se mesure, hier comme aujourd’hui, la fonction historique du Parti communiste : non pas administrer l’ordre établi, mais interpréter les contradictions de la société et organiser leur résolution. La démocratie bourgeoise proclame l’égalité formelle des citoyens, mais laisse intacte l’inégalité réelle entre ceux qui possèdent les moyens de production et ceux qui vivent exclusivement de leur travail. La démocratie socialiste, en revanche, naît de la prééminence des classes populaires et de leur capacité à exercer effectivement le pouvoir économique, politique et culturel grâce à des formes de participation populaire, de contrôle social et de planification démocratique.
C’est pourquoi le parti révolutionnaire n’est pas une élite coupée du peuple, mais bien l’instrument collectif par lequel les travailleurs, les travailleurs précaires, les chômeurs, les jeunes, les migrants et tous les exploités développent une conscience de classe et transforment leurs besoins matériels en un projet politique. Sa fonction est d’unir ce que le capitalisme divise, d’organiser ce que le système fragmente et de donner une orientation stratégique aux luttes afin que la protestation devienne pouvoir populaire.
Face aux bourreaux de la démocratie, face à ceux qui sapent la Constitution, restreignent la représentation et subordonnent la politique aux intérêts du capital et de l'économie de guerre, la résignation est impossible. Il faut construire une démocratie nouvelle, fondée sur le travail, la paix, la justice sociale et la souveraineté des masses. Telle est la vision de la démocratie socialiste : un gouvernement des subalternes organisés, capable de substituer le pouvoir démocratique des travailleurs à la domination de classe et d'ouvrir la voie à une société libérée de l'exploitation, de la guerre et de l'oppression.
Luciano Vasapollo
