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Nemesis, la justice aveugle en marche en Iran
On se demande depuis des siècles ou plutôt des millénaires les raisons de l'effondrement de l'empire romain et visiblement c'est bien parti pour l'hégémonie des USA et de leurs vassaux européens. Ce qui m'apparait clairement et me donne tout loisir de prendre quelques vacances c'est à quel point la quasi totalité de la classe politico-médiatique française est hors course. Il semble en effet que ce champ politique exige surtout de ne rien savoir ni calculer sur le coût de la guerre... sur les BRICS... ces deux sujets étant exclus on peut parler de n'importe quoi en particulier sur ce qui n'a aucune incidence sur le problème de telle sorte qu'l sera impossible de le cautionner.
Publié par Danielle Bleitrach
le
Article original pour le blog
Albrecht Dürer, Némésis (La Grande Fortune), 1501-1502. New York, Metropolitan Museum of Art.
La guerre pour la vengeance
L'un des plaisirs liés à la rédaction d'une chronique régulière pour CounterPunch est l'occasion de revenir sur des sujets déjà abordés. Je ne le fais pas souvent – il y a toujours de nouveaux thèmes à traiter – mais dans le contexte historique actuel, une réévaluation me semble nécessaire.
Le 7 juin, dans une chronique intitulée « La réalité de la défaite » , j'ai décrit la guerre contre l'Iran comme un acte de vengeance. Après l'enlèvement réussi du président vénézuélien Maduro, Trump a vu là une occasion de faire de même, ou quelque chose d'approchant, en Iran. Avec la coopération d'Israël – peut-être même à son instigation –, le président a décidé non pas d'enlever, mais d'assassiner le guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei, ainsi qu'une grande partie de sa famille. Dans les heures et les jours qui ont suivi, Israël et les États-Unis ont également assassiné une cinquantaine de généraux, de responsables de la défense et d'autres hauts fonctionnaires, un nombre si important que le président Trump a admis ne plus trouver personne pour assister à la cérémonie de capitulation prévue.
Le but stratégique des assassinats et autres actes de violence perpétrés contre l'Iran – notamment le bombardement de l'école primaire de Minab qui a coûté la vie à quelque 120 enfants et 35 enseignants, et le récent massacre de 66 personnes lors d'une réception de mariage – demeure obscur. L'Iran n'a jamais constitué une menace pour les États-Unis. Son armée s'est révélée inefficace lors de la longue guerre contre l'Irak (1980-1988), et la situation n'a guère évolué depuis. Au contraire, la contestation populaire croissante du régime iranien a affaibli sa capacité à recruter et à motiver ses forces armées. Le programme nucléaire iranien, mis en sommeil après l'accord informel conclu avec le président Obama, a été réactivé suite à la dénonciation de cet accord par Trump en 2017. Cependant, les bombardements conjoints américano-israéliens des bases nucléaires iraniennes lors de la guerre de juin 2025 ont anéanti tout progrès réalisé par le pays dans le développement de l'arme nucléaire.
Ainsi, j'en ai conclu en juin que la seule explication aux agissements irresponsables de Trump en Iran est la vengeance – non pas pour un préjudice récent qu'il aurait subi – mais pour ce qu'il a perçu comme l'humiliation du gouvernement et des citoyens américains, lui-même compris, pendant et après la crise des otages de 1979. À cette époque, un groupe d'étudiants iraniens, en représailles au soutien américain au Shah déchu Mohammad Reza Pahlavi, avait pris en otage 66 Américains, un nombre ramené par la suite à 52 – dont des diplomates et d'autres membres du personnel civil – à l'ambassade américaine de Téhéran. Ils exigeaient l'extradition du Shah déchu afin qu'il soit jugé pour les crimes commis durant sa longue dictature (1941-1979). L'ultimatum fut bien sûr refusé – aucune puissance impériale moderne ne se laisse dicter sa conduite par un État périphérique plus faible. À quoi sert l'hégémonie capitaliste sinon à jouir de la liberté d'exproprier, d'exploiter et de monopoliser la violence ?
La crise prit fin immédiatement après l'investiture du nouveau président Ronald Reagan, le 21 janvier 1981. À l'époque, on évoquait la possibilité d'un accord entre l'équipe de campagne de Reagan et les dirigeants politiques iraniens pour maintenir les otages en détention jusqu'après l'élection, afin d'affaiblir Carter et d'assurer la victoire des Républicains. Des informations ultérieures, notamment les révélations de Ben Barnes , ont confirmé cette hypothèse. Reagan avait promis aux Iraniens un accord plus avantageux que celui proposé par Carter s'ils acceptaient de garder les otages jusqu'à son entrée en fonction.
Malgré la duplicité de Reagan et de son équipe, Trump, comme beaucoup d'autres – républicains, démocrates, conservateurs et libéraux –, considérait la révolution iranienne et la prise d'otages qui s'ensuivit comme une humiliation. La puissance américaine – et notamment le contrôle des prix mondiaux du pétrole – fut mise à mal par une poignée de mollahs et un groupe hétéroclite d'étudiants musulmans. En 1980, Trump, alors un ambitieux promoteur immobilier de 34 ans, fut interviewé par la chroniqueuse mondaine Rona Barrett et critiqua le président Carter pour son inaction militaire en Iran. Il qualifia la prise d'otages d'« absolument et totalement ridicule… une horreur », ainsi que d'affront qu'aucun autre pays ne tolérerait. Quarante ans plus tard, après avoir ordonné l'assassinat du général iranien Qassem Soleimani, le président Trump (une ascension que même la journaliste mondaine n'aurait jamais imaginée) jura de bombarder 52 sites iraniens – un pour chaque otage détenu 40 ans plus tôt – si le pays osait riposter.
Trump a souvent répété, sous différentes formes, le cliché « la vengeance est un plat qui se mange froid », même si ses attaques sont au moins bien réelles. Parmi ses vendettas, on compte celles contre la procureure générale de New York, Letitia James, le procureur spécial Jack Smith et, bien sûr, l'ancien directeur du FBI, James Comey. Il y en a eu des dizaines, probablement des centaines d'autres ; des millions si l'on inclut les dommages collatéraux : les citadins pénalisés par les coupes budgétaires dans les villes démocrates ; les étudiants victimes d'attaques contre leurs universités ; les populations rurales et autochtones souffrant de la pollution due à l'exploitation minière, au forage et à la pollution incontrôlée de l'air et de l'eau. En effet, on pourrait affirmer, comme Jamelle Bouie et moi-même, que la raison d'être même de Trump est de se venger des individus, des institutions et, en réalité, du monde entier pour les affronts et les préjudices subis tout au long de sa vie.
À la grande frustration de Trump, la vengeance qu'il recherchait en Iran lui a été largement refusée. Faisant fi des avertissements selon lesquels le pays pourrait riposter contre les alliés américains dans la région – dont beaucoup abritent des bases militaires américaines – et bloquer le flux de pétrole et d'autres produits via le détroit d'Ormuz, Trump a malgré tout attaqué. Lorsque les hostilités ouvertes ont cessé en juillet 2026 (temporairement, comme on l'a découvert par la suite), il était clair que Trump avait perdu la partie. Tous ses objectifs de guerre, aussi confus et changeants fussent-ils, sont restés vains : le régime est resté intact et, à certains égards, renforcé ; l'Iran a conservé la plupart de ses missiles balistiques ; ses capacités nucléaires sont restées inchangées ; et le pays a désormais acquis la capacité de paralyser le commerce via le détroit d'Ormuz, voie de passage vitale.
De plus, l'armée américaine s'est retrouvée en position de faiblesse sur la scène internationale, manquant de missiles balistiques et de missiles Patriot en nombre suffisant pour attaquer et se défendre efficacement en cas de conflit ailleurs, sans parler du Moyen-Orient lui-même. L'accord de paix avec l'Iran, signé par Trump au château de Versailles – où les puissances de l'Entente, menées par l'Allemagne, avaient capitulé en 1918 – n'était donc rien de moins qu'une capitulation, et c'est ainsi qu'il a été perçu par une grande partie de la presse, des classes politiques et de l'opinion publique à travers le monde. Trump a été humilié et l'ordre capitaliste mondial ébranlé.
Maintenant que les combats ont repris, même à un rythme réduit, Trump se livre à une véritable folie : répéter les mêmes erreurs en espérant un résultat différent. Selon certaines informations, l'Iran est aujourd'hui mieux préparé à une guerre longue et plus confiant quant à une issue favorable qu'il ne l'était il y a six mois, lors de la première attaque américaine et israélienne. Si Trump espère assister à une cérémonie de capitulation de l'Iran, il risque d'être déçu. Un second échec de Trump est un scénario plus probable. Le président français Macron, quant à lui, a peut-être déjà réservé sa place à Versailles.
Tout cela soulève une question à la fois historique et psychologique : pourquoi un président, ou tout autre dirigeant, emprunterait-il une voie si désastreuse qu'il en viendrait à perdre une guerre non pas une, mais deux fois ? Et quelles sont les conséquences d'un tel destin ? Il s'avère que les chefs des grands États et des empires souffrent fréquemment d'une sorte de compulsion à la répétition : une tendance à ressasser les humiliations politiques et militaires subies, persuadés que la défaite initiale était une aberration qui ne se reproduirait jamais. Un théoricien, David Ronfeldt, ancien analyste en sécurité à la RAND Corporation, a qualifié ce phénomène de « complexe d'hubris-némésis » : l'habitude, chez les dirigeants arrogants, de désigner des ennemis jurés afin de mieux flatter leur ego en les vainquant ; puis, en cas d'échec, de se déchaîner avec colère et frustration.
On peut discerner ce schéma dès le règne de l'empereur du Saint-Empire romain germanique, Maximilien Ier, vers 1500, au tout début de la période des enclosures, des conquêtes et de l'« accumulation primitive » en Europe, qui précède l'émergence du capitalisme. En effet, ce n'est qu'après avoir maîtrisé son propre « complexe d'hubris-némésis » que Maximilien acquit la sécurité et l'étendue géographique qu'on lui connaît. Trump, héritier d'un empire en déclin, aurait tout intérêt à tirer les leçons de Maximilien, même si cela paraît peu probable.
Némésis d'Albrecht Dürer
À la fin des années 1490, Maximilien Ier, roi de la dynastie des Habsbourg et empereur de facto du Saint-Empire romain germanique, chercha à consolider son pouvoir en acquérant des territoires aux confins de ses possessions et en réprimant les nations qui exerçaient une autonomie. Parmi ces dernières figurait la Confédération suisse naissante, qui refusait de payer des impôts à l'empereur, d'accepter les lois impériales et de fournir des soldats aux armées de Maximilien. La guerre de Souabe (1499) qui s'ensuivit se solda par la défaite de l'empereur, son acceptation forcée du traité de Bâle et l'établissement définitif d'une Confédération suisse pleinement indépendante, soit l'exact opposé de ses objectifs de guerre.
Un an plus tard, en 1500, Maximilien apporta son soutien à ses cousins, le roi Jean (Hans) de Danemark et le duc Frédéric de Holstein, dans une guerre de conquête du Dithmarschen, une république paysanne indépendante située sur la côte ouest de la mer du Nord, dans l'actuelle Allemagne. Ces terres, en grande partie des marais fertiles convertis en pâturages, étaient convoitées depuis longtemps par le duché de Holstein, et Maximilien était désireux de les aider à les revendiquer pour l'empire. Il y avait aussi un autre objectif : donner une leçon. Si les paysans de cette région pouvaient refuser avec succès les droits seigneuriaux et l'autorité de l'empereur, qu'est-ce qui empêcherait les paysans d'ailleurs d'en faire autant ? Une conscience de classe paysanne se développait déjà, et les revendications pour la restauration des communaux (le droit de faire paître les animaux, de glaner, de chasser et de collecter du bois et de l'eau) se faisaient de plus en plus pressantes, comme en témoigne la révolte de 1476 menée par Hans Boeheim de Niklashausen, plus connu sous le nom de Hans le Joueur de flûte. « Il devrait y en avoir », disait-il.
« Ni roi ni princes, ni pape ni autre autorité ecclésiastique ou laïque. Que chacun soit frère et gagne son pain par le travail de ses mains, sans posséder plus que son voisin. Que tous impôts, rentes foncières, droits de servage, péages et autres paiements et redevances soient abolis à jamais. Forêts, eaux et prairies libres partout. » [Frederick Engels, La Guerre des paysans en Allemagne, (Chapitre trois), 1850.]
Cette révolte fut réprimée avec succès, mais Maximilien se méfiait des autres. Il soutint donc l'invasion conjointe dano-holsteinaise du Dithmarschen et accepta le déploiement de sa fameuse « Grande Garde » ( Magna Guardia ), composée de 4 000 mercenaires lansquenets allemands , réputés pour leur bravoure. À leurs côtés combattaient environ 5 000 roturiers, 2 000 cavaliers et un millier d'artilleurs. Face à eux se trouvaient 6 000 paysans.
Après une progression fulgurante, les forces d'invasion furent stoppées par des barricades sur une route étroite bordée de marais. Tandis que des paysans armés tenaient en échec les lansquenets et leurs alliés, d'autres ouvraient des écluses pour inonder les champs. Lorsque les paysans battirent en retraite, les troupes, bloquées par les barricades, furent contraintes de se réfugier dans les terres inondées. Certains parvinrent à s'échapper, mais beaucoup se noyèrent, alourdis par leurs armures. Environ la moitié de l'armée ducale périt à la bataille de Hemmingstedt et la république paysanne survécut.
L'exemple de Dithmarschen a été un facteur dans le mouvement contemporain Bundschuh (« Union Boot »), la rébellion du « Pauvre Conrad » (1514) des paysans souabes, la guerre des paysans allemands (1524-25) et les révoltes ultérieures en Angleterre, en France et ailleurs.
[Note : La stratégie militaire des paysans de Dithmarschen a peut-être inspiré la scène de la bataille sur la glace et de l'armée allemande engloutie dans le film Alexandre Nevski (1938) de Sergueï Eisenstein. Cet épisode du film ne s'appuie sur aucun récit historique de la bataille du lac Peïpous de 1242. Le cinéaste, érudit et germanophone, a peut-être lu certains récits historiques de la bataille de Hemmingstedt parus après le 400e anniversaire de la bataille en 1900, ou le roman populaire sur le sujet de l' écrivain et critique littéraire völkisch Adolf Bartels , Die Dithmarscher: Historischer Roman in vier Büchern (Les Dithmarschen : Roman historique en quatre volumes ), paru en 1898 et réédité au cours des décennies suivantes. La bataille a également été représentée dans une grande fresque de l'artiste allemand Max Friedrich Koch en 1910 et dans des gravures sur bois de Hans Grohs issues de sa série Dithmarschen Geschichte .] De plus, Eisenstein aurait eu connaissance de la mention de Dithmarschen par Friedrich Engels au chapitre 9 de son livre Les origines de la famille, de la propriété privée et de l'État (1884)].
Les tentatives infructueuses de Maximilien pour détruire deux républiques populaires et bien défendues, deux années de suite, illustrent les excès de l'empire et le complexe d'hubris-némésis. L'artiste allemand de la Renaissance, Albrecht Dürer, faisait peut-être référence à ces deux défaites dans sa grande gravure intitulée Némésis , réalisée entre 1501 et 1502 (reproduite en haut de cette colonne) .
L'interprétation classique de cette estampe – correcte dans une certaine mesure – est que la figure féminine, inspirée du poème latin Manto du savant italien Angelo Poliziano, est une figure hybride entre la déesse grecque de la vengeance Némésis (Νέμεσις) et la déesse romaine de la chance, Fortuna . Dürer connaissait ce poème, imprimé par Alde Manuce à Venise en 1498, grâce à son ami proche, l'humaniste Willibald Pirckheimer. Voici les vers pertinents du poème :
Il est une déesse suspendue dans les airs vides, ceinte d'un nuage, dont le manteau est d'un blanc éclatant, les cheveux radieux, et le bruissement de ses ailes produit un sifflement strident. Elle réprime les espoirs démesurés et menace férocement les orgueilleux ; il lui a été donné d'écraser l'arrogance des hommes et de réduire à néant leurs succès et leurs projets ambitieux. Les anciens l'appelaient Némésis, née de la nuit silencieuse d'Océan, son père. Des étoiles ornent son front ; elle tient dans sa main le mors et la coupe à libations ; elle ne cesse de pousser un rire terrifiant et s'oppose aux entreprises insensées, étouffant les mauvais désirs. Et bouleversant tout, elle confond et ordonne nos actions tour à tour, emportée çà et là par la force du tourbillon. [Angelo Poliziano, Silvae, éd. et trad. par Charles Fantazzi (Cambridge, Mass. : I Tatti Renaissance Library, Harvard University Press, 2004), p. 7.]
Dürer a pris des libertés évidentes avec le passage. La déesse ne se tient pas dans le vide, mais en équilibre instable sur un globe qui représente à la fois la terre et la précarité de toute entreprise née de l'orgueil, de la folie ou de la démesure. En contrebas se déploie un paysage alpin, identifié comme une vue de Klausen, dans le Tyrol du Sud. La « coupe à libations » ressemble davantage à un gobelet, attribut de Fortuna, et est fermée par un couvercle car elle renferme les destins – châtiments et récompenses – qui doivent rester précieusement conservés jusqu'à leur terme. Et bien sûr, la déesse de Dürer, contrairement à celle de Politien, est résolument plébéienne, voire maternelle. Némésis, semble-t-il, est l'ange vengeur du peuple, et non celui des dieux.
L'importance de la section suivante du poème de Politien est moins reconnue par les spécialistes de Dürer et d'autres. Elle met en garde contre l'orgueil politique et militaire qui précède la chute, en prenant l'exemple de la Grèce antique :
La Déesse te vit, Grèce, gonflée d'orgueil après ta victoire sur les Perses, brandissant tes étendards victorieux vers les terres d'Orient. Elle te vit aussi, fière de ton chant aonien et de ton éloquence, exaltée et grandiloquente, levant la tête vers le ciel, te croyant égale aux dieux. Alors, abhorrant ton orgueil démesuré, elle te contraignit à porter le joug et te soumit, dans une défaite honteuse, à la puissance des armes latines.
Conrad Celtis, Quatuor Libri Amorum, New York, Metropolitan Museum of Art, 1502.
La description que fait le poète de « la Grèce, gonflée d'orgueil… soumise à une défaite honteuse » aurait semblé à Dürer une allégorie de Maximilien. Dès les années 1490, il revendiqua une descendance d'Hector de Troie, parmi d'autres héros de la Grèce antique, et engagea une équipe d'idéologues pour tenter de le prouver. Parmi eux figuraient Ladislaus Sunthaym, Johannes Trithemius et Conrad Celtis. Ce dernier était le poète lauréat impérial avec lequel Dürer collaborait précisément au moment où il travaillait à Némésis . L'artiste réalisa une gravure sur bois pour la page de titre du livre contemporain de Celtis, Quatuor Libri Amorum (Quatre Livres d'Amour), qui représente l'auteur agenouillé devant Maximilien trônant. Entouré de raisins, de feuilles d'acanthe et de putti, ce dernier incarne la sagesse et la souveraineté gréco-romaines. La légende latine en bas de page se lit comme suit : « Celui qui maudit son prince sera mis à mort. Exode 21 », témoignant de la colère orgueilleuse des rois puissants. Le passage exact de l’Exode, tiré de la loi mosaïque, est le suivant : « Celui qui maudit son père ou sa mère sera mis à mort. » Exode 21:17.
Né et ayant vécu à Nuremberg, alors centre administratif du Saint-Empire romain germanique, Dürer avait certainement entendu parler du traité de Bâle et de la défaite de Dithmarschen. Le premier fut signé dans la ville où le jeune artiste résidait (1491-1494) tout en perfectionnant son art de la gravure sur bois, illustrant notamment la satire « La Nef des fous » (1494) de Sebastian Brant. Fin 1494, Dürer quitta de nouveau Nuremberg, cette fois pour l'Italie, faisant une halte à Klausen, dans le Tyrol du Sud. Déjà réputée pour sa beauté, cette région inspira à Dürer, huit ans plus tard, le paysage de sa « Némésis » . Cherchait-il, par contraste, à souligner les bienfaits de la paix et de la retenue militaire, si récemment perturbés par Maximilien en Suisse et à Dithmarschen ? Sa gravure de la « Némésis » doit être considérée comme une satire, certes érudite, qui, sous couvert d'allusions classiques, critique l'orgueil démesuré de Maximilien.
Dix ans plus tard, Dürer entra au service de l'empereur et devint l'un de ses principaux propagandistes, réalisant l' Arc d'Honneur (1517), une œuvre monumentale composée de 36 planches de gravure sur bois. Mais sa sympathie restait probablement du côté des paysans. En 1525, dans le cadre de son Traité de la mesure , il créa un projet de monument commémorant les paysans vaincus de 1525. L' interprétation de ce projet fait débat parmi les spécialistes : honore-t-il ou condamne-t-il les paysans ou leur chef, Thomas Munzer, qui prônait la mise en commun de tous les biens et leur distribution à chacun selon ses besoins ? Il est toutefois clair que Dürer souhaitait, par ce monument, mettre en lumière le monde paysan. La colonne est composée d'animaux de ferme empilés, d'œufs, de fromage, de barils de beurre, de cruches de lait, de houes, de fourches, de fléaux et d'un poulailler. À son sommet gît un paysan affalé, tué d'un coup d'épée dans le dos. L'esprit populaire de l'image semble bien éloigné de celui du nouvel employeur de Dürer, l'empereur Charles Quint, dont l'orgueil démesuré surpassait même celui de son grand-père, Maximilien. Il rêvait d'une Monarchie Universalia, un empire chrétien mondial sous son contrôle militaire. Durant les trois dernières années de sa vie, Dürer ne reçut aucune commande de Charles Quint, et ni l'empereur ni aucun membre de sa famille n'achetèrent d'œuvres de lui.
Albrecht Dürer, Monument à la répression de la révolte des paysans (recto) 1525. Le verso montrant la base prévue est à peine visible à travers le papier.
Trump et le complexe de l'hubris et de la némésis
Alors que le prix moyen du gallon de diesel approche les six dollars et celui de l'essence ordinaire les cinq, une seconde capitulation de Trump n'est plus qu'une question de temps. Mais même cela pourrait ne pas suffire à empêcher de nouvelles représailles contre l'Iran, ou un autre ennemi perçu comme tel : Cuba, le Canada, le Groenland, l'Espagne, le Mexique, l'Ukraine, voire l'Union européenne. Le président semble en proie au « complexe d'hubris-némésis ». Dans sa tribune publiée en 1986 dans le Los Angeles Times sur ce sujet, puis dans son rapport de 1994 rédigé pour RAND et le Bureau de la recherche et du développement de la CIA, David Ronfeldt a établi un profil psychologique de la « prise de décision des dirigeants d'États susceptibles d'acquérir ou d'utiliser des armes de destruction massive ». Il affirmait déceler chez ces hommes une tendance à l'hubris (qu'il qualifiait également de « narcissisme malin ») accompagnée d'un engagement, comme il l'écrivait : « à être la némésis des États-Unis ; pour ces hommes, l'Amérique est l'incarnation même de l'hubris, et donc l'ennemi désigné. »
Le contexte de la Guerre froide dans lequel s'inscrivait la théorie de Ronfeldt en limitait l'utilité. Ses mécènes (RAND et la CIA) étaient peu susceptibles d'accepter l'idée que Fidel Castro, l'ayatollah Khomeini et Mouammar Kadhafi (les principaux exemples cités par Ronfeldt) aient eu de bonnes raisons de se méfier des États-Unis, voire de les détester, et de considérer le président américain comme leur ennemi juré. Mais même sa première version de la théorie, en 1986, portait en germe un revirement ultérieur. Ceux qui étaient prisonniers du complexe d'hubris-némésis :
Ils exigent une loyauté absolue et une attention constante – plus l'audience est grande, mieux c'est. Ils ne supportent pas d'être ignorés ou éclipsés. Ils rivalisent davantage avec leurs rivaux, même « amicaux », qu'ils ne coopèrent. Ils édictent leurs propres règles et refusent de se plier à celles des autres. Ils considèrent le compromis et l'accommodement comme des signes de faiblesse. Ils refusent d'être humiliés par leurs alliés ou leurs ennemis (bien qu'ils feignent l'humilité devant un public trié sur le volet).
En 2017, Ronfeldt avait explicitement détourné son attention des prétendus adversaires des États-Unis pour la porter sur le nouveau locataire du Bureau ovale. Deux jours après l'investiture de Trump, il publia le billet de blog suivant :
Il semblerait qu'il [Trump] souffre d'un « complexe d'hubris-némésis » — une mentalité rare selon laquelle un dirigeant non seulement fait preuve d'hubris (la prétention d'être comme un dieu), mais veut aussi jouer le rôle de Némésis (la déesse de la vengeance divine) contre un autre acteur accusé d'une plus grande hubris.
Ronfeldt a conclu :
Cette combinaison risque de rendre notre société encore plus vulnérable à la corruption et au népotisme, ainsi qu'à une intensification de la surveillance et de la censure. Une forme de fascisme de l'ère de l'information semble de plus en plus probable, comme je le crains depuis longtemps (même si je sais que le terme « fascisme » n'est peut-être pas tout à fait approprié). Sa psyché semble davantage encline au corporatisme patrimonial qu'à la démocratie libérale.
Quelques jours plus tard , il a ajouté :
Chez de tels dirigeants, la complexité dépasse la simple manifestation de l'hubris et de la némésis comme qualités distinctes. L'intégration de ces deux forces et leur interaction semblent engendrer quelque chose de plus complexe, de plus pathologique, que ne le laisse supposer au premier abord la description de chacune d'elles prise isolément. Car, pour atteindre la puissance que leur hubris exige, ces dirigeants doivent se comporter comme la némésis d'une puissance extérieure ; être la némésis fait d'ailleurs partie intégrante de leur hubris. Parallèlement, pour remplir ce rôle de némésis face à une telle puissance, ils aspirent à un pouvoir accru, voire absolu, tant au niveau national qu'international – ils veulent la capacité d'imposer leur hubris.
J'ai contacté Ronfeldt cette semaine (nous ne nous étions jamais rencontrés ni n'avions jamais communiqué) pour savoir si son point de vue avait évolué au cours des dix années écoulées depuis la publication de sa première analyse de Trump. Il a répondu sans hésiter : « Oui, Trump souffre d'un complexe d'arrogance et de némésis à l'état pur. » Et d'ajouter : « Trump incarne ce que nous pensions autrefois impossible pour l'Amérique. » J'ai remercié David pour son point de vue et lui ai envoyé des liens vers certaines de ses publications, en lui disant qu'il deviendrait bientôt célèbre auprès des lecteurs de CounterPunch !
Mais voilà le problème avec toute catégorisation, psychologisation et pathologisation de Trump — y compris les miennes. Cet homme est l'incarnation d'une puissance mondiale en déclin, et tout président — quel que soit son parti — désireux de restaurer l'hégémonie économique et idéologique (et pas seulement militaire) agira de manière similaire. Clinton, les Bush, Obama et Biden ont tous cherché à isoler et à punir les régimes qui ne respectaient pas « l'ordre international fondé sur des règles » déterminé par les États-Unis et leurs alliés. Ce système hiérarchisé imposait un système d'échanges mondiaux libellé en dollars, le libre-échange des biens mais pas celui des personnes, des subventions publiques pour certains secteurs (pour moi mais pas pour vous), et la défense nucléaire réservée à une poignée de privilégiés.
Ces cinq présidents ont expulsé des immigrants et refusé l'asile à des demandeurs d'asile dans le besoin afin d'apaiser des Américains racistes exaspérés par les programmes d'austérité néolibéraux. Ils ont pratiqué un keynésianisme militaire, octroyant des contrats faramineux et des allégements fiscaux à des entreprises produisant des systèmes d'armement, des avions et des navires de guerre inutiles (et souvent non fonctionnels), tout en saignant à blanc les investissements dans l'éducation, la santé, le logement et les infrastructures. Ils ont mené des guerres – ouvertes et clandestines – et légitimé l'assassinat comme instrument de politique étrangère. Ils ont contribué à faire des États-Unis le plus grand État pénal du monde et ont été les pionniers de l'utilisation des technologies informatiques pour espionner les citoyens. Ils ont fait disparaître et torturé des personnes soupçonnées de terrorisme, mais jamais inculpées ni condamnées. Enfin, ils n'ont pas réussi à opérer la transition énergétique du pays vers les énergies renouvelables, condamnant ainsi les États-Unis et le monde à un avenir incertain, voire invivable.
La « sociopathie », le « complexe d'orgueil démesuré », le « narcissisme pathologique » ou tout simplement la démence de Trump n'ont fait qu'empirer les choses, et plus vite que prévu. C'est au minimum un « corporatiste patrimonial », si ce n'est un fasciste, et je suis suffisamment libéral pour penser que les présidents précédents, même s'ils n'étaient pas exceptionnels, restent préférables à l'actuel, qui est « bien pire ». Montrez-moi le moindre mal et je voterai pour lui. Mais tant que le pays ne se sera pas débarrassé de son addiction à l'hégémonie, il continuera probablement de subir les conséquences des précédents gouvernements américains, trumpistes ou non : récession, inflation, corruption, racisme, inégalités, pollution et guerre. Nous sommes notre propre ennemi.
Stephen F. Eisenman est professeur émérite à l'Université Northwestern et chercheur associé honoraire à l'Université d'East Anglia. Il est l'auteur d'une douzaine d'ouvrages, dont le plus récent (écrit avec Sue Coe) s'intitule « The Young Person's Illustrated Guide to American Fascism » (OR Books, 2014). Il est également cofondateur de l'Anthropocene Alliance . Vous pouvez lui faire part de vos commentaires et réponses à l'adresse suivante : s-eisenman@northwestern.edu
