En septembre 2025, un porte-conteneurs chinois a entrepris un voyage pionnier de Ningbo à Felixstowe via la route maritime du Nord. Ce voyage a mis en lumière l’intérêt croissant de Pékin pour le développement du transport maritime en Arctique. Les discussions concernant cette route des pôles sont anciennes mais ce sont heurtées à la faible rentabilité de cette route. Ce qui était au départ une réflexion sans réel débouché pratique a pris un nouvel intérêt d’abord avec la guerre d’Ukraine et les sanctions contre la Russie mais les événements liés à la politique d’Obama, Biden puis Trump 2 visant à empêcher la Chine de développer son commerce international atteignent aujourd’hui un point critique. Trump 2, sans véritablement d’opposition interne va jusqu’au bout de la multiplication des conflits. Quitte à plonger la planète dans une crise énergétique et alimentaire et dans une escalade belliciste à partir d’Ormuz, Trump 2 a donné à ce projet comme à celui des routes de l’Asie centrale une tout autre actualité. Ce qui nous intéresse dans Histoireetsociete ce sont les modifications qu’entraînent ces « événements » dans nos « cadres de la mémoires » y compris les paramètres spatio temporel. Nous sommes confrontés à une nouvelle manière de penser et de représenter le monde dans laquelle est remise en cause très profondément notre perception occidentale avec des échanges scientifiques théorico pratique dont nous donnons un exemple cartographique. Il faut bien mesurer que cet exemple que nous donnons d’une nouvelle représentation du monde ne se limite pas aux pôles, ni aux routes terrestres de l’Eurasie, c’est une transformation planétaire dans laquelle se joue l’ordre multipolaire (note et traduction de danielle Bleitrach pour histoireetsociete.

Comme les routes ferroviaires à l’interieur de l’Asie centrale, la route des pôles a été longtemps considéré comme secondaire par rapport aux routes maritimes. Moscou y tenait plus que la Chine. Pour cette dernière les conditions climatiques extrêmes que seule la Russie avait la capacité d’affronter étaient de l’ordre du secondaire. Les primes d’assurance étaient particulièrement prohibitives, plus du double de celles du canal de Suez, en raison des risques accrus de dommages causés par les glaces et des aléas environnementaux.
Toutefois, en septembre 2025, la Chine a insufflé un nouvel élan au projet lorsque le porte-conteneurs Istanbul Bridge a quitté le port de Ningbo-Zhoushan à destination du port de Felixstowe, au Royaume-Uni. Ce voyage inaugural marquait le lancement d’un service express Chine-Europe via l’Arctique, initialement prévu à titre expérimental et non comme service pleinement opérationnel. Ce fut un événement significatif car ce voyage a permis de réduire le temps de transit à moins de trois semaines, témoignant de la confiance de Pékin dans la viabilité de la Route maritime du Nord. À peu près au même moment, les terminaux chinois du Guangxi ont également reçu une nouvelle cargaison de GNL en provenance du projet russe Arctic LNG-2, soulignant la continuité de la coopération énergétique sino-russe malgré les sanctions occidentales. Ces développements soulignent le double rôle de la Route maritime du Nord : d’une part, en tant qu’artère commerciale expérimentale, et d’autre part, en tant que bouée de sauvetage pour les exportations énergétiques russes sous sanctions, soutenant ainsi les besoins énergétiques croissants de la Chine.
Cette coopération démontre que même si les sanctions occidentales bloquent les routes traditionnelles de la Russie, l’Arctique peut continuer à jouer un rôle clé dans le maintien de ses connexions internationales. La poursuite des exportations de GNL vers la Chine via la Route maritime du Nord permettra à la Russie de contourner les systèmes financiers et d’assurance contrôlés par l’Occident. La volonté de la Chine d’accepter des cargaisons sous sanctions maintient en vie les projets énergétiques arctiques, même si les profits sont potentiellement limités, faisant de la Chine un partenaire essentiel pour la Russie. Par exemple, en octobre 2025, les données douanières chinoises ont révélé que la Russie avait exporté 76,7 % de GNL de plus vers la Chine en volume qu’en octobre 2024. Cependant, la valeur de ces exportations n’a augmenté que de 31,8 %, ce qui implique une baisse de 25 % du prix moyen par tonne perçu par les producteurs russes. Ces prix plus bas sont la conséquence des sanctions occidentales et de l’absence de marchés alternatifs et impactent directement les marges bénéficiaires de projets tels qu’Arctic LNG-2. La Chine devient ainsi un partenaire indispensable, bien que moins lucratif, pour la Russie.
En s’associant à la Russie par le biais de la compagnie NewNew Shipping Line, la Chine contribue au financement et à l’expansion des infrastructures arctiques clés d’Arkhangelsk. L’entreprise serait prête à investir jusqu’à 200 milliards de roubles dans un port en eau profonde, et son navire, le NewNew Polar Bear, a déjà effectué plusieurs traversées de la Route maritime du Nord entre la Chine et Arkhangelsk.
La Russie investit massivement dans les ports et les brise-glaces, tandis que la Chine contribue par des fonds et du fret. Par exemple, en 2023, le trafic de marchandises sur la RMN a totalisé 36,256 millions de tonnes, soit une hausse de 6,4 % par rapport à l’année précédente. L’opérateur a escorté 412 navires (d’un tonnage brut d’environ 54,9 millions de tonnes) le long de la RMN. De plus, un contrat a été signé en février 2023 pour la construction des 5e et 6e brise-glaces nucléaires polyvalents de nouvelle génération, dont la mise en service est prévue respectivement en 2028 et 2030. La forte demande de pétrole brut russe en Chine a généré un volume record de fret en transit sur la RMN en 2023. Plus d’une douzaine de convois ont acheminé 1,5 million de tonnes de pétrole brut de la mer Baltique vers la Chine via l’Arctique. Au total, la route a enregistré 2,1 millions de tonnes de marchandises en transit, dépassant le précédent record établi en 2021.
La route maritime du Nord a atteint un tournant stratégique en 2025. Les porte-conteneurs chinois l’empruntent désormais régulièrement, et les flux de GNL arctique autorisés acheminent sans interruption les marchandises vers les terminaux chinois. Pour la Russie, ce partenariat n’est plus un simple atout, mais une nécessité vitale, mais des voies s’élèvent au sein des forces politiques oligarchiques proches du pouvoir sur le déséquilibre et la vassalisation potentielle, en s’appuyant sur une propagande émanant de l’UE et des Etats-Unis. Et qui soulignent la dépendance de la Russie et en montrant que si les sanctions occidentales n’ont pas réussi à couper la route maritime arctique russe, c’est parce que la Chine a choisi de la maintenir ouverte.
Il s’agit là également d’un argument de négociation de la Russie face aux occidentaux: À moins que l’Occident ne mette rapidement en place des contre-mesures économiques, juridiques et de navigation crédibles, la Route maritime du Nord deviendra un corridor sino-russe à fort trafic, hors de portée des Occidentaux. On ne sait plus très bien la nature de la partie qui se joue et ce qui relève ici comme ailleurs d’arguments de négociation alors que se renforce le partenariat qui construit un tout autre monde.
Quelles que soient les bases sur lesquelles se développent les partenariats à l’intérieur du monde multipolaire il nous parait plus fondamental de noter que le partenariat dans le monde multipolaire est en train de générer une représentation commune en décalage complet avec celui de l’occident du monde théorico-pratique et qui trouve sa traduction dans des domaines comme la cartographie.
La Chine et le concept de troisième pôle
Pages 177 à 189
CartographieGéographie asiatique
PlanNotes
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- Des représentations cartographiques originales
- Les projections cartographiques : des images déformées
- Le discours derrière la carte : la Chine, pays du troisième pôle
Si l’intérêt de la Chine pour l’Antarctique remonte aux années 1980, Pékin ne tourne son regard vers l’Arctique que depuis quelques années. À partir de 1988, la communauté scientifique chinoise se penche sur des thématiques de sciences naturelles – glaciologie, océanographie, climatologie – mais il faut attendre 2007 pour que des articles en sciences humaines paraissent, notamment sur des questions économiques, juridiques et politiques [1]. La première mission scientifique arctique du brise-glace de recherche Xuelong remonte à 1999 et c’est en 2004 qu’ouvre la station de recherche chinoise au Svalbard. La Chine dépose une demande d’admission comme observateur au Conseil de l’Arctique trois ans plus tard, puis publie sa politique arctique en 2018. Elle démontre un intérêt politique croissant pour la région en exprimant sa volonté de participer à sa gouvernance et à la valorisation de ses ressources, tout en respectant la souveraineté des États de la zone [2].
N’étant pas un État riverain, la Chine a développé le concept d’État du proche arctique (near-Arctic state) pour affirmer sa légitimité à s’impliquer dans cette région [3]. Ce concept permet à Pékin de justifier, en termes géographiques, son attention pour l’Arctique, en se décrivant comme l’un des États continentaux les plus proches du cercle polaire. La Chine soutient que tout changement des conditions naturelles en Arctique a un impact direct sur le système climatique et l’environnement chinois, et pourrait de ce fait affecter ses intérêts économiques [4]. D’autres éléments interviennent dans les efforts de la Chine pour légitimer sa participation à la gouvernance arctique, comme l’envoi de délégations à des forums de discussions à l’instar de l’Arctic Circle.
En janvier 2022, une session de ce forum devait par exemple se tenir à Abou Dhabi sur le thème « Troisième pôle – L’Himalaya et le modèle arctique ». Si la Chine n’est pas à l’origine du concept de troisième pôle, elle a contribué à le populariser et à le mettre en scène, notamment à travers des représentations cartographiques particulières qui lui permettent de valoriser sa légitimité de puissance polaire.
Des représentations cartographiques originales
Deux cartes, publiées en 2002 et 2013, ont surpris les Occidentaux. Elles traduisent un discours soulignant la pertinence de la participation chinoise à la gouvernance des pôles, en particulier de l’Arctique. Elles proposent une représentation cartographique du monde qui place la Chine de manière avantageuse et articule la présence des deux mondes polaires – voire d’un troisième pôle – autour de celle-ci.
Ces deux cartes ont été conçues par le chercheur chinois Hao Xiaoguang et son équipe de l’Institut de géodésie et géophysique de Wuhan. La première (carte 1), publiée en 2002, est centrée sur l’Arctique et fait valoir pour la Chine l’intérêt de ce premier pôle dans ses relations commerciales avec l’Europe et les États-Unis. Dans la version adoptée par la suite par la China State Oceanic Administration (carte 2), les routes arctiques apparaissent comme nettement plus courtes que celles passant par Panama ou Suez, une réalité exagérée par la projection cartographique qui agrandit les distances en périphérie de la carte. Cette carte est utilisée par cette administration depuis 2004 pour cartographier les voyages dans l’Arctique et l’Antarctique et, depuis 2006, par l’Armée populaire de libération comme carte militaire officielle [5].
Carte 1
Première carte du monde produite par Hao Xiaoguang (2002)
L’image représente une carte du monde avec des caractéristiques géographiques et des éléments textuels. La carte est centrée sur l’hémisphère nord, mettant en évidence les continents d’Europe, d’Asie, d’Afrique, et d’Amérique du Nord. Les contours des terres émergées sont clairement définis, avec des nuances de gris pour représenter les différentes masses terrestres. Des annotations et des symboles sont dispersés sur la carte, indiquant probablement des points d’intérêt ou des informations géographiques spécifiques. La carte semble être une représentation historique ou académique, produite par Hao Xiaoguang en 2002. Les détails textuels et les symboles ajoutent une couche d’information supplémentaire, rendant la carte plus informative et complexe.Source : Hao Xiaoguang [6]
Carte 2
Première carte du monde produite par Hao Xiaoguang, version de la China State Oceanic Administration (2004)
Cette image représente une carte du monde ancienne, produite par Hao Xiaoguang. La carte est circulaire et met en évidence plusieurs routes maritimes importantes. Les textes sur la carte indiquent des villes clés telles que Shanghai, Rotterdam et New York. Deux routes maritimes sont spécifiées : la « route maritime du Nord-Est » représentée en gris et la « route maritime du Nord-Ouest » représentée en noir. La carte montre également des détails de la géographie mondiale avec des annotations supplémentaires sur certaines régions. La carte semble être une représentation historique des routes maritimes majeures utilisées à une époque antérieure.
Le texte dans la carte précise Shanghai, Rotterdam, New York, la « route maritime du Nord-Est » (en gris) et la « route maritime du Nord-Ouest » (en noir).Source : Institut international de recherche sur la paix de Stockholm [7]
Carte 3
Seconde carte du monde produite par Hao Xiaoguang (2013)
Cette image représente une carte du monde en noir et blanc produite par Hao Xiaoguang en 2013. La carte est conçue dans un format ovale, offrant une vue d’ensemble de la surface terrestre. Les continents et les océans sont clairement délimités, avec des variations de gris pour représenter les différentes caractéristiques géographiques. Les régions continentales sont représentées avec des nuances plus claires, tandis que les océans et les mers apparaissent en nuances plus foncées. La carte inclut des annotations et des étiquettes en chinois, fournissant des informations détaillées sur les différentes régions et caractéristiques géographiques. Sur les côtés gauche et droit de la carte, il y a des listes de texte en chinois, probablement des légendes ou des descriptions supplémentaires des caractéristiques géographiques. En haut et en bas de la carte, il y a des sections supplémentaires avec des informations supplémentaires, y compris des cartes plus petites et des descriptions textuelles. L’image globale offre une vue d’ensemble détaillée de la surface terrestre, facilitant la compréhension des relations spatiales entre les continents et les océans.Source : Hao Xiaoguang [8]
La seconde carte, publiée en 2013, propose une présentation verticale qui permet de faire valoir un discours plus précis. Dans cette représentation, l’Asie se trouve en position privilégiée avec la Chine au centre, tel un nœud névralgique de la planète, et l’Amérique du Nord – dont la taille semble réduite et à peine plus grande que celle de l’Australie – est reléguée en périphérie. À mi-chemin entre les deux pôles, la Chine, cœur du monde, fait graviter l’Arctique et l’Antarctique autour d’elle, et ce de manière d’autant plus légitime que la carte fait valoir que le troisième pôle – c’est-à-dire le plateau tibétain et le massif himalayen, au centre de la carte – se trouve en bonne part sur son territoire. Selon Anne-Marie Brady, l’Armée populaire de libération aurait utilisé cette carte du monde verticale pour aider à déterminer l’emplacement des satellites et stations de réception par satellite du système BeiDou-2, servant notamment à la navigation des armes stratégiques chinoises [9].
Hao Xiaoguang milite pour la révision de la conception de l’espace et de sa représentation graphique, fortement influencée selon lui par la vision et les références occidentales [10]. Ses cartes reflètent des réflexions menées depuis plusieurs années [11], il les présente comme une « révolution copernicienne et de la connaissance ». Son travail cartographique aurait une « signification historique [12] » en se démarquant de l’ancien point de vue imposé par les Occidentaux, centré sur l’Europe. Ce n’est pas uniquement la position centrale de la Chine qui constitue le propos de cette carte ; c’est aussi l’importance stratégique de l’Arctique – océan reliant l’Amérique du Nord, l’Europe et l’Asie – et la légitimité polaire de la Chine, proche de l’Arctique qui baigne les principaux foyers industriels du monde. La Chine apparaît positionnée entre l’Arctique et l’Antarctique avec, à mi-chemin et aligné entre eux, le troisième pôle tibétain, en territoire chinois.
Les projections cartographiques : des images déformées
La carte chinoise présente une innovation réelle en matière de projection cartographique. Il ne s’agit pas d’une représentation erronée de la surface de la Terre, mais d’une méthode parmi d’autres de transposition de la configuration géographique à la surface de la Terre vers la surface plane de la carte. En effet, une projection cartographique consiste à transformer et représenter sur une surface bidimensionnelle (plane) des points situés sur la surface sphérique tridimensionnelle de la Terre. Ce processus fait appel soit à une méthode directe de projection géométrique, soit à une méthode de transformation calculée mathématiquement [13].
Pendant longtemps, la projection de Mercator a prévalu : relativement facile à produire, elle suppose la projection des points de la surface terrestre à partir du centre du globe sur un plan cylindrique entourant la Terre. Cette projection conserve les angles et respecte les contours mais déforme les surfaces et les proportions, surtout dans les hautes latitudes, donc les régions polaires. Du fait de ces déformations, le Groenland paraît plus grand que l’Afrique, alors même qu’il est quatorze fois plus petit [14]. L’utilisation de la grille de coordonnées spatiales proposée par Mercator a conduit à ce que Jack Goody appelle la « distorsion de l’espace » en faveur de l’Europe [15].
Les cartographes ont depuis affiné les projections, afin de réduire les déformations inévitables dès lors que l’on veut projeter la surface du globe terrestre sur une surface plane. La projection conique conforme de Lambert en est une, souvent utilisée pour représenter les latitudes moyennes. La méthode de Peters est une projection cartographique qui, contrairement à celle de Mercator, permet de prendre en compte la superficie réelle des continents [16].
La portée épistémologique des cartes élaborées par Hao Xiaoguang doit être relativisée. Certes, cette projection est peu usitée et propose un monde centré sur l’Asie, et non plus sur l’Europe, l’Amérique du Nord ou le Pacifique occidental. Toutefois, ces cartes s’inspirent de modèles existants. On peut notamment penser à la projection transverse cylindrique centrale centrée sur les Amériques dans la version produite par le service américain de géologie (carte 4).
Carte 4
Projection transverse cylindrique centrale du monde centrée sur les Amériques
Cette image représente une projection cartographique connue sous le nom de projection cylindrique centrale. La projection est centrée sur les Amériques, ce qui place l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud au centre de la carte. Les lignes de latitude et de longitude sont clairement tracées, permettant de situer les différentes régions géographiques. Les continents sont déformés de manière à s’adapter à la forme cylindrique de la projection, ce qui signifie que les distances et les formes ne sont pas représentées de manière proportionnelle. L’Europe, l’Afrique, et l’Asie apparaissent étirées horizontalement, tandis que l’Antarctique est représenté de manière disproportionnée. Les lignes de longitude se croisent au centre de la carte, et les lignes de latitude sont parallèles entre elles. Cette projection est utile pour visualiser les relations entre les continents américains et les autres régions du monde, bien qu’elle ne soit pas adaptée pour des mesures précises de distance ou de forme.Source : Institut d’études géologiques des États-Unis [17]
De plus, cela fait bien longtemps que l’on trouve des représentations cartographiques du monde centrées sur la région de leur concepteur, avec des cartes centrées sur les Amériques dès le xixe siècle, des cartes asiatiques centrées sur le Japon [18] ou, en Chine, sur le Pacifique occidental et les côtes chinoises. Nos propres observations de manuels scolaires post-1949 et de cartes officielles ou grand public soulignent le recours généralisé aux cartes du monde centrées sur la Chine ou le Pacifique occidental. Cette représentation d’un monde sino-centré était profondément enracinée [19] et a perduré par la suite [20].
Il n’est, de fait, pas évident d’identifier les aspects originaux de la carte de Hao Xiaoguang datant de 2013. La vision sino-centrée du monde existait déjà et le système de projection n’est pas non plus nouveau, même si la transverse cylindrique est fort peu usitée. Cette carte ainsi que celle de 2002 sont néanmoins présentées par leur concepteur comme novatrices : elles permettraient de se libérer d’une représentation du monde biaisée par les Occidentaux et traduisent, en outre, un discours implicite visant à renforcer la légitimité de la Chine dans la gouvernance des mondes polaires.
Le discours derrière la carte : la Chine, pays du troisième pôle
Avec la prise de conscience du grand public à l’égard du changement climatique, plusieurs termes du jargon scientifique sont entrés dans le vocabulaire courant, en gagnant parfois un sens nouveau. La notion de troisième pôle, proposée par l’alpiniste suisse-allemand Günter Dyhrenfurth en 1952 [21] puis théorisée par les scientifiques américains à la suite de l’expédition américaine sur l’Everest en 1963 [22], en est une bonne illustration.
À l’origine, ce concept faisait référence à l’Everest lui-même – plus haute montagne de la Terre et zone englacée – ou aux plus hauts sommets du monde. Le titre de l’ouvrage de Dyhrenfurth (Zum dritten Pol: Die Achttausender der Erde) renvoyait ainsi aux sommets de plus de 8 000 mètres. Ce concept s’est par la suite étendu à l’ensemble de la région himalayenne, en embrassant une notion géomorphologique traçant des parallèles entre les paramètres environnementaux de l’Arctique, de l’Antarctique et du plateau tibétain avec ses extensions centrasiatiques au nord (les chaînes de montagnes Kunlun, Pamir, Tian Shan et Qilian Shan) et himalayen au sud : température moyenne très basse, neige et glace pérennes, forte présence de pergélisol, saison végétative très courte, flore de type polaire. En effet, le plateau tibétain recèle les plus grandes réserves de glace hors de l’Arctique et de l’Antarctique. Il jouerait de ce fait un rôle important dans le maintien de l’équilibre climatique de la planète.
Le concept a par la suite fait l’objet de plusieurs publications scientifiques par des chercheurs indiens [23], occidentaux [24] puis par des spécialistes chinois [25], aujourd’hui majoritaires dans la reprise du concept : sur les 203 articles scientifiques publiés en anglais au sujet du troisième pôle entre 2018 et janvier 2022, 166 sont le fait d’équipes chinoises ou mixtes avec des membres chinois [26]. Depuis les années 1990, avec l’intégration croissante du monde académique chinois à la communauté scientifique mondiale, la notion de troisième pôle a ainsi été adoptée par un nombre croissant de chercheurs chinois en sciences de la Terre et de l’environnement. À l’instar de leurs collègues occidentaux, ils l’utilisent pour souligner l’importance des interactions entre ces trois pôles pour la compréhension des mécanismes du réchauffement climatique [27].
Au début des années 2000, cette notion a quitté le champ restreint des publications scientifiques pour se greffer au domaine politique. Établir des parallèles et des interdépendances entre le plateau tibétain, l’Arctique et l’Antarctique a dès lors permis aux idéologues de Pékin non seulement de faire valoir les programmes polaires chinois, mais encore de plaider la légitimité de l’intérêt de la Chine pour l’Arctique et l’Antarctique. Cet usage politique du concept influence à son tour la production des cartes de Hao Xiaoguang, qui traduisent des représentations de nature géopolitique.
Certains observateurs estiment que l’expérience de la gouvernance arctique (le premier pôle) peut être bénéfique pour celle du troisième pôle, la région tibétaine et himalayenne [28]. Gageons que ce n’est pas ainsi que la Chine envisage les choses, alors qu’elle affirme avec force sa souveraineté sur le Tibet, sauf s’il s’agit de promouvoir la recherche scientifique, avec notamment la création de forums de discussions comme Third Pole Environment [29] ou l’atelier sino-norvégien Third Pole–Arctic Center, dont la première rencontre s’est tenue en octobre 2019 à Bergen [30].
Selon d’autres observateurs, la Chine instrumentalise la notion de troisième pôle pour justifier sa revendication de participation à la gouvernance de la région arctique [31]. Le discours du programme Third Pole Environment, hébergé à Pékin par l’Académie des sciences de la Chine, souligne en tout cas clairement la similitude de l’Arctique et de la région du troisième pôle : « Le troisième pôle et l’Arctique ont une importance cruciale pour le climat global et sont extrêmement sensibles […] au changement climatique. Les deux régions ont de fortes interactions par l’air, la terre, la mer et la glace qui se retrouvent dans l’atmosphère et l’océan. Riches de vastes glaciers, le troisième pôle et l’Arctique sont tous deux vulnérables à la hausse des températures [32] ».
Au reste, la Chine n’est pas seule à développer cette comparaison. Dans son projet de politique arctique, l’Inde se propose également de favoriser un rapprochement entre ses programmes de recherche arctiques et ceux qui portent sur le troisième pôle [33]. Cette évolution s’inscrit dans le cadre d’une politique d’affirmation de puissance [34] mais aussi dans un souci de ne pas laisser le rival chinois agir seul en Arctique [35]. De même, le Dalaï Lama et ses porte-parole se sont emparés du concept de troisième pôle, qui permet de faire parler du Tibet sur la scène médiatique. Le chef spirituel tibétain en a, par exemple, fait usage lors de la COP 26 [36]. Ce concept fait désormais partie du vocabulaire international et chacun des acteurs impliqués dans le dossier – Chine, Inde, gouvernement tibétain en exil – cherche à l’utiliser dans le sens de ses intérêts.
En parallèle, la notion géographique de troisième pôle semble se transformer en un concept politique « aux caractéristiques chinoises ». Ainsi, en 2009, Huang Huilin, doyenne de l’Academy of International Communication of Chinese Culture (AICCC) de l’Université normale de Pékin, a mis en avant le concept de « troisième pôle culturel ». Selon Huang, à l’instar du plateau tibétain sur le plan géographique, la culture chinoise constituerait l’un des trois piliers essentiels de la civilisation moderne, les deux autres étant les cultures européenne et américaine [37]. À la différence de ces derniers, le pôle chinois se fonderait sur la « diversité culturelle » – conçue par analogie avec le concept de biodiversité – et sur l’« harmonie de l’unité ». Ces deux éléments devraient lui permettre de construire un paradigme universel pour la culture mondiale et ainsi contribuer à l’évolution de la société humaine. Si les deux pôles identifiés par les Occidentaux prédominaient aux époques moderne et contemporaine, ce serait aujourd’hui au tour du « troisième pôle culturel » chinois de rayonner sur le monde [38]. Aux yeux de Huang, ce concept devrait guider le soft power culturel chinois.
Présenter la Chine comme un « troisième pôle culturel », capable de réunir sous son égide différentes cultures, semble en effet répondre aux objectifs du soft power chinois. Il vise à présenter le pays comme une puissance responsable et pleine d’énergie créative mais aussi à promouvoir son propre modèle de gouvernance mondiale : « une communauté de destin pour l’humanité ». Le concept phare de Xi Jinping met justement l’accent sur la diversité culturelle et politique, en affirmant en même temps la nécessité de préserver l’unité. Il s’agit de proposer une alternative au système international contemporain, marqué par la prédominance de l’Occident. L’alternative chinoise se fonderait sur le pluralisme culturel, la collaboration multisectorielle et le principe « gagnant-gagnant », qui assurerait la répartition équitable et inclusive de ressources, de bénéfices et d’opportunités, car « l’humanité n’a qu’une seule planète et les pays n’ont qu’un seul monde à partager [39] ». Ce concept ainsi que celui de troisième pôle font désormais partie des instruments de la diplomatie culturelle de Pékin et ils participent à l’affirmation de la puissance chinoise sur la scène internationale.
Ces idées sont activement promues par l’AICCC, créée par Huang en 2010 pour développer et populariser le concept du « troisième pôle culturel ». L’académie organise des conférences internationales (Third Pole Culture Symposium) et publie de nombreux articles dans sa revue anglophone International Communication of Chinese Culture, dans le but « d’introduire et diffuser la culture chinoise à travers le monde de manière plus efficace en contribuant ainsi à la création de la culture mondiale harmonieuse [40] ». Les activités de l’AICCC s’appuient sur des ressources fournies par l’Université normale de Pékin, mais aussi sur celles offertes par les différentes structures gouvernementales chinoises. L’analyse de la production académique chinoise, répertoriée par la base de données CNKI [41], montre que l’expression « troisième pôle culturel » apparaît dans les titres ou résumés de 147 publications rédigées entre 2004 et 2021. Si, en Occident, cette expression reste peu connue, elle semble faire partie en Chine du nouveau discours académique voulu par Xi Jinping pour endiguer l’influence du discours occidental [42].
Si l’image des deux cartes présentées ici est peu usuelle, ces dernières ne constituent cependant pas une innovation cartographique majeure, la projection mobilisée étant déjà connue depuis longtemps. Ce qui est novateur, c’est le discours, le symbole que l’on souhaite diffuser à travers ces cartes.
Il s’agit de souligner la légitimité et l’importance de la participation de la Chine à la gouvernance de la région arctique. Légitimité d’autant plus grande que la Chine bénéficie d’une réelle crédibilité scientifique et géographique du fait de sa tradition de recherche en Antarctique et de la présence sur son territoire du troisième pôle : le plateau tibétain et la chaîne de l’Himalaya. Célébrer l’existence de ce troisième pôle permet, de plus, de souligner la contribution de la Chine à la civilisation mondiale et le rôle bénéfique du pays dans la construction d’un monde plus harmonieux. La mise en exergue du concept de troisième pôle participe donc à la promotion des intérêts chinois en Arctique et en Antarctique, mais aussi au rayonnement du soft power chinois dans le monde.
Mots-clés éditeurs : Arctique, Cartographie, Chine, Troisième pôle
Date de mise en ligne : 13/06/2022https://doi.org/10.3917/pe.222.0177
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