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Moritz le poète terrible des Lumières tardives
il y a dans l'art une dimension qui n'a rien à voir avec l'esthétique au sens traditionnel. C'est ce qui vous sort de l'habitude et qui devient alors un véritable scandale comme le disait Brecht , ce qui vous permet de comprendre en profondeur que ce sont des êtres humains qui ont conçu ce qui est décrit là et que ce que des êtres humains ont crée d'autres peuvent le construire autrement devenir des démiurges... Prométhée ce seul saint que reconnaissait Marx, qui va arracher le feu aux dieux... L'art est plus que le beau il est cette révélation, cette rupture avec le conformisme de l'habitude qui interdit de voir, le poète voyage, erre à la recherche d'un mystérieux absolu. L'Allemagne peut-être à cause de ses échecs des Lumières vit proliférer ces poètes maudits d'Holderlin à Lenz en passant par tout une série de romantiques... Goethe était dans la filiation mais aussi en rupture avec eux, il achevait et initiait au carrefour ce qui transforme ces figures de la poèsie en langue nationale et là il devient politique en tirant celle-ci vers le destin de l'humanité. Il y a dans le retour au "romantisme" et à l'artiste maudit à la Lenz dont le destin fascinait Buchner et Brecht comme celui de l'art prolétaire, refusant la "domesticité" une manière de repousser tout ce temps de la contrerévolution et de ses fausses indignations, son acceptation de fait des "valeurs" de "la fin de l'histoire" et du pseudo triomphe du libéral... C'est à chaque fois comme si les Lumières tentaient d'échapper à leur impasse capitaliste : alors que l'humanité est proche d'en finir avec la malédiction de toutes ses aliénations il y a la tentation de la barbarie et le retour aux mythes les plus aliénants, les plus destructeurs de l'humanité elle-même avec sa jouissance individualiste sans limites.
Publié par Danielle Bleitrach
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Source : www.etk-muenchen.de
Le jugement de Goethe fut sévère : il qualifia Karl Philipp Moritz, né à Hameln le 15 septembre 1756, de « frère négligé et meurtri par le destin », tandis qu’Arno Schmidt, deux siècles plus tard, découvrit en lui un esprit apparenté, une « figure terrible » à qui l’on doit la plus magnifique des autobiographies. Il s’agit du roman « psychologique » « Anton Reiser », l’œuvre la plus connue du poète, psychologue, pédagogue et philosophe du langage Moritz, considéré comme une figure majeure des Lumières tardives.
Le numéro double 118/119 de TEXT+KRITIK analyse non seulement « Anton Reiser », mais aussi de nombreuses autres œuvres et les différentes facettes de la vie et de l'œuvre de ce penseur polyvalent des Lumières.
https://www.etk-muenchen.de/search/Details.aspx...
Longtemps oublié, Karl Philipp Moritz (1727-1793) est désormais un auteur reconnu à sa juste valeur : ses écrits esthétiques (notamment l'essai De l'imitation formatrice du beau) et surtout Anton Reiser séduisent un public de plus en plus nombreux. Moritz fait partie de ces voyageurs curieux que produisit le xviiie siècle allemand, désireux de quitter l'étroitesse du provincial Saint Empire. En dépit de l'indigence de ses moyens, il visita l'Angleterre, à l'âge de vingt-six ans, puis fit, la plume à la main, un voyage en Italie (1786-1789) au cours duquel il rencontra Goethe. Quand il ne voyageait pas, cet esprit nomade parcourait des territoires intellectuels encore largement inexplorés, notamment lorsqu'il édita une revue de psychologie en grande partie descriptive (Magazin für Erfahrungsseelenkunde, 1783-1793).
Un roman autobiographique
Anton Reiser parut en quatre livraisons de 1785 à 1790. La vie du protagoniste ressemble presque trait pour trait à celle de Moritz. Le texte a donc un statut ambigu : roman et documentaire, autobiographie à la troisième personne et récit distancié d'une existence fictive. C'est, écrit Henri Heine, « l'histoire de quelques centaines de thalers que l'auteur ne possédait pas et qui transformèrent son existence en une suite de privations et de renoncements, alors même que ses désirs n'étaient rien moins qu'immodestes ».
Anton Reiser naît en Allemagne du Nord dans une famille marquée par la discorde et la pauvreté. Son père, qui s'adonne à une forme de quiétisme inspiré par les écrits de Mme Guyon, et qui croit en une mystique de la grâce et de la prédestination, exerce sur son fils des contraintes rigoureuses : pour échapper à cette ascèse, Anton se réfugie dans le monde imaginaire, se passionne pour toutes les constructions intellectuelles et littéraires. Contre l'avis de son père, et au prix de sacrifices et d'humiliations pénibles, l'adolescent parvient à se faire inscrire au lycée de Hanovre. Timide, dépourvu d'amour-propre, il rêve de carrières glorieuses. Son indigence le réduit à l'obscurité : or il désire être au centre des regards, prédicateur ou tragédien. La plume sèche de Moritz rend ironiquement compte des essais poétiques de son protagoniste, de son goût pour l'univers imaginaire du théâtre, de ses fuites et de ses errements. À l'âge de dix-neuf ans, Reiser fuit Hanovre, parcourt à pied 300 kilomètres, étudie un moment à Erfurt, puis, au moment où le récit s'interrompt, se joint à une troupe de théâtre en pleine décomposition.
Prestige et méfaits de l'imagination
Plusieurs aspects du récit exercent une fascination profonde sur les lecteurs modernes. Même si Moritz prend soin d'organiser et de recomposer le réel, l'ouvrage se caractérise par sa valeur « documentaire » : il nous fait découvrir la vie du petit peuple et des artisans au xviiie siècle, des chapeliers, des cordonniers, des bouchers, leurs idées religieuses, leurs superstitions, leurs lectures, leurs intérêts. On apprend à connaître les matières enseignées et les méthodes d'enseignement dans les écoles, la hiérarchie des élèves, les manifestations solennelles qui, dans une cité allemande, brisent la monotonie du quotidien. Mais Anton Reiser est surtout, comme l'indique le sous-titre (ein psychologischer Roman), un « roman psychologique ». Il explore avec une rare minutie l'instabilité de l'âme du protagoniste et, non sans une certaine distance rétrospective, décrit sa mélancolie : ses sautes d'humeur, ses espoirs, ses illusions et ses frustrations, ses moments de joie et d'abattement qui alternent de façon cyclique.
Pour Anton Reiser, la réalité extérieure ne joue guère que le rôle de catalyseur. Elle renvoie aux mouvements de son âme. Le réel se transforme ainsi en un système de signes. Dans une perspective qui fait penser à Proust, Karl Philipp Moritz souligne par exemple le pouvoir d'évocation des sensations et des images, mais aussi de certains mots et de certains discours : « Le nom Hanovre avait une sonorité magnifique à ses oreilles et, avant même de la voir, il se représentait une ville remplie de maisons et de clochers très grands, d'aspect clair et lumineux.
Brunswick lui paraissait être oblongue, sombre et plus grande, et, dans son esprit, Paris était avant tout, d'après l'impression obscure qu'il tirait du nom, pleine de maisons claires et blanches. »
On le voit, le roman de Moritz décrit de façon saisissante le prestige et les méfaits de l'imagination. Cette faculté, comment ne serait-elle pas développée chez quelqu'un pour qui le réel n'est guère que source de vexations et de déconvenues ? C'est là enfin que réside la magie du texte de Karl Philipp Moritz : en reconstruisant après coup les constructions de son protagoniste, il livre un texte profondément vrai et foncièrement littéraire. Difficile, après l'avoir lu, d'opposer encore, comme on le fait trop souvent, littérature et réalité.
— Christian HELMREICH
