Nous reproduisons un article des Cahiers du cinéma, un numéro consacré à l’Amérique, toute l’Amérique et qui est passionnant. Il s’agit du stage d’un cinéaste brésilien à Cuba alors que Trump entame son offensive contre les Caraïbes et ce qu’il nous dit du cinéma à Cuba et en Amérique latine bien sur exige un peu de connaissance des films. Le propos mérite débat en particulier sur le rôle des festivals européens alors que celui de Cannes a comme président le Coréen Park Chan-wook, que peut-on attendre de ce progressisme sous contrôle? D’accord avec ce cinéma imparfait et la brillante conclusion sur ce que représente le cinéma cubain quand résonne la voix de Trump: « chaque suspect sera poursuivi. Chaque idée sera dénaturée. je ne laisserai pas la possibilité de comprendre« . Si le président américain n’a pour l’Amérique latine que des mensonges flagrants en plein jour et des bombes en pleine nuit, la marge de manoeuvre du cinéma est étroite. Un mouvement est néanmoins possible: désapprendre le langage impérialiste, affirmer une fière autonomie qui ne peut s’atteindre que par le biais du cinéma, à chaque plan, à chaque coupe, à chaque rassemblement de personnes devant un écran. C’est l’oxygène cubain celui d’un langage qui n’a pas besoin de péage pour circuler. Pourtant il y a dans le cinéma chinois un autre possible sans rupture entre l’industrie, la nation et la recherche. (note de danielle Bleitrach pour histoireetsociete)
San Antanio de los Banos, Cuba 16 janvier 2026
Je vous écris d’une île à l’intérieur d’une île. Je me trouve à l’EICTV où j’ai été invité à enseigner pendant deux semaines. Pendant mon voyage depuis le Brésil, alors que j’étais encore à l’aéroport de Panama, non loin de Caracas, j’ai appris les premières nouvelles du bombardement au Venezuela.
Cette école est un îlot internationaliste au milieu d’un pays. Fondée en 1985 près de San Antonio de los Banos, c’est un foyer de créativité bouillonnant qui accueille étudiants et professeurs venus du monde entier. Pourtant l’accès à l’internet est rare et le carburant manque pour les transports. L’architecture en harmonie avec la nature, est idéale pour la concentration qu’exige le cinéma. Tout autour de nous, le pays traverse sa pire crise économique depuis la Révolution. L’électricité cubaine dépend (ou du moins dépendait fortement du pétrole vénézuélien, et les coupures de courant, déjà fréquentes, ont tendance à s’intensifier depuis l’intervention nord américaine. Même si la tranquillité demeure ainsi en constrate radical avec l’expérience des rues sombres et délabrées de la Havane; lors d’une rencontre avec la directrice, les plans d’évacuation et de défense contre une éventuelle invasion sont déjà évoqués . La salle Glauber -Rocha , où se tenait cette réunion et qui accueille les séances quotidiennes du soir, peut aussi servir de refuge en cas de bombardement.
Enseigner le cinéma dans ce contexte a quelque chose de surréaliste. Créer des films en temps de pénurie semble étonnant, inconséquent même. Pourtant le meilleur du cinéma latino -américain s’est forgé dans la précarité. C’est sur cette même île qu’est né le « cinéma imparfait » de Julio Garcia Espinosa, l’un des fondateurs de l’école. Un cinéma qui continue à porter ses fruits, comme en témoigne le court métrage El reinado de Antoine du Dominicain José Luis Jimenez Gomez (2025), fruit d’un exercice à l’EICTV qui , à travers les fantasmes d’un adolescent cubain et la théâtralité assumée de sa mise en scène, trouve d’autres manières d’imaginer le monde, d’y survivre.
Mais si, ici, la menace est aussi concrète que la coupure d’électricité est imminente, les feux de la consécration sont tout aussi aveuglants. Pendant mes cours, les premières nouvelles des Golden Globes et autres prix gringos sont tombées, laissant imaginer la trajectoire de Je suis toujours là va se répéter avec l’Agent secret. Or le seul point commun entre ces deux films, ce sont les lumières de l’Industrie. Celui de Walter Salles semblait dire : »Je suis toujours là, dans la Retomada (période du cinéma brésilien des années 1990, où à la suite d’une restructuration publique, la production put retrouver un essor temporaire, ndt), dans l’utopie médiocre d’une cinéma professionnel, je suis le bon produit d’une industrie illusoire ». Une enveloppe narrative parfaitement ficelée, édulcorant l’image de la famille bourgeoise à coup de plan en super 8 et de tropicalisme, jusqu’à ce que le patriache soit englouti par la tragédie et qu’il ne reste que des larmes consensuelle. Un abime sépare cette entreprise servile de celle de Kleber Mendonça Filho, qui réussit à faire son meilleur film en s’insinuant lui même comme un Agent secret évoluant avec aisance au sein du système au sein des coproductions internationales et sur le tapis rouge de Cannes. Mendonça Filho avait tout pour livrer un film au goût du grand public international, et pourtant il propose une mosaïque décousue, un rassemblement de dispersion, un labyrinthe carnavalesque de contaminations entre passé présent, documents et fantasmes. Là où Salles nous fournit le soulagement illusoire de savoir que ce passé dictatorial est définitivement enfoui, tel un portrait de famille encadré au mur, la plus grande réussite du film de Mendonça Filho est de nous accabler face à un gouffre immense et l’impossibilité de cicatriser une blessure à jamais ouverte.
Mais l’Agent secret reste une exception: si les cinéastes latino-américains visent l’œuvre de Mendonça Filho, ils risquent d’avantage d’atteindre celle de Salles. Car l’avenir de notre cinéma ne réside pas dans son adéquation au langage aseptisé des succès contemporains. C’est le cas de Melcon (2025), que j’ai pu voir au mythique cinéma havanais Yara, avec son intrigue de ponomiseria soft, ses violons ponctuant les scènes dramatiques et un montage fonctionnel digne d’une production Netflix. Son réalisateur, l’Espagnol Carlos Larrazabal, est passé par l’EICTV, mais il semble n’y avoir puisé qu’une inspiration opportuniste pour nourrir une vision déjà forgée à Los Angeles. S’il avait visité la bibliothèque , il serait peut-être tombé sur les propos de Garcia Espinoza, qui dès 1969, avertissait qu’un cinéma parfait – techniquement et artistiquement- et presque toujours un cinéma réactionnaire ».
Un avenir possible
L’horizon ne peut pas se résumer au monopole de l’imaginaire exercé par l’entreprise de Pablo Lorrain au Chili, mais il se trouve plutôt dans les mélodrames ludiques de Diego Soto et leur tendresse artisanale, ou dans la Red de salas de cine, dans un circuit de distribution indépendant à travers le pays. Il ne réside pas non plus dans la réorientation du festival historique argentin de Mar del Plata, désormais à la recherche d’un « bon spectacle », ni dans son (insolite) changement de date pour ne pas coïncider avec Thanksgiving aux Etats-Unis. Il est plutôt à guetter dans le contre-courant de Fuera de Campo, une action politique menée en parallèle depuis 2024 par un groupe de critiques et de cinéastes proposant un panorama pluriel du cinéma argentin. Si l’argument esthétique ne suffisait pas, les supercheries de Javier Milei peuvent aussi être réfutés par les chiffres : en 2025, avec un seul écran Fuera de Campo a attiré pratiquement autant de spectateurs que le festival officiel, fort de ses neuf salles et de tout l’appareil d’Etat. L’avenir n’est pas dans l’oscarisé La historia official (1985), cité par le directeur de Mar del Plata comme un exemple paradigmatique, mais plutôt dans les comédies délirantes de Lucia Seles, avec leur langue intraduisible et leur rythme inouï qui n’ont pas besoin de la légitimation des festivals européens pour remplir les salles de Buenos Aires ou de Santiago. ou dans les sonorités de Lucrecia Martel, qui défend un cinéma destiné à transformer les perceptions des spectateurs.
L’avenir n’est pas non plus dans les mirages d’une industrie qui ne se concrétise jamais, reflétée dans la politique actuelle du ministère brésilien de la culture, qui privilégie largement les grandes sociétés de production, les films à gros budget et les plateformes gringas. Il réside dans l’utopie de Lincoln Péricles, d’une cinémathèque da quebrada, des banlieues, sa pratique radicale de l’expropriation des images, ses coupes abruptes, ou encore le traitement sonore âpre de ses films.
L’autre jour, à l’école nous avons regardé Blablablà d’Andrea Tonacci (1968), et dans la bouche de paolo Grancio semblait résonner la voix de Trump: « chaque suspect sera poursuivi. Chaque idée sera dénaturée. je ne laisserai pas la possibilité de comprendre« . Si le président américain n’a pour l’Amérique latine que des mensonges flagrants en plein jour et des bombes en pleine nuit, la marge de manoeuvre du cinéma est étroite. Un mouvement est néanmoins possible: désapprendre le langage impérialiste, affirmer une fière autonomie qui ne peut s’atteindre que par le biais du cinéma, à chaque plan, à chaque coupe, à chaque rassemblement de personnes devant un écran. Sur le point de rentrer au Brésil, je tombe sur les vers d’Alexis Diaz Pimienta : « l’île de Cuba respire/ Plus que de l’oxygène, du langage. ». Notre histoire et notre présent regorgent de films qui n’ont jamais eu de péages à payer pour circuler. Ils se sont imposés par la force souveraine de leurs images et de leurs sons intraduisibles. Puissent nos institutions apprendre à parler cette langue inconnue.
traduit du portugais (Brésil) par Fernando Gomez.
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