Histoire et société > Textes fondamentaux
Prendre parti quand LE PARTI est ailleurs... Transmettre quoi et à qui ?
Si l'on en croit ma biographie du Maitron, que je viens de découvrir,( avec l'interrogation de l'IA me concernant), je n'ai jamais cessé de prendre parti en suivant avec constance deux lignes forces : un positionnement de classe et un engagement internationaliste. Ce n'est pas mal vu. il y a de ce fait une sorte d'harmonie entre les événements d'une vie et le sens de celle-ci ou une manière de les faire coïncider inconsciente ou presque. A la lecture de cette biographie et d'autres (il suffit de taper qui est Danielle Bleitrach et je me découvre en même temps que l'IA) , on peut imaginer un personnage du type "l'acier fut trempé". Pourtant, ce fut aussi le choix d'une liberté, de la préservation d'un "moi interne"- pour reprendre l'expression que Bruno Bettelheim attribuait à la survie dans les camps de concentration. A savoir, la préservation d'un lieu où ce qu'on estime l'avenir est capable de se protéger de tous les coups. Les "coups" venus de toutes parts qu'une telle carrière réservait dans les temps de la contrerévolution. Celle-ci commença insidieusement dès mon adhésion en 1956.puis devint un tsunami en 1980-90 Cette conviction intérieure - qui n'était pas seulement "politique" - on pourrait l'identifier à un optimisme : "Etre optimiste ce n'est pas un métiers!" se moquait Aragon, quand je lui reprochais quelques noirceurs dans sa vision. Mais ce n'est pas aussi simple que ça et il m'a semblé utile d'en transmettre quelques leçons aux jeunes générations qui se lancent dans la contestation de l'ordre existant.
Publié par Danielle Bleitrach
le
Article original pour le blog
Je ne suis pas optimiste! Je pense simplement que le pessimisme est un luxe petit bourgeois que ceux, aux côtés de qui j'ai choisi, non seulement de "penser" la réalité ,mais de FAIRE, ne peuvent pas se permettre. L'ancrage de classe est sinon optimiste à tout le moins, il ne peut pas se contenter de déplorer l'époque. Il lui faut soit se mettre à l'abri soit passer à l'offensive. Il faut impérativement trouver une issue. Mais cet optimisme est d'abord lucidité, connaissance, compréhension de la réalité, du mouvement qui modifie l'ordre des choses existantes. Je n'ai aucune propension aux prophéties apocalyptiques, qui sont au goût du jour. Je voudrais avant de disparaître -ce qui ne saurait tarder- faire partager la dure expérience de la "politique", non telle qu'on la rêve mais telle qu'elle s'imposait, pour être innovation et discipline collective, à l'école de ce que fut le communisme.
Comment est-ce quand on choisit de s'opposer à l'ordre existant? Non pour passer le temps mais parce qu'on ne peut pas faire autrement et tout en en sachant qu'il n'y a que des coups à prendre. Il faut très rapidement mesurer sa place réelle parce que la véritable urgence est d' adopter une position qui n'est pas celle de la défaite.
La première leçon est que personne ne gagne contre le collectif . Il n'est aucune position de combat qui puisse ignorer ce qui permet de rassembler, pourtant le rassemblement exige de savoir ce que l'on a réellement comme but er une stratégie. Et c'est bien là le paradoxe des contrerévolutions: la position qui vous assure la durée est aussi celle dans laquelle vous êtes de plus en plus isolé, un combat de franc tireur dans lequel vous ne bénéficiez d'aucune convention de Genève personne ne vous revendique. J'ai dans ce domaine une expérience assez exceptionnelle.
Quel que soit le bannissement, l'exil intérieur auquel vous paraissez voué, malgré ou à cause de cette position périlleuse, vous ne devrez jamais cesser de chercher les forces qui offrent un point d'appui. Ce qui manque à ma biographie dans le Maitron c'est mon intérêt pour la Chine aujourd'hui et le constat d'avoir à privilégier cet ancrage sur tout autre alors que je n'ai jamais fait partie des pro-chinois en particulier dans la querelle sino-soviétique. C'est à Cuba que j'ai découvert la nécessité de penser l'avenir avec la Chine, j'y reviendrai mais disons tout de suite en quoi il s'agit d'une nécessité stratégique. Peu à peu la raison s'impose aux sentiments initiaux.
1) POURQUOI ON NE PEUT PAS POLITIQUEMENT IGNORER LA CHINE ? PARCE QU'IL NE S'AGIT PAS SEULEMENT DE LA LIBERTE DE PENSER MAIS CELLE DE FAIRE DANS UNE SITUATION DE PLUS EN PLUS INSUPPORTABLE:
Emmanuel Todd a récemment fait ce constat qui, a le mérite de la lucidité : " j'ai un public mais je suis seul." Il dit cela à propos de son refus de céder à l'antisoviétisme puis à sa découverte récente de la Chine et du monde multipolaire qu'il a longtemps méprisés.
Oserais-je lui dire à quel point il n'a cessé d'agir en ce sens, celui de la "solitude", comme tous les intellectuels, allant jusqu'à ignorer de citer les sources auxquelles il s'abreuvait. Il ne s'agit pas de lui mais de "son être social", ce que furent les meilleurs des intellectuels dans la contrerévolution des années 1980 et 1990 jusqu'à nos jours.
Parce que c'est ainsi que l'on a cru devoir penser dans cette vision agnostique" à la recherche d'une troisième voie qui caractérisa les intellectuels français. Sous des allures radicales, voire dissidentes, l'intellectuel de ce type tendait toujours vers un compromis avec ce qu'il dénonçait en particulier en manifestant les plus grands doutes sur les organisations telles qu'elles sont, sur les gouvernements socialistes réels comme la Chine, se contentant de déplorer avec courage ce que l'URSS jadis apportait. ... Ce positionnement a été également celui d'une certaine radicalité gauchiste, qui multipliait les diagnostics contre le "capitalisme" mais s'avérait incapable de proposer la moindre perspective socialiste. Tous leurs discours n'avaient en fait de sens que si l'URSS existait encore et ils demeuraient dans une guerre froide dont le pôle essentiel s'était effondré. Où voulez vous exactement en venir est la grande question à poser à cette radicalité... Ce qui favorise d'ailleurs de la part de l'adversaire les pires accusations alors que les dits radicaux sont souvent des "pépères" soucieux de leur carrière dans le système.
Mais revenons en à ces agnostiques à la recherche d'une troisième voie. Ne sous estimons pas L'honneur de certains individus qui ont eu le courage de dénoncer le "champs politique", même si cette "conscience" est rarement allée jusqu'à l'adhésion à un parti révolutionnaire, communiste . Ce qui caractérisa une période dont j'ai tenté de suivre la remise en cause dès la fin de la deuxième guerre mondiale alors que le prestige de l'URSS est immense et que dans la foulée s'imposent des politiques qui nous offrent les "trente glorieuses".
Quand on a vécu dans cette période là, celle où subsistait l'écho de l'immense sacrifice de la deuxième guerre mondiale, les luttes anticoloniales, l'engagement fut une voie qui parut s'imposer. Mais déjà le choix d'agir connut son premier frein dans cette années 56 sur laquelle je reviens en particulier dans les préfaces écrites pour les publications de DELGA : il y eut les chars de Budapest et les massacres de communistes devinrent pour la première fois le fait d'héroïques rebelles peut-être parce que la même année il y avait eu le rapport Khrouchtchev, des mouvement en Pologne, mais surtout l'invasion de Suez par la France et la Grande Bretagne, le vote des pleins pouvoirs à Guy Mollet et l'envoi du contingent, la question coloniale au centre de la politique française qui débouchera sur la fin de la Ia IVe république et le coup d'Etat permanent de la Ve République... Mais il y eut aussi les prémisses de la querelle sino-soviétique.
1956, C'est l'année où je tente d'envoyer mon adhésion au PCF. Mais il me faudra à peu près dix ans pour comprendre de quoi il est question dans ce choix communiste. J'ai pris dans ma vie quelques leçons qui m'ont été utiles et le sont encore aujourd'hui. C'est le début d'un revirement alors que l'erre du prestige de la deuxième guerre mondiale parait se poursuivre. C'est si vrai qu'il n'y a plus de pays devenant communiste même sur la lancée de libération nationale à partir de 1959 avec l'ultime révolution cubaine.
Les premières leçons de ce que représente le collectif me furent données quand j'ai été élue ou désignée comme membre du comité central. J'ignorais totalement que j'aillais être élue parce que Guy Hermier n'étant pas d'accord avec ma nomination, il n'y avait pas préparé ma fédération. C'était un piège dans lequel il me jetait qu'un apparatchik aussi averti que lui ne pouvait ignorer. Et pour moi, il fut d'autant plus difficile à affronter que le candidat de la fédération des Bouches du Rhône était un communiste exemplaire, un personnage dont la vie entière témoigna de la pureté de ses engagements Paul Biaggini. J'ai compris tout de suite la colère de la délégation des Bouches du Rhône à qui on imposait sans le lui dire cette intellectuelle fantasque en écartant son choix, celui d'un militant ouvrier exemplaire. J'étais piégée comme eux et toute la fédération m'a barrée dans ce congrès . j'ai été la plus mal élue, la plus refusée par la base qui se puisse imaginer. Ce n'était pas de ma faute et je l'ai payé quand plus personne ne savait l'origine d'une telle hostilité. On n'agit pas contre le collectif et il faut parfois perdre du temps pour obtenir son accord. Guy Hermier,s'était rallié non seulement à l'eurocommunisme mais à des "Italiens", qui pensaient qu'il fallait détruire le vieux PCF pour voir naître une autre période révolutionnaire typiquement "européenne"mena une guerre souterraine contre Georges Marchais mais peu à peu, celui-ci ayant disparu eut l'habilité de s'établir avec d'autres dans le légitimisme . Une orientation commença à prévaloir : il fallait conserver en priorité les élus, plutôt que les cellules d'entreprise ce qui coïncidait avec la désindustrialisation et les vagues de privatisation qui furent imposées par Jospin sous une autre participation communiste... Plus généralement le communisme devrait être débarrassé du poids de l'erreur qui avait fait naître le socialisme dans un pays démocratiquement sous développé, cette "orientation" a peu peu rallié le vieil ouvriérisme du PCF marseillais, à cette entreprise de liquidation.
J'étais contre comme l'était partiellement Georges Marchais, mais moi j'étais dès l'origine vouée au pilori et plus encore quand vint Robert Hue et ses successeurs. Paradoxalement j'ai tenu bon à cause de mes recherches sociologiques sur la classe ouvrière, sur y compris comme je l'ai raconté un ancrage qui me faisait ouvrir le dialogue avec Bourdieu et mon intérêt pour Marx.
Mais ce n'était pas le chemin le plus évident pour être comprise puisque la première chose qui fut sacrifiée fut la formation des adhérents, y compris la connaissance des classiques du marxisme...
Les choix théoriques et pratiques ne s'exprimaient pas clairement mais toujours avançaient masqués sous le légitimisme de l'organisation. et donc celui et surtout celle qui présentait un profil en rupture avec la dite organisation payait pour les autres .Ma principale erreur, celle d'aujourd'hui encore est ma propension à ne pas me préoccuper de ce niveau pourtant indispensable de la politique, celui sous lequel s'opèrent les consensus. Je sais tout cela et c'est un apaisement que de suivre à distance y compris votre mise à mort pour y trouver confirmation de vos analyses. Mais la première chose que l'on doit comprendre c'est le masque que prennent les intérêts dans des ,temps de contrerévolution. Ce qui est dit, ce qui surtout n'a plus le droit d'être dit devient alors révélateur. J'en ai parlé à propos de la disparition actuelle de ce qu'a représenté Stalingrad. Mais on peut également noter l'accoutumance à la guerre, à la menace.
Les leçons qui m'ont apportées se sont multipliées , celle de Gaston Plissonnier m'expliquant que j'allais être membre du comité central et me disant "Il n'y en a pas beaucoup et encore moins qui sont dignes de l'être". Ce à quoi j'ai répondu que si cela n"allait pas je partirais. Il s'indigna "Tu feras ce qu'on te dit et c'est nous qui déciderons". Après avoir été injustement boycotté par toute ma délégation tout au long du congrès et dans le car du retour. Mon compagnon Pascal Fieschi stupéfait de cette nomination m'a donné un conseil "rien de plus difficile à diriger que les communistes c'est tous des chefs". Lui aussi mériterait un livre entier et son exemple serait plus éloquent que toutes mes analyses... Entre temps Francette Lazare m'avait mise en garde: tu es une intellectuelle connue (j'étais membre du Comité national du CNRS, mes travaux jouissaient d'une réputation académique internationale) si tu choisi d'être à la direction du PCF n'accuse personne ce sera ton choix. Enfin dernière leçon celle de Juquin : personne ne tenait vraiment à présenter les positions du parti sur la question des homosexuels, donc quand juquin me proposa ce rôle j'acceptais avec enthousiasme en disant que c'était une honte d'enquiquiner les gens pour une question pareille, d'ailleurs c'étaient des obsédés sexuels qui s'interrogeaient sur ce qui se passait dans un couple... Juquin m'a arrêtée: "ce que pense danielle Bleitrach la France entière s'en fout mais ce que pense le PCF intéresse au delà de nos rangs, alors tu dis seulement ce qu'on te dit de dire. J'ai été totalement convaincue de la justesse de son raisonnement.
Tout cela pour expliquer aux jeunes générations qui ignorent ce qu'est le collectif qu'effectivement il faut toujours mesurer ce que l'on représente quand on veut réellement construire. Comprenez moi bien il ne s'agit pas seulement de déplorer ce qui paraît relever du harcèlement scolaire mais bien réfléchir à votre propre efficacité. S'il s'agissait simplement de revendiquer la liberté de penser je conseillerais aux amateurs de considérer qu'ils ont à leur disposition avec internet l'équivalent de journaux intimes déposés pour l'éternité et qu'ils peuvent toujours espérer être lus dans un avenir proche ou lointain. Maintenant la question est le FAIRE, la réalisation de leurs choix ils sont obligés d'en penser par la réalité qui est toujours collective avec des collectifs plus ou moins en situation de réalisation. et il s'agit là d'un art dont il faut respecter toutes les précautions, qui exige beaucoup de travail, beaucoup de réflexion et le parti fut une école qui offrit aux militants ouvriers des trésors accumulés.
Il y a donc l'apprentissage passionnant de ce que vous concevez comme votre véritable liberté comme dans toute éducation. L'acceptation de la frustration est nécessaire encore faut-il que cela s'accompagne de la perception d'un acquis et c'est là peut-être que les temps de contre révolution sont particulièrement difficile puisque la relation qualité prix entre le collectif et l'individu parait s'inverser. Si comme le gens de ma génération, ce 1% mondial en train de disparaître vous avez connu le temps de "l'éblouissement" vous n'y avez pas de mérite. Pourtant même nous, nous avons dû découvrir comment résister. Le romantisme des temps jadis n'est pas la force sur laquelle tabler, elle risque même d'entretenir des rancune stériles.
2) PARCE QUE PLUS VOUS REFUSEZ LA DEFAITE PLUS VOUS DEVEZ ETRE LUCIDE
Henri Malberg, qui était un des individus les plus charmants qui se puisse imaginer , m'avait dit le fond de l'attitude qui détourna le PCF de la compréhension géopolitique : un jour où je tentais d'expliquer combien il était nécessaire de défendre Cuba, c'était en 1995, en pleine période spéciale. L'Humanité s'obstinait à publier les papiers de Régine Desforges - qui croyait peut-être elle aussi sincèrement être "guévariste" en ne s'intéressant qu'à la prostitution des gamines à Cuba. Sans parler de celle qui de Mexico assurait les papiers quotidiens et dont le moins que l'on puisse dire était la sympathie éprouvée pour tous ceux qui avaient des états d'âme... Je ne doute pas de leur bonne foi mais le fait que tous ces gens se sont aisément résignés. J'avais tenté de protester contre une telle "couverture" de cette formidable résistance cubaine, celle des femmes en particulier... et je m'en étais ouverte auprès d'Henri qui dirigeait les "amis de l'Huma". Gentiment il m'avait dit : "Danielle tu es trop romantique. Cuba va tomber comme l'Union soviétique... Les camarades ont assez souffert, inutile de les engager dans un combat perdu d'avance, il faut les préparer et ne leur faire attendre rien d'autre que' d'eux mêmes!"
Ce fut un choix bienveillant sans doute mais l'enfer est pavé de bonnes intentions et il déboucha rapidement sur le soutien aux dissidents de Robert Ménard et à l'opération des Champs Elysées où l'on cria "Cuba si Castro no". Patrick Le Hyaric patronna pour l'humanité un dissident cubain présenté par Robert Ménard et ile journal soutint l'opération qui rassembla tous les intellectuels de gauche pour dénoncer la dictature de Fidel Castro. Anne Ascaride et la troupe des Guédiguian et autres m'insulta en m'accusant d'être amie des "despotes", quand je voulu les mettre en garde. Bref entre "romantisme" gauchiste et gout de la tyrannie, mon cas était pesé et jugé pour l'éternité de la contre révolution.. par tous et surtout par le PCF et sa presse. Mon interdit et la censure qui me' frappe débuta là, jamais pas plus hier qu'aujourd'hui cette censure fut levée, la transmission se fit toujours à cause du "légitimisme", personne ne savait ce dont j'étais réellement coupable on parla de mon mauvais caractère de mes prises de position indéfendable et au-delà de l'humanité ce fut toute la presse communiste qui m'interdit. Le secteur international se passa de trotskiste en trotskiste le même interdit auquel participe l'Université d'été et son dirigeant Roubaud Qashie... Je ne suis pas la seule à m'être trouvée prise dans cette nasse, certains en moururent de chagrin, d'autres en ont conservé une rancune que rien n'entame, ce fut un gâchis que l'on aurait pu éviter. .
Le paradoxe sur lequel je voudrais insister était que la situation faisait de moi exactement le contraire de ce romantisme gauchiste. Ce que je découvrais à Cuba c'est que l'on ne résiste pas si on n'a pas la lucidité de la situation, si on a la moindre illusion. Il faut une lucidité impitoyable et Fidel était l'homme de la situation, celui qui savait depuis 1983 au moins la nature de ce qui se passait. Il avait perçu la manière dont l'impérialisme retournait sa crise sur la planète et en particulier les pays du sud. J'ai souvent cité ce rapport que j'avais trouvé dans les livres d'occasion de la vieille Havane sur son intervention au sommet des non alignés en 1983. je l'ai toujours . Fidel a plus vite que quiconque perçu les conséquences de l'effondrement de l'URSS et mis en place une manière de résister. J'étais là encore aux premières loges pour apprécier cette nécessaire lucidité et la perspective stratégique qu'elle offrait. Risquet, qui avait dirigé les contingents cubains en Afrique, participé aux batailles de l'Angola et négocié avec Kissinger m'expliquait ce qu'était la Chine et me mettait en garde: "quand tu crois avoir compris quelque chose à la Chine c'est déjà dépassé"... ; IL était le contact direct de Fidel avec le gouvernement chinois et conservait une infinie tendresse et respect, pour l'URSS. je me souviens encore de la manière dont il avait accueilli Ziouganov à Chandīgarh dans le Penjab. Ziouganov nous avait affirmé alors que les communistes russes allaient reprendre le pouvoir. Risquet, tout en lui manifestant du respect, m'avait confié: Il ne reprendra pas le pouvoir, la Russie n'a pas la force pour le moment mais c'est un homme courageux.
Risquet était lui-même l'assesseur de Raoul Castro qu'il avait accompagné toute sa vie y compris lorsqu'ils étaient tous les deux membres du plus vieux parti communiste. Risquet était le fils d'ouvriers du tabac, enfants trouvés chinois vivant dans les Solares, il en avait la ruse silencieuse... Il était l'exécutant des traits de génie de Fidel, que ce soit dans la sierra ou dans les pièges africains. Il était proche des syndicats et de l'armée, tout le concret de la révolution. Il était le gouverneur de la province d'Oriente lors de l'affaire des fusées de Cuba. Le 15 octobre 1962, le gouvernement américain découvre, stupéfait, des clichés de plusieurs rampes de missiles nucléaires soviétiques sur l’île de Cuba. A moins de 200 km des côtes américaines, un tel arsenal représente une menace. Cette affaire à elle seule méritait des volumes entiers. C'est ainsi que j'ai su qu'en pleine période spéciale Fidel organisa à Cuba une reconstitution de l'affaire en présences d'acteurs venus des USA et de maréchaux ex soviétiques. Les Américains stupéfaits découvraient jusqu'où les Cubains, les dirigeants et le peuple étaient prêts à un affrontement pour leur liberté. Ce jeu de rôles en pleine chute de l'URSS et de tout le pacte de Varsovie signifiait simplement la piqure de rappel du prix que Cuba donnait à sa dignité.
Moi, qui me trouvait par hasard là j'avais appris à me taire et à supporter les quolibets de ceux qui se vantaient pour mieux s'effondrer au premier choc venu... Aujourd'hui je ne sais pas ce qui se passe réellement, mais je peux l'interpréter, il suffit parfois d'une déclaration à laquelle personne n'attache de l'importance pour que l'attention soit alertée... Ce savoir est celui véritable que ceux qui luttent réellement acquièrent y compris sans avoir besoin de voyager autant.
Pour résister comme le faisaient les Cubains il fallait non seulement être lucide, mais avoir une vision à long terme et avoir la patience d'agir dans des temps hostiles où il fallait rassembler large, c'était exactement le contraire du gauchisme mais aussi de l'opportunisme. Certes j'étais loin d'être l'individu le plus doué pour porter cette ligne ne serait-ce que parce que je n'ai pas le moindre goût du pouvoir et de tout ce que cela suppose de maitrise et de patience mais je savais au moins ce qu'il ne faut pas faire. je comprenais le langage de ceux qui se battent réellement...
C'est cela que je n'ai cessé de chercher à transmettre et qui m'en occupée durant des décennies, la plupart de ms écrits et même le site histoireetsociete. Cela fait trente ans et plus que je tente de transmettre ce que je sais.
BLEITRACH Danielle
24 novembre 2021
01. Femmes13ter. Couple militantÉducation
Née le 17 avril 1938 à Marseille ; professeure, maître de conférences de sociologie à l’université de Provence, journaliste, essayiste ; militante de l’UEC et de l’UNEF ; militante syndicaliste du SNESup ; militante communiste, membre du comité central du PCF puis du comité national de 1982 à 1996, rédactrice en chef-adjointe de Révolution.
Sa famille maternelle était d’origine ouvrière. Sa mère, Jeanne Biressi, vendeuse au Prisunic de Marseille puis dans le mobilier, était membre du Parti communiste ; sa grand-mère militait à l’UFF (Union des femmes françaises) ; son grand père, traminot, avait milité à la CGTU. Du côté de son père, sa famille était issue de la petite bourgeoisie intellectuelle juive polonaise. Son père, Léon Bleitrach, était représentant de commerce puis entrepreneur dans le prêt à porter ; franc-maçon, il militait au Parti socialiste SFIO.
Enfant, Danielle Bleitrach vécut pendant la guerre, dans l’angoisse. Se trouvant en 1943 à Cannes (Alpes-Maritimes), au Palace Bellevue où étaient logés des réfugiés, elle fut sauvée de l’arrestation lors d’une rafle opérée par la Gestapo, grâce à des complicités de résistants du secteur. De la Côte-d’Azur, sa famille alla rejoindre le maquis à La Voulte-sur-Rhône (Ardèche). Elle échappa ainsi à la déportation dont furent victimes 18 des membres de sa parentèle, qui ne revinrent pas des camps, sauf un.
Après le lycée Marseilleveyre (VIIIe arr.), elle poursuivit ses études universitaires en histoire à Aix-en-Provence, et obtint en 1966 un diplôme d’études supérieures en histoire religieuse du Moyen Âge sous la direction de Georges Duby. Elle opta ensuite pour la sociologie urbaine et soutint sa thèse de 3e cycle en 1972, sous le titre Structure sociale et organisation urbaine : les élus locaux et les actions régionales d’aménagement. Ce travail d’inspiration marxiste avait été effectué dans le cadre du Laboratoire de sociologie de l’urbanisation.
Cette période estudiantine correspondit aussi à ses premiers engagements politiques. Elle adhéra au Parti communiste français en 1956. Très influencée par le rôle joué par l’URSS contre le nazisme, inquiète de la série de manifestations anti-communistes assez virulentes en France et à Marseille, elle interpréta l’intervention soviétique à Budapest comme celle, légitime, combattant la « contre révolution hongroise ». Après avoir envoyé son bulletin d’adhésion au PCF, elle mit cependant deux ans à trouver un cadre militant à la faculté d’Aix-en-Provence.
Danielle Bleitrach participa en 1958 à la fondation de l’UEC (Union des étudiants communistes) à Aix, y milita activement, ainsi qu’à l’UNEF, s’investissant fortement contre la guerre d’Algérie, expérience qui structura ses convictions, tout en menant d’autres activités clandestines de soutien aux opposants communistes à Franco en Espagne. Dans les conflits internes de l’UEC, elle fit partie des militants qui demeurèrent proches de la direction du PCF. Dans une cellule universitaire particulièrement contestataire, elle resta attachée à la discipline du parti et s’éleva contre ce qu’elle considérait comme « des déviations de l’eurocommunisme et une négation de la direction ouvrière du parti ». Elle suivit rapidement les écoles de formation jusqu’à l’école centrale et, ultérieurement, elle donna des cours sur les questions de société à l’école centrale de Draveil.
Commença ensuite sa carrière enseignante, comme maître-assistante, successivement à l’École d’architecture de Marseille-Luminy puis à l’Institut d’aménagement régional (IAR). Entre 1972 et 1974, elle dispensa aussi des cours sur la « sociologie de l’État » à l’Institut d’études politiques de Grenoble. Elle enseigna jusqu’à sa retraite comme maître de conférences dans le département de sociologie de l’université de Provence, participant à la direction du laboratoire d’urbanisation dans lequel elle avait fait ses premiers pas de chercheure. L’équipe de recherche qu’elle créa avec Alain Chenu, multiplia les travaux sur l’aménagement du golfe de Fos.
La décennie 1970 fut aussi l’époque où elle milita activement au SNESup, dans les établissements où elle enseigna et dans son département de sociologie, ainsi qu’au comité national du CNRS (section sociologie) pendant deux mandats (1969-1973). Elle mena en particulier les actions pour l’intégration des vacataires. Son activité syndicale à l’IAR lié à la faculté de droit, entraîna des formes de répression à son égard, sur des bases politiques.
Membre du comité fédéral communiste des Bouches-du-Rhône, elle fut élue au comité central du PCF en 1982 et le demeura jusqu’en 1996. Elle accompagna l’arrivée de la Gauche au pouvoir en 1981, en étant membre du comité des transports, organisme en lien avec le cabinet de Charles Fiterman.
À la fin des années 1970 et au début des années 1980, elle se prononça contre l’attitude contestataire de nombreux universitaires communistes. Soutenue par Maxime Gremetz, proche à la fois de Louis Aragon, de Gaston Plissonnier, avec qui elle s’entretint pour son livre, Une vie pour lutter en 1984, et de Gisèle Moreau dont elle fut la plume pour Libres et égales, elle écrivit un chapitre consacré aux femmes soviétiques dans Femmes du monde et partagea les conceptions de la direction du Parti dans sa lutte contre des idées, estimées dangereuses, d’intellectuels communistes. Son rôle se renforça quand elle participa à la création, comme rédactrice en chef-adjointe, de l’hebdomadaire Révolution (publié notamment en direction des intellectuels) qui succéda aux revues La Nouvelle Critique et France nouvelle. Elle était par ailleurs membre du comité des libertés placé sous la direction de Georges Marchais.
La seconde constante complémentaire de l’itinéraire politique de Danielle Bleitrach résidait dans sa volonté de toujours « disposer d’un parti de classe ». Depuis son adhésion à l’UEC et sa lutte contre les « italiens », jusqu’à son combat au sein de sa cellule, puis au Comité central, dans le cadre de ses activités de rédactrice en chef de Révolution, elle poursuivit la défense de la même ligne : que le PCF « conserve son ancrage ouvrier ».
Entre 1992 et 1998, élue au Conseil de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, aux côtés de Raymond Jean, elle suivit les questions culturelles. Dans son engagement d’intellectuelle, outre la sociologie, elle exprima souvent son vif intérêt pour la théorie marxiste, en particulier en tant que membre de la commission de l’éducation, du secteur des intellectuels et de la culture du comité central puis national, puis du secteur international. Elle compléta aussi son cursus universitaire en passant une maîtrise de cinéma, et publia un livre de sociologie du cinéma sur Bertolt Brecht et Fritz Lang face au nazisme. Elle écrivit dans ce domaine de nombreux articles dans la presse communiste, ainsi que dans Les Temps modernes, Le Monde diplomatique…
En complément à ses engagements politiques et syndicaux, Danielle Bleitrach s’investit aussi dans le champ associatif, en participant à la fondation d’un mouvement féministe à la faculté de lettres d’Aix, et à celle du mouvement « Marseille veut la paix » lors de la guerre en Irak de 1991. Cela correspondait à une autre dimension de son militantisme dans le domaine international. Dès la guerre d’Algérie, elle s’était engagée dans cette voie, parfois sous une forme clandestine (comme pour l’Espagne) qui n’était pas toujours, selon elle, celle du parti dans sa ligne officielle. À partir des années 1980, dans le cadre de sa profession d’enseignante et en tant que membre du comité central du PCF, elle multiplia les missions en Afrique, en Amérique latine et en Inde, à Chandigarh où elle rencontra Jorge Risquet.
Danielle Bleitrach, après un bref mariage, avait divorcé et vécut avec Pascal Fieschi (1908-1985) à partir de 1958, militant communiste et syndicaliste d’Aix, déporté à Dachau. Ils eurent un fils, Jean-Léo Fieschi, décédé en 2013. Après le décès de son mari, elle résida à Cuba avec le dirigeant communiste Jorge Risquet, qui avait dirigé les contingents cubains durant la guerre d’Angola et participé aux négociations de paix entre l’Angola et l’Afrique du Sud avec Kissinger, conduisant à l’indépendance de la Namibie et à la libération de Nelson Mandela et à la fin de l’apartheid. Jorge Risquet contribua à ancrer ses convictions sur le rôle d’une organisation révolutionnaire, enrichies par d’autres observations lors de recherches sur l’Afrique. Cette expérience à Cuba fut pour elle le point de départ d’un engagement tourné vers le renouveau international du mouvement communiste et la collaboration avec d’autres militants, intellectuels engagés dans cette voie.
Quand Robert Hue plaida pour « une mutation de l’identité communiste » du PCF en novembre 1995, Danielle Bleitrach manifesta son désaccord total, pour la première fois de sa vie militante, avec la ligne du Parti. Elle participa avec d’autres militants et dirigeants comme Henri Martin, Aimé Albeher, à la création d’un groupe rassemblé autour d’un manifeste intitulé « Je prends mes responsabilités ». Hostile à la participation du PCF au gouvernement de la « Gauche plurielle » de Lionel Jospin, elle démissionna du comité national en 1996.
À partir de ce moment, elle mena un combat qu’elle qualifiait avec force « d’internationaliste », publia plusieurs ouvrages sur les résistances communistes dans le monde, d’abord tournés vers l’Amérique latine (en particulier Cuba) mais aussi vers l’Afrique, avec des articles dans Les temps modernes, Le Monde diplomatique, et elle multiplia en ce sens les conférences jusqu’en 2006.
Ayant quitté le PCF en 2003, mais se considérant toujours « communiste », ses prises de distance avec les directions du PCF, de Robert Hue à Pierre Laurent, en passant par celle de Marie-George Buffet, s’accrurent. Elle vécut cette période comme « étant désormais interdite dans la presse communiste » et entra en conflit ouvert avec la direction de l’Humanité.
Le site « Faire vivre le PCF » publiait régulièrement ses interventions. Elle utilisait fréquemment internet pour affirmer ses positions, dirigeant un blog Changement de société (de 2003 à 2011), en animant un autre avec Marianne Dunlop, Histoire et société, qui bénéficiait de contributions internationales ; tous deux étaient consacrés à ce qu’elle analysait comme une nouvelle période historique comportant de nouveaux rapports sud-sud, la montée de la Chine. À partir de 2013, avec Marianne Dunlop, elle multiplia les voyages et les conférences sur l’URSS et ce qui demeurait de l’expérience soviétique dans le monde russe.
Un temps favorable aux analyses dites « orthodoxes », elle réintégra le PCF en 2013. Lors de la préparation du 38e congrès, en 2018, elle participa à la rédaction du document « Pour un manifeste du parti communiste du 21e siècle » qui emporta la majorité des voix des congressistes. Elle écrivit aussi des romans, et en 2019 publia ses mémoires, Le temps retrouvé d’une communiste. Mémoires, aux éditions Delga
Mais en 2020, Danielle Bleitrach, tout en demeurant proche du PCF, quitta à nouveau le Parti, en considérant devoir privilégier son « option internationaliste et ses liens avec le mouvement communiste international ».
Dans ses interventions, se mêlaient une vigilance favorable aux orientations de la direction du PCF de Fabien Roussel et des analyses socio-politiques intégrant les apports nouveaux des sciences humaines et politiques, appliquées à l’action militante. Dans le même temps, elle participait à des travaux innovants de sociologie sur le monde ouvrier et la vie urbaine à partir d’enquêtes régionales puis sur l’immigration, débouchant sur des terrains extérieurs (Cuba, Amérique du Sud, Afrique noire). La Pravda, le journal des communistes de la fédération de Russie, le 3 septembre 2021, consacra une page entière au parcours de Danielle Bleitrach, et au fait qu’elle n’avait jamais renié l’URSS. Junge Welt, quotidien allemand de tendance marxiste, reproduisit cette interview où elle était appelée à témoigner sur l’histoire des communistes, pour en dénoncer ce qu’elle considérait comme la monstrueuse identification effectuée par l’Union européenne entre nazisme et stalinisme. « L’international, concluait-elle, nous aide à voir la dimension mondialisée des problèmes et à échanger nos expériences. Il faut rompre avec ce village Potemkine créé par le capital, où les puissances occidentales capitalistes seraient les maitres d’une opinion internationale pure fabrication de leurs médias. »
Sources et bibliographie
Œuvres principales
ŒUVRE : Le fichier de la BNF comprenait en 2021, 16 références et une avec « Danièle » comme prénom, dont :\r - Avec Alain Chenu, L'usine et la vie : luttes régionales, Marseille et Fos, Maspero, 1979.\r - Avec Jean Lojkine, Ernst Oary (Alain Chenu), Christian Delacroix et Alain Maheu, Classe ouvrière et social-démocratie : Lille et Marseille, Éditions sociales, 1981.\r - Le Music-hall des âmes nobles : essai sur les intellectuels, Éditions sociales, 1984.\r - Avec Viktor Dedaj et la participation de Jacques-François Bonaldi, Cuba est une île, Le Temps des cerises, 2004.\r - Avec Jacques-François Bonaldi, Cuba, Fidel et le Che, ou l’aventure du socialisme, Le Temps des cerises, 2008.\r - Avec Richard Gehrke, Nicole Amphoux, Julien Rebel, Bertolt Brecht et Fritz Lang. Le nazisme n’a jamais été éradiqué, La Madeleine, LettMotif, 2015,\r - Avec Marianne Dunlop, URSS vingt ans après – Retour de l’Ukraine en guerre, Delga, 2015 ; 1917-2017 Staline, Tyran Sanguinaire ou Héros National ?, Delga, 2017.\r - Le temps retrouvé d'une communiste. Mémoires, Delga, 2019.
Sources
SOURCES : Site : www.lavantgarde.fr. — Entretien avec Danielle Bleitrach, 30 août, 3 et 4 septembre 2021 ; réponse de la militante au questionnaire. — Danielle Bleitrach, Le temps retrouvé d'une communiste. Mémoires, Delga, 2019. — Notes d’Alain Dalançon et de Jacques Girault.
Informations
Notice rédigée parLeidet Gérard
Département13. Bouches-du-Rhône
DictionnairesÉducation
Militantisme pol. 4-65. Communiste
6. 7. Communiste
Militantisme syndicalSyndicaliste enseignement
Syndicaliste étudiant (UNEF...)
Organisation et courantSNESup
UEC
Périodes5e période : 1940-1968
6e période : 1968-1981
7e période: 1981-2002
8e période : 2002-2022
Profession, métier, activité1. Professeur Enseignement Supérieur (Université, etc.)
Écrivain/écrivaine
journaliste de la presse communiste
Thématiques01. Femmes
13ter. Couple militant
Thèmes 1. Mandats et fonctions électives10bis conseiller régional
Villes13. Aix-en-Provence
Dernière mise à jour02/06/2026
