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Le marxisme vulgaire, politique et Théorie
Notre position concernant les formes culturelles savantes sont exactement à l'inverse de celle d'un marxisme qui serait contaminé par la pratique politique, puisque nous sommes au contraire convaincus de la nécessité de la "circularité entre culture savante et culture populaire" (nous y reviendrons). Mais la question qui est posée et mérite de l'être quand il est question d'un choix de vulgarisation et d'enseignement à la classe ouvrière, le cas de Kautsky et de son économisme qui a subi la critique non seulement de Luskacs, de Gramsci , Mariategui mais Lénine qui n'est pas cité nous parait mériter débat puisqu'il n'y a pas dans ce cas renoncement à ce travail d'éducation et de formation mais au contraire une volonté de le rendre plus riche et plus opérant. Vu l'état de la classe ouvrière et des militants politiques en France ces débats nous paraissent fructueux sans nécessairement s'identifier à un courant ou un autre mais en tirant partie des questionnements et des expériences. Ce qui est important c'est de mesurer comment dans le mouvement multipolaire nous assistons à un retour vers le marxisme auquel nous espérons contribuer ne serait-ce qu'à travers notre collaboration avec les éditions Delga.
Publié par Danielle Bleitrach
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Source : marxandphilosophy.org.uk
Critique par Helin Kotan
À propos du critique
Helin Kotan est doctorante en histoire de la conscience à l'Université de Californie, Santa Clara…
Tout au long de l'histoire du marxisme, les marxistes se sont interrogés sur la manière de communiquer leurs idées et de les faire adopter par une large partie de la classe ouvrière. Cependant, à mesure que le marxisme devenait la doctrine des partis politiques de masse, cette question dépassait le cadre de la pédagogie pour donner naissance à une relation dynamique entre les partis, les intellectuels et la classe ouvrière, relation au sein de laquelle la théorie marxiste elle-même se façonnait et se transformait. Les débats autour du « marxisme vulgaire », entendu comme une simplification ou une dilution de la théorie marxiste, sont devenus centraux dans ce processus et ont également révélé des tensions fondamentales au sein de la tradition marxiste.
Le marxisme vulgaire prend pour point de départ 1891, année où le Parti social-démocrate allemand (SPD) adopte le programme d'Erfurt, faisant ainsi du marxisme, pour la première fois, la doctrine officielle d'un parti politique de masse. Conformément aux objectifs de ce programme, l'éducation ouvrière acquiert une place prépondérante dans la politique marxiste. Edward Baring montre comment les principaux penseurs marxistes de l'époque ont élaboré leurs approches théoriques et politiques à travers les débats autour du « marxisme vulgaire » et de l'éducation ouvrière. Plus précisément, le concept de « marxisme vulgaire » apparaît pour la première fois dans les écrits de Karl Korsch, en critique de la simplification excessive de la théorie marxiste par Kautsky dans le cadre de l'éducation ouvrière. Par vulgarisation, Korsch désigne une approche qui se focalise « de manière myope sur les forces économiques et néglige les idées comme facteurs de l'action révolutionnaire » (3).
La première partie de l'ouvrage retrace comment le SPD, notamment sous l'influence de Kautsky, a développé les institutions, les méthodes et les concepts permettant de transmettre le marxisme à la classe ouvrière. Selon Kautsky, l'instinct de classe devait se transformer en une conscience de classe capable d'engendrer la révolution. Dès lors, des questions telles que « quels aspects du marxisme doivent être enseignés aux ouvriers, par qui et comment ? » sont devenues centrales dans les débats sur l'éducation ouvrière de cette période. La seconde partie aborde la crise théorique qui a suivi l'échec de la vague révolutionnaire dans des pays comme l'Allemagne et la Hongrie, malgré le modèle pédagogique élaboré précédemment. Articulée autour de critiques du « marxisme vulgaire » associé à Kautsky, cette section analyse comment Korsch, Georg Lukács, Henri de Man, Antonio Gramsci et José Carlos Mariátegui ont répondu aux causes de cet échec et comment ce modèle pédagogique a été transformé.
Baring semble reconnaître le paradoxe apparent selon lequel des penseurs marxistes engagés dans l'émancipation des travailleurs résistaient néanmoins à la simplification de la théorie marxiste associée au marxisme vulgaire. Il soutient toutefois que Lukács, Korsch et Gramsci ne s'opposaient pas à la popularisation du marxisme auprès d'une société plus large, mais visaient à le faire plus efficacement. Ils ont élaboré leurs idées en réaction à la crise engendrée par l'échec de la Deuxième Internationale à préparer la classe ouvrière à la révolution et aux impasses théoriques qui s'en sont suivies. Leurs écrits abordent un ensemble de questions communes concernant la théorie et la méthodologie de l'éducation ouvrière, la place de la pensée marxiste dans le processus révolutionnaire, la formation de la conscience de classe et le rôle que doivent jouer les intellectuels et les partis politiques dans ce processus : rôle constitutif ou simple soutien. Tout au long de l'ouvrage, Baring reconstitue avec soin les points d'accord et les divergences entre ces penseurs, qui se sont positionnés contre ce qu'ils entendaient par « marxisme vulgaire ».
Pour Lukács, la principale erreur de Kautsky fut d'avoir, tout en enseignant aux ouvriers les conclusions de Marx, omis de leur transmettre la méthode dialectique susceptible de les conduire à l'action révolutionnaire (4). À l'instar de Korsch, Lukács concevait le marxisme comme une théorie dialectique devant être constamment renouvelée pour répondre aux besoins changeants du mouvement ouvrier. La révolution ne pouvait donc naître ni d'idéaux moraux ni de lois économiques prétendument objectives, déconnectées des réalités historiques, mais uniquement de l'unité dialectique de la théorie et de la pratique. Sur la question du parti et des intellectuels, cependant, Lukács et Korsch divergeaient. Lukács soutenait que le parti et les intellectuels révolutionnaires devaient garder une longueur d'avance sur la classe ouvrière en la sensibilisant aux objectifs vers lesquels tendaient déjà les conditions historiques. Korsch, notamment dans ses écrits ultérieurs, rejeta cette position, insistant au contraire sur le fait que cette prise de conscience n'appartenait pas à la direction du parti, mais devait émerger de la pratique même de la classe ouvrière.
Contrairement à Korsch et Lukács, de Man critiquait les modèles existants d'éducation ouvrière, les jugeant excessivement « rationalistes et doctrinaux » (150). Il défendait une théorie qui mobilisait l'expérience vécue des travailleurs autant que leurs orientations émotionnelles. L'éducation ouvrière devait donc viser à raviver et à restaurer les valeurs éthiques érodées par les effets dégradants du capitalisme. Dans ses écrits ultérieurs, de Man en vint à considérer que la tâche de l'intellectuel consistait non pas à développer la conscience ouvrière, mais à mobiliser ses émotions au service d'objectifs politiques. Baring soutient que cette conception a finalement ouvert la voie à des conclusions politiques autoritaires.
Bien que Gramsci ait critiqué ce qu'il considérait comme la médiocrité de de Man (191), d'importantes affinités apparaissent entre leurs approches de l'éducation ouvrière. À l'instar de de Man, Gramsci concevait l'éducation comme un processus de transformation interne du bon sens quotidien et s'interrogeait sur la manière dont l'idéologie marxiste pouvait se concrétiser en une conception cohérente du monde. Pour Gramsci, la révolution ne pouvait survenir soudainement, mais exigeait une longue « guerre de position » capable de saper l'hégémonie bourgeoise. Le rôle de l'intellectuel n'était pas d'imposer une conscience d'en haut, mais de contribuer à transformer le bon sens que les ouvriers avaient développé par leur propre expérience en une vision du monde cohérente. Ce processus, affirmait-il, nécessitait une pédagogie réciproque entre ouvrier et enseignant (201).
Enfin, l'ouvrage se penche sur Mariátegui, dont l'engagement envers le marxisme au Pérou constitue son seul exemple hors du monde industrialisé. Contrairement aux chapitres précédents, celui consacré à Mariátegui montre que le concept de « marxisme vulgaire » était lui-même un produit des débats européens. Pour Mariátegui, un défi majeur était donc d'ordre pédagogique, une préoccupation qui se pose dans de nombreux contextes périphériques : comment enseigner le marxisme hors du monde industrialisé ? Le Pérou étant dépourvu d'une importante classe ouvrière industrielle, le marxisme ne pouvait être appliqué mécaniquement à la société péruvienne ; il fallait le reformuler pour l'adapter aux spécificités historiques du pays. Cela impliquait de reconnaître les paysans indigènes comme sujets révolutionnaires et d'interpréter les pratiques religieuses indigènes comme des expressions d'un esprit communiste (218). Les fondements de la conscience révolutionnaire existaient déjà au sein des communautés indigènes. La tâche de l'intellectuel consistait donc à traduire cet esprit communiste préexistant dans le langage politique marxiste et à le transformer en un projet politique révolutionnaire.
L'un des apports les plus convaincants de cet ouvrage réside dans sa démonstration de l'importance du développement de la théorie marxiste en Occident, intimement lié au projet politique d'éducation ouvrière. Lukács, par exemple, fut commissaire du peuple à l'Éducation et à la Culture en Hongrie, tandis que de Man et Korsch occupèrent également des fonctions ministérielles. Parallèlement, Kautsky, Gramsci, Mariátegui et Korsch furent non seulement des figures de proue de leurs mouvements politiques respectifs, mais aussi les concepteurs des programmes pédagogiques et des cursus des écoles du parti. En inscrivant le développement de la théorie marxiste dans le contexte des institutions et des pratiques de la politique de masse, Baring étaye la thèse centrale de son livre de manière détaillée et convaincante.
Néanmoins, la portée géographique de l'ouvrage limite sa capacité à retracer une théorie marxiste transnationale. Bien que Baring reconnaisse explicitement cette limite, l'analyse demeure largement confinée au monde industrialisé, le Pérou de Mariátegui constituant le seul espace d'analyse approfondie au-delà de ce cadre. Baring attribue cette limitation géographique en partie au fait que les critiques de la théorie marxiste hors du monde industrialisé se sont développées autour de problèmes et de vocabulaires conceptuels différents, reléguant ainsi le « marxisme vulgaire » aux débats européens. Cette affirmation est importante et ouvre la voie à une réflexion plus approfondie sur les différentes formes qu'ont prises les débats autour de la théorie marxiste en dehors du monde industrialisé.
L'autre limite de l'ouvrage réside dans le décalage entre son ambition méthodologique affichée et sa mise en œuvre. Bien que Baring soutienne qu'« une analyse centrée sur le concept nous aide ainsi à comprendre les objectifs et les enjeux d'une grande partie de la théorie marxiste, en montrant comment elle était liée aux institutions et aux pratiques du mouvement ouvrier et s'y intéressait » (9), et affirme explicitement que ce processus ne peut s'expliquer uniquement par une histoire intellectuelle centrée sur les intellectuels marxistes (6), le mouvement ouvrier et ses pratiques apparaissent finalement principalement à travers les débats au sein de la vie politique partisane et les transformations qu'ils ont engendrées dans la pensée des intellectuels marxistes.
Dans l'ensemble, *Le marxisme vulgaire* offre un exposé remarquablement clair des intellectuels marxistes qui ont formulé des interprétations concurrentes de ce concept et proposé différentes solutions aux dilemmes pédagogiques et politiques qu'il soulevait. Ce faisant, l'ouvrage démontre que la question de savoir qui devait enseigner la théorie marxiste à la classe ouvrière, et comment, n'était pas qu'une simple préoccupation pédagogique, mais a également façonné nombre de distinctions théoriques, de divisions doctrinales et de trajectoires intellectuelles qui apparaissent souvent comme des îlots isolés dans l'histoire de la pensée marxiste.
14 septembre 2026
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