Un film d’un brésilien kleber Mendonça Filho qui tente de retrouver l’ambiance du Brésil des années 1970 alors qu’il était enfant. Qu’est-ce qu’une dictature fasciste? C’est un très grand film, abouti et de l’ordre du chef d’œuvre. Une histoire qui nous tient en haleine d’un générique qui n’en est pas un à un fin qui ne conclue pas, parce que les héros de 2023 qui sont là ne peuvent pas tout à fait comprendre ce qu’a été la dictature des années 1970. Que pouvons-nous aujourd’hui connaître de l’histoire sur plusieurs générations d’un médecin dont le père a été assassiné et la grand mère paternelle une enfant autochtone violée par le fils de famille, le père. Lui-même, « l’agent secret » passa sa courte vie a tenter de la retrouver dans les archives de Recife et à tenter d’échapper à un salaud parce qu’il voulait être un universitaire respectueux du service public. Le film a reçu à Cannes le prix de la mise en scène et celui d’interprétation masculine, c’est le début d’une trajectoire de lauréat international et il est probable qu’il va récolter d’autres lauriers tout à fait mérités. Le plaisir du spectateur est aussi au rendez-vous sans retape de mauvais aloi et entente sur le niveau le plus consensuel comme il est désormais coutume dans l’industrie du cinéma. Tout en rassemblant large comme l’était la salle de cinéma avec des spectateurs assis par terre. Que nous manque-t-il pourtant ?

Il n’y a pas de générique mais une courte scène : un homme prend de l’essence, il a une Wolswagen jaune canari, le pompiste, un homme gras dont le ventre déborde d’un short désigne à quelque mètre une charogne puante à peine recouverte d’un morceau de carton, c’est un être humain. Des bandes de chiens errants, faméliques, viennent périodiquement tenter de s’en repaître et l’homme de la station les chasse en se plaignant du fait que cette puanteur détourne les clients. La police a été appelée mais avec le carnaval qui a déjà fait près de 90 victimes, elle a bien d’autres occupations. Une voiture de police s’approche, se désintéresse de la charogne mais commence à exiger papiers, inspection des pneus. Tout est en règle mais ils ne lâchent pas plus le morceau que les chiens et finissent par proposer de contribuer aux bonnes œuvres de la police. L’homme, le très grand acteur qui a reçu le prix d’interprétation à Cannes, Wagner Moura, finit par leur proposer son paquet de cigarette largement entamé, et le policier s’en contente. Sur la route, des figures vaudouisantes de carnaval disent la rébellion et l’angoisse de celui qui va aller se cacher dans un logis où se réfugient des proscrits qui se taisent mutuellement leur nom et leur histoire. Et le film débute rapidement. L’histoire d’une fuite qui croise celle d’autres et décrit ce que le fascisme promeut comme individus, les achète pour qu’ils exécutent des vengeances privées et lucratives tandis qu’un enfant, le fils de « l’agent secret » rêve de voir le film les dents de la mer en attendant que son papa l’emmène loin du Brésil. On voit s’accumuler les témoignages toujours mensongers et fantasmés de la presse, ceux des enregistrements du récit partiel de l’agent secret que deux jeunes étudiantes aujourd’hui en 2023, exploitent fascinées et l’une d’entre elle va rapporter à l’enfant devenu médecin chargé des dons sanguins qui ne se souvient d’avoir eu un père qu’à cause de ce que lui a raconté son grand père maternel, qui dans le cinéma lieu historique de Recife a projeté des films jusqu’à la fin de sa vie.
Tout pourtant se tient à travers des objets, le sang que recueille le médecin n’a cessé de maculer le récit, comme cette trace sur la chemise du policier tortionnaire. Le film a reçu le prix de la mise en scène et il le mérite tant il y a là un travail politique et sur la mémoire avec ce que seul le cinéma, celui des « grands » comme Hitchcock ou Lang peut apporter mais avec une autre écriture qui doit beaucoup au montage et à la reconstitution des objets, de la coupe des cheveux, pour tenter de passer inaperçu. Il dit la splendeur du continent sud-américain, l’absence de puritanisme et l’exigence des corps.
Alors le cinéma devient ce lieu de paix où l’on peut revendiquer le plaisir, le bonheur d’un logis propre et de l’échange par rapport à la violence fasciste que l’on tente de nous imposer comme le seul collectif auquel nous identifier, celui où chacun a droit à sa part d’amour.
Il s’avère que le travail que j’ai fini et dont je remercie Delga d’en oser l’édition, est assez proche de ce que prétend réaliser ce film (1), une catharsis sans complaisance et qui revendique la vie contre la fascination de la mort.
Samedi quand j’y suis allé, il a fallu me forcer tant le cocon du logis vous aspire face à la grisaille de ce mois de décembre. J’ai choisi de marcher jusqu’au centre ville de Marseille, pour me confronter à sa Canebière aussi carnavalesque que le Brésil. Une manière de refuser l’opération spectacle de Macron dans cette ville où chacun vient d’ailleurs. il y avait des tas de vendeurs d’objets et de livres de rebut. Je me suis arrêtée pour lire l’un d’entre eux paru chez Gallimard qui racontait l’histoire d’un français refaisant le périple du Che dans toute l’Amérique latine. Il parlait de la souffrance des paysages que l’on ne reverrait jamais et j’ai senti la vanité d’accumuler un livre de plus alors que le public se raréfiait et que tout avait déjà été écrit.
Nous avons perdu la bataille du livre?
Mais pas tout à fait celle du cinéma, pas encore, la salle était pleine, il y avait deux vagabonds assis par terre et moi sur un strapontin au fond. Mais il manquait à ce qui eut pu être une agora, le lieu d’un débat tels que je les avais connus une force politique, nous allions ressortir seuls chacun dans notre bulle enfantine… Pourtant ce film méritait une autre traitement.
C’est tout le sujet de ce petit opuscule qui devrait paraître en janvier et qui à partir de ce blog histoireetsociete, de la diffusion malgré la censure du livre collectif que nous avons écrit sur la Chine (2) je m’interroge sur ce qu’il est advenu à partir des années 1980 et la contrerévolution que nous avons subie. Je rassemble les pièces du dossier et pose des urgences si l’on veut effectivement ne pas se laisser absorber par la déchéance programmée de la France, mais j’ai aussi tenté de le faire dans l’apaisement, pour moi, comme pour le film, une troisième partie s’est imposée pour jouer avec les faux semblants, avec les contraintes génétiques fabrique de malentendus mais aussi d’amour au-delà des mots. ce film dit les origines mystérieuses et ce que chacun doit travailler pour oser dire qu’il aime son ennemi qui fait partie de son identité et le conduit à la violence de la rébellion.
Ce film est empreint de la même volonté d’utiliser la même puissance d’une narration de l’histoire que l’on conte et d’en détourner la fascination pour dire que Marcelo n’est pas un agent secret mais un universitaire poursuivi par des pourris, des gens qui font leur beurre avec la privatisation et qui ont trouvé des complices qui l’accusent de communisme. Et ceux qui sont les tueurs à gage qui le traquent et finiront dans un massacre généralisé sont des prolétaires qui pour des sommes modiques sont les seuls à faire l’ignoble travail par haine de ceux qui les méprisent auxquels ils identifient le malheureux universitaire.. Tous les proscrits sont à leur manière la proie d’un tel malentendu et dans ce qui devient un carnaval généralisé sanglant et violent comme le film auquel chacun se rue « les dents de la mer » pour y revivre ce que personne n’ose affronter: le fascisme sous son visage le plus ordinaire. Ce film dit que personne n’ose affronter frontalement le fascisme, il y a seulement les gestes qui coutent très cher à celui qui les ose dans la solitude, la limite des solidarités sans force véritablement organisées.
Voilà nous allons avoir ce temps de Noël baptisé la trêve des confiseurs. Profitez-en pour vous faire ce plaisir utile pour voir se film. Histoire et société dont je prends le relais et Franck le fera pour le premier de l’an, va entrer non pas dans une trêve mais dans une plongée dans ce qu’interdit le fascisme: faire le lien avec votre mémoire, vos peurs, vos joies et la profondeur historique qui donne sens à tout cela.
Danielle Bleitrach
(1) Le titre est déjà là il s’agit d’un « cahier du pourquoi », peut-être y en aura-t-il d’autres mais pour le moment ce n’est pas le cas. Celui-ci s’appelle le zugzwang, cette figure du jeu d’échec dans laquelle chaque mouvement ne peut que dégrader la situation, et l’idée est qu’il y a un retournement de tendance. A partir des années 70 et surtout 80 faute d’une stratégie tout mouvement de notre part approfondissait la défaite. Mais aujourd’hui avec le monde multipolaire, le rôle de la Chine et du socialisme, c’est l’occident hégémonique que chaque mouvement fait perdre. Comment en profiter? Donc je cherche un sous titre qui dirait cela… Si vous avez des idées ne vous gênez pas… Ce petit livre de 166 pages avec des illustrations va paraître en janvier – février chez Delga.
(2) Danielle Bleitrach, Marianne Dunlop, Franck Marsal, jean Jullien. Quand la France s’éveillera à la Chine, la longue marche d’un monde multipolaire.
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Chabian
Un écho de notre ciné-club à Charleroi (Belgique). L’animateur a cité le réalisateur soulignant que le Brésil n’a fait aucun travail sur son passé, aucune condamnation, de sorte que la noirceur de la violence persiste dans la mémoire des familles, et les pratiques continuent dont cette crapule du pouvoir cherchant à supprimer cet universitaire et ceux qui l’entourent. Et ce portrait de cette société est un kaléidoscope de nombreuses personnes (tous les acteurs sont évidents dans leur rôle, bravo au casting) avec des vies différentes et pourtant une cohérence d’humanité en danger en ressort magnifiquement. Le côté thriller et son angoisse emballe le film, mais le tragique est ailleurs, dans les liens humains. Sur le titre : brièvement, on voit à la TV un film avec Belmondo à l’image et le titre « agento secreto » ; recherche faite, c’est le film « Le Magnifique » exploité là-bas sous ce titre. Et le réalisateur révèle que le film est bourré de références pour qui veut : la station d’essence du début, c’est « La Mort aux trousses » ! (C’est pas ma tasse de thé, cela fait étalage de culture, c’est un peu une mode actuelle). En fait le film commence par une bande son, et on est déjà pris alors que passent ces épuisants logos de producteurs (Canal+ etc. etc.) puis quelques images en noir et blanc, et soudain la couleur saturée de soleil de la station et de son cadavre saignant. Oui, car tout est calculé, de la couleur à la bande son, avec peu d’effets de caméra mais un montage très rythmé, dynamique. Pourtant ce n’est pas un film « inoubliable » émotionnellement, car l’angoisse est la plus prenante. Mais c’est une oeuvre d’art secrètement politique !