Histoire et société > Éditorial
Editorial : La paix de Dieu révolutionnaire de l'an mille décrite par Georges Duby inspire-t-elle Léon XIV ?
j'ai souvent expliqué à quel point de grands historiens français en lien d'ailleurs avec l'apport de l'histoire soviétique pour nombre d'entre eux ont créé une approche des sociétés qui demeure très forte non seulement dans la tradition universitaire français mais également dans l'imaginaire populaire qui marque la circularité entre culture savante et culture populaire à laquelle je rends souvent hommage comme à un fleuve souterrain qui travaille l'Europe et la France en particulier. C'est sans doute parce que j'ai été nourrie et formée par ces grands historiens que je vois dans cette visite du pape en France quelque chose de l'ordre de ce qui selon Georges Duby fut la révolution de la paix de Dieu . IL s'agit en fait du passage à un autre mode de production autre civilisation, dans les désordres de la fin de l'empire romain qui durèrent plusieurs siècles et face auquel l'Eglise et en particulier une papauté en lien avec les grands monastères clunisiens intervient pour proposer un modèle idéologique, celui des trois ordres mais aussi une paix devenue la finalité de la puissance qui jusqu'ici s'était exercée par la violence.
Publié par Danielle Bleitrach
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Article original pour le blog
Disons tout de suite que cette interprétation révolutionnaire de Georges Duby qui contestait le mythe de la terreur de l'an mil du XIX e siècle est actuellement à son tour contestée par D.Barthélemy qui considère disons qu'il s'agit d'une particularité française liée aux engagements de Georges Duby et au "romantisme" révolutionnaire français qu'il compare à celui de Michelet. Mais ce romantisme révolutionnaire s'il est une "particularité" française, il ne me semble pas indifférent que ce pape érudit ait choisi de lui rendre hommage et y voir un modèle de son pontificat dans un monde marqué par une grand basculement vers la fin de l'occident et de son hégémonie.
je vais essayer de résumer une pensée érudite et foisonnante qui est celle de Georges Duby mais rien ne remplace la lecture des textes et je vous conseille au moins la leçon inaugurale de Georges Duby au collège de France (1) . L'interprétation de Georges Duby part de la mort de l'empereur carolingien Henri II qui maintient le mythe de l'empire romain repris par Charlemagne se faisant couronner à Rome. Georges Duby décrit une Eglise imposant aux désordres féodaux un système idéologique prend la place de la fiction de l'empire romain et qui empêche que l'on conteste le pouvoir royal en le fondant sur un nouvel ordre. Celui-ci en finit définitivement avec l'esclavage et intègre toute la population, y compris les femmes mais à la place de l'empire romain esclavagiste qui s'est décomposé en de multiples chefferies locales faisant régner la terreur et les pillages sur des paysans faméliques, ceux qui se réfugient dans les profondes forêts, c'est dans le fond l'univers de Kamelott ce feuilleton sur le roi Arthur ancien légionnaire romain qui a connu un si grand succès. Simplement tout part en dernière instance du soc de charrue en métal qui essarte, apporte de nouvelles terres sous la protection des grands monastères qui ont conservé une autorité morale.
Ce système, cette révolution de la paix de Dieu part des forces productives comme le pape pose la question de l'intelligence artificielle, elle part donc de cette capacité du paysan famélique d'un surplus de nourriture mais elle ne se résume pas à l'économique. Georges Duby l'affirme : "il est apparu indispensable à certains de compléter l'étude des assises matérielles des sociétés anciennes par celle des rites et des croyances et de mythes de tous les aspects d'une psychologie collective qui régissent les comportements individuels, et en fonction desquels , aussi directement et de manière aussi nécessaire qu'en fonction des faits économiques ,s'ordonnent les relations sociales. " (2)
Georges Duby pour élaborer cette conception s'est largement inspiré de ce qui s'est passé en Bourgogne et dans son Maconnais natal pour décrire ce mouvement subversif de l'Eglise capable de rompre avec la société qui s'est décomposée et proposer donc un ordre qui fonde la légitimité de la royauté en crise profonde : c'est le modèle des trois ordre dont on peut considérer qu'il sera celui sous lequel se fera la Révolution française : le prêtre prie et crée le lien avec Dieu, le noble gouverne et protège les faibles, le paysan dans la paix travaille et nourrit l'ensemble. Ce modèle est-il indo-européen ? c'est une interprétation qui a été approuvé et qui donc unirait le continent et au-delà.
La nouveauté est que toute la société est prise il n'y a plus l'exclusion des esclaves mais aussi des femmes caractéristique de la société esclavagiste romaine dont Marx voit la décomposition avec Spartacus. Georges Duby dans une description saisissante "Un jour les chariots des peuples barbares forcent le barrage que les armées romaines opposent à leur progression" ... décrit cette longue fin de l'empire romain et le rôle de l'Eglise...
Ce modèle l'originalité c'est qu'il ne va plus fonder la puissance sur la guerre mais sur la paix que la puissance de la royauté et se sa chevalerie feront régner ce qui rentre en contradiction avec l'armature des pouvoirs que l'Eglise prétend justifier et sous-tendre. Vouloir faire du roi une puissance pacifiste et de sa chevalerie les garants de la paix c'était desserrer l'emprise de violence que ceux-ci exerçaient.
Cette paix de dieu ne se termine pas avec l'an mil il faut voir que ce fil conducteur de la société féodale Georges Duby va le tisser tout au long des heures de la nation comme avec son étude sur le dimanche de Bouvine et comment tout cela se termine en liberté, égalité fraternité là encore rappelé par le Pape.
J'ai été stupéfaite parce que le premier intervenant venait de Bourgogne, de ce creuset de terre de France et j'ai repensé à Gaston Plissonnier me dictant ses mémoires et me racontant comment il avait reconstruit le parti communiste en allant de ferme en ferme, discutant longuement avant d'oser recruter et c'était la même histoire que m'avait raconté mon mari dans le bassin minier, puis le contact avec "les gaullistes"... reprenez pied dans votre histoire mes camarades sans sectarisme et en dépassant les divisions mortifères, c'est ce qui m'intéresse chez Fabien Roussel mais il faut aller encore plus loin.
La référence à Saint Paul n'est pas non plus là pour rien... Il faut apprendre à ce que nos langages s'échangent, se traduisent...
Je vous conseille donc une fois de plus de lire, de prendre connaissance de tout notre patrimoine intellectuel qui permet un dialogue renouvelé entre ceux qui apparemment sont éloignés les uns des autres.
Ce n'est pas un hasard si le Pape qui a depuis François hérité d'une conception plus tiersmondiste de ce qu'est le monde vient à ola rencontre de la France, de la paix de Dieu dont il ne peut ignorer le rôle millénariste proposant un autre modèle de coexistence et nous qui nous battons pour ce monde multipolaire nous voudrions tant que s'ouvre ce dialogue et nous sommes convaincus que c'est en partant des petits, des humbles et de la richesse souveraine des nations dans un ordre souverain et égalitaire que pourra s'imposer la paix et le développement.
Oui il faut ne pas avoir peur du dialogue et considérer que ce que propose Léon XIV est à la fois une construction idéologique et la prise en compte de tout ce qui nait en particulier dans ce monde...
Cette référence historique est d'une actualité brulante parce qu'elle dit quelque chose d'essentiel, nous tournons la page d'une civilisation nous entrons dans une autre et il n'y a pas d'autre solution que de faire confiance à la jeunesse qui entre dans cet autre monde avec ce qu'elle est déjà et nous n'avons pas d'autre choix que de vous offrir les fragments de la nôtre pour que vous les utilisiez suivant votre propre histoire et vous ne voulez pas la guerre, vous avez raison, mais pour cela a dit le pape il faut que vous deveniez des "saints"... Mon mari pendant ce temps de la résistance, de la torture et du camp de concentration m'a dit lui le communiste: "pendant ces années là j'ai été un saint... " pour le reste il refusait de juger et disait "je connais la conscience d'un honnête homme c'est un abime..."
Donnez parce que vous ne recevrez que ce que vous avez donné, donnez sans mesure et vous recevrez la vie éternelle, simplement nous n'avons pas la même conception de la vie éternelle, pour le chrétien c'est l'amour en Jésus la transcendance de la résurrection, pour les communistes c'est pour l'amour de la vie, de l'humanité... c'est aussi ça la révolution pour laquelle celui qui croyait au ciel et celui qui n'y croyait pas pouvaient donner leur vie c'est exactement ce que j'ai tenté de dire dans le zugzwang .
danielle Bleitrach
(1) La Pleiade vient d'édite les oeuvres de Georges Duby , je ne saurais trop vous conseiller cette lecture et de la croiser avec l'édition des oeuvres littéraires d'Aragon cela vous donnera une certaine vision de la France, celle qu'a salué le Pape à Saint Denis là où les rois sont couchés et le peuple debout
(2) in la Pleïade p. 5 dans la leçon inaugurale...
Je vais
