Les éditions Delga créent un événement éditorial dont nous vous reparlerons à savoir un livre fondamental qui n’arrivait plus à être réédité « qui menait la danse, la CIA et la guerre froide culturelle de Frances Stonor Saunders. C’est-à-dire la thèse d’une universitaire britannique qui mettait à jour les collaborations d’intellectuels comme Koetsler, Anna Harendt et surtout Orwell, l’organisateur de la délation avec la CIA aux lendemains de la deuxième guerre mondiale(1). Il faut également noter toujours aux éditions Delga de la publication de Requiem pour la French Theory (2) dans lequel Gabriel Rockhill directeur de l’Atelier de théorie critique / Critical et Aymeric Monville, agrégé de l’Université en philosophie, critiquent un certain nombre de « théoriciens »qui se sont distingué de l’analyse marxiste de l’exploitation pour lui substituer une théorie de la domination sur les moeurs, à savoir Foucault, Derrida ou Baudrillard et l’aventure de leur théorie, aux USA et au-delà… Les penseurs de la déconstruction, du genre ou du racisme, qui sont devenus des stars américaines du libéralisme libertaire,( on peut considérer cette critique dans le prolongement de celle de Glouscard mais dans un choix de retour plus marqué de retour à Marx à partir d’un marxisme prolétarien très anglo-saxon) Gabriel Rockhill mérite d’être suivi dans cette veine là, celle d’un Mike Davis. Après la Chine, il est à Cuba où il nous parle de son engagement humaniste et de la vie, de soutien à Cuba; Ce soutien est opéré par toute une école marxiste et socialiste aux Etats-Unis et même en Grande Bretagne qui n’a pas son équivalent en France. Gabriel Rockhill joue a ce titre un rôle important, il nous permet de comprendre le versant « intellectuel » de la liquidation de l’eurocommunisme et de fait l’emprise que celui-ci continue à avoir dans les partis communistes français, italien et autres ou plutôt ce qu’il en reste . Gabriel Rockhill est roboratif quand il dénonce des « marxistes compradore » y compris au coeur des luttes anti-impérialistes du sud. Et il faut lire avec attention ses analyses. Pourtant ses choix et ses exclusions seront certainement revus par l’histoire et les défis du monde multipolaire, on ne fera pas partager à ceux qui se battent comme les Chinois ou les Cubains en tentant de rassembler, les aspects sectaires des « écoles ». Comment expliquer cette apparente contradiction que je ne cesse d’exprimer : Il y a dans la renaissance des écoles et des débats, une vitalité nécessaire, mais l’engagement politique nécessite à un moment comme l’avait compris Aragon face au surréalisme une manière d’ouvrir le champ culturel nécessaire plutôt que marquer les camps, cette étape indispensable pourtant dans la constitution d’un parti révolutionnaire dans une période qui a été celle de la contrerévolution et de l’abandon, du marxisme, du léninisme, de tous les « classiques » de la révolution. ne doit pas s’enfermer dans le groupusculaire, ce qui est le danger de cette vitalité théorique.. .(note de danielle Bleitrach pour histoireetsociete )
(1) Les éditions Delgahttps://editionsdelga.fr › produit › qui-menait-la-danse
Dans cette enquête historique magistrale, devenue un classique, Frances Stonor Saunders exhume, de Berlin à Paris, de New York à Rome, les archives, les …
(2)Requiem pour la French Theory Les éditions Delgahttps://editionsdelga.fr › produit › requiem-pour-la-frenc…

J’ai rencontré Gabriel Rockhill par hasard, mais pas par accident. Nous avons été présentés par Helen Yaffe, une amie chère de Cuba, en janvier dernier, lors du Congrès international organisé à l’Université de La Havane pour commémorer le 60e anniversaire de la Conférence tricontinentale (1966). Le contexte politique de l’époque a conféré une dimension particulière à cet événement : les participants s’opposaient fermement aux récentes manifestations d’agressivité contre notre pays, y compris la possibilité d’une agression armée. C’est pourquoi cette rencontre n’était pas fortuite. Elle était guidée par une conviction profonde.
Gabriel Rockhill, philosophe, professeur, chercheur et écrivain américain, a récemment publié un livre qui a suscité un vif intérêt. Son titre, « Qui a payé les musiciens du marxisme occidental ? » , laisse déjà entrevoir la complexité de l’intrigue.
Motivé par le caractère subversif de ce premier volume, je l’ai contacté pour lui proposer une interview de Cubadebate . Il a accepté sans hésiter.
M : Dans votre livre, Qui a payé les musiciens du marxisme occidental ? , vous présentez des preuves convaincantes qui contribuent à déconstruire ce que l’on appelle le « marxisme occidental » : existe-t-il un « marxisme fiable » ? Quelles alternatives avons-nous en Amérique latine à ce « marxisme occidental » ?
L’expression « marxisme occidental » ne désigne pas l’ensemble de la production intellectuelle marxiste du monde occidental, mais plutôt une forme spécifique de marxisme apparue et devenue dominante au cœur même de l’empire. J’ai utilisé l’expression « marxisme occidental » dans le titre car elle constitue un point de référence reconnaissable, du moins dans certains milieux intellectuels, grâce au débat suscité par les travaux de figures telles que Maurice Merleau-Ponty, Perry Anderson et Domenico Losurdo. Cependant, j’explique également dans l’ouvrage que l’expression plus précise serait « marxisme impérial », car il s’agit davantage d’une orientation idéologique que d’une catégorie géographique ou culturelle rigoureuse. De plus, cette terminologie a l’avantage de préciser que le marxisme en question a été transformé par l’impérialisme en un instrument subtil de l’empire (d’où la double signification du marxisme impérial : à la fois produit de l’impérialisme et force idéologique contribuant à l’empire).
Mon livre met en lumière comment la forme dominante du marxisme qui s’est développée au cœur de l’empire a tendu vers le chauvinisme social et l’accommodement au capitalisme, voire à l’impérialisme. Ceci est dû, en partie, à la formation d’une aristocratie ouvrière au sein de ce cœur, qui bénéficie des structures impériales d’accumulation. Comme Lénine l’expliquait avec sa perspicacité habituelle, la situation matérielle des travailleurs des principaux pays capitalistes, bien supérieure à celle de ceux de la périphérie, les a conduits idéologiquement à accepter l’ordre mondial impérial. C’est ce qui a finalement provoqué la scission au sein du mouvement socialiste mondial entre ceux qui allaient devenir les sociaux-démocrates et ceux qui, à la manière de Lénine, s’étaient engagés à briser les chaînes de l’impérialisme par le socialisme révolutionnaire. Losurdo, dans son ouvrage de 2017 sur le marxisme occidental, s’appuie sur le diagnostic de Lénine pour démontrer que l’intelligentsia de gauche contemporaine au cœur de l’empire manifeste encore cette même orientation idéologique fondamentale. En examinant la gauche universitaire affiliée directement ou indirectement à l’héritage marxiste — de l’École de Francfort et de la théorie postmoderne à la pensée radicale anglophone contemporaine et au-delà —, Losurdo révèle comment elle tend non seulement vers le chauvinisme social et l’accommodement impérial, mais aussi, en termes pratiques, vers l’anticommunisme.
Dans mes travaux, je m’appuie sur les écrits de figures telles que Lénine et Losurdo pour développer une économie politique du savoir qui examine les forces matérielles à l’origine de la promotion de formes spécifiques de théorie de gauche, comme le marxisme impérial ou ce qu’on appelle le marxisme occidental. Loin d’être un développement intellectuel autonome résultant du libre exercice de la raison individuelle ou du prétendu marché libre des idées, la théorie de gauche au sein du système impérial a été façonnée et orientée par des forces très matérielles, notamment l’ensemble de l’appareil institutionnel de production et de diffusion du savoir (universités, industrie de l’édition, circuits de conférences, médias, etc.), ainsi que par la puissante influence de la classe dirigeante à travers ses fondations et l’État.
Ce n’est nullement par hasard que les positions marxistes dominantes au sein du cœur impérial ont généralement été trotskistes, socialistes libertaires, social-démocrates, anarcho-communistes, ou toute autre variante éclectique, plutôt que marxistes au sens léniniste évoqué précédemment. Sous l’effet conjugué des forces économiques de l’infrastructure et du pouvoir idéologique de la superstructure, le marxisme a eu tendance à se transformer, au cœur même de l’empire, en une forme impériale qui non seulement tolère le capitalisme et l’impérialisme, mais se montre aussi ouvertement anticommuniste et rejette la plupart, voire la totalité, des projets de construction de l’État socialiste. Cela est particulièrement évident dans le cas des principaux soi-disant marxistes promus au sein de la superstructure impériale, notamment les théoriciens de l’École de Francfort que j’analyse dans le livre (Theodor Adorno, Max Horkheimer, Herbert Marcuse), d’autres marxistes occidentaux de premier plan et des théoriciens contemporains radicaux parfois décrits comme post- ou néo-marxistes (Alain Badiou, Slavoj Žižek, Michael Hardt, Antonio Negri, etc.).
Concernant la question des alternatives, la réponse est un oui retentissant ! Sous l’effet de l’impérialisme intellectuel, le marxisme impérial a jeté une longue et sombre ombre sur la riche et profonde tradition internationale du marxisme anti-impérialiste, qui n’est autre que le marxisme dans sa forme authentique. De Marx et Engels à Lénine, Mao, Hô Chi Minh et tant d’autres figures emblématiques des grands mouvements de libération, le cœur du marxisme a toujours été la lutte contre le capitalisme en tant que système mondial d’accumulation destructeur pour l’humanité et la nature. Contrairement à la caricature social-chauvine et anticommuniste du marxisme, si répandue et promue au sein des puissances impériales, le véritable marxisme est un projet anticolonial et anti-impérialiste visant à libérer concrètement l’humanité et la nature de l’emprise mortelle du capital.
Cuba a apporté une contribution fondamentale à cette tradition en diffusant le socialisme révolutionnaire en Occident. Elle a également favorisé l’émergence d’une riche culture intellectuelle marxiste, qui s’étend des œuvres de figures telles que Fidel Castro, Ernesto « Che » Guevara, Haydée Santamaría et Roberto Fernández Retamar, aux penseurs contemporains comme Raúl Antonio Capote, Antonio Berreiro Vázquez, Abel Prieto et le groupe de jeunes marxistes connu sous le nom de La Tizza. Cette tradition n’est évidemment pas homogène et fait l’objet d’importants débats, laissant place à la divergence d’opinions et à l’innovation. Surtout, elle n’est pas prisonnière du cadre dogmatique du marxisme impérial, qui rejette généralement les projets socialistes concrets, les considérant comme fondamentalement inférieurs au capitalisme.
M : À Cuba, nous nous sommes également approprié ce « marxisme occidental ». Les idées de Marx et de Lénine ont atteint l’île presque immédiatement au début du XXe siècle, et la Révolution qui a triomphé en 1959 – bien qu’influencée surtout par le marxisme-léninisme soviétique – a élargi l’accès de toute la population à l’étude du marxisme en général (ou de ses diverses formes). Comment pouvons-nous distinguer et préserver, au sein du « marxisme occidental », ce qui est essentiel à la lutte contre le capitalisme ?
Afin d’éviter toute confusion que pourrait engendrer l’expression « marxisme occidental », il est utile de distinguer le marxisme impérial que je viens d’évoquer du marxisme proprement dit, qui est fondamentalement anti-impérialiste. Il est indéniable que le marxisme impérial a été la forme dominante dans le monde occidental, si l’on entend par là plus précisément le noyau impérial de l’Europe occidentale, des États-Unis et de leurs proches alliés dans le projet impérialiste mondial. Cependant, même au sein de ce noyau impérial, on trouve des marxistes anti-impérialistes tels que Losurdo, Michael Parenti, John Bellamy Foster, Annie Lacroix-Riz, Saïd Bouamama et bien d’autres. C’est pourquoi il est finalement plus cohérent de distinguer deux orientations idéologiques, dont l’une est puissamment promue par les superstructures impériales, plutôt que de s’appuyer sur des catégories qui semblent relever de la géographie.
La tradition marxiste anti-impérialiste a exercé une influence considérable dans la périphérie impériale, où les victimes de l’empire et leurs porte-parole naturels – Lénine, Mao, Fidel, etc. – ont placé la question coloniale et l’impérialisme au cœur de leurs analyses, orientant le marxisme vers la transformation concrète du monde par le développement d’un socialisme réaliste. Cependant, il existe aussi dans cette périphérie une aristocratie intellectuelle compradore qui suit les discours et débats dominants du centre. Cette intelligentsia compradore joue un rôle essentiel dans l’impérialisme intellectuel, ignorant ou dénigrant les formes locales de théorie anti-impérialiste pour promouvoir les courants théoriques les plus récents de l’empire.
L’un des objectifs de mon livre est de clarifier les enjeux de la lutte des classes théorique afin de dissiper toute confusion. Du fait de la guerre des classes et de l’impérialisme intellectuel, les travailleurs des périphéries impériales sont souvent conditionnés à croire que la production théorique de ceux qui sont présentés comme les plus grands intellectuels mondiaux est plus avancée et sophistiquée que celle des marxistes plus pragmatiques que j’ai mentionnés. Concrètement, cela signifie qu’on leur apprend à se tourner vers des figures comme Adorno, Marcuse, Negri, Badiou ou Žižek, plutôt que vers Samir Amin, Walter Rodney, Ali Kadri, Néstor Kohan ou Cheng Enfu. Cette situation a pour conséquence ultime de les induire en erreur quant à la réalité fondamentale de l’impérialisme et au projet socialiste visant à le dépasser. Cette forme d’impérialisme intellectuel contribue ainsi à perpétuer l’impérialisme en général.
Mes recherches démontrent que les structures impériales de production et de diffusion du savoir favorisent une caricature du marxisme, ainsi que diverses formes de théories radicales prétendant le dépasser, qui servent en fin de compte les intérêts de l’empire. En simplifiant à l’extrême, l’idée est assez simple : l’empire ne promeut pas les travaux qui lui sont contraires. Mon livre vise donc à offrir aux lecteurs un guide théorique dont le pôle Nord n’est plus constitué par les produits phares de l’industrie théorique impériale, mais par l’œuvre révolutionnaire anti-impérialiste de la tradition marxiste internationale.
M : Le pessimisme remplit une fonction sociale essentielle en soutenant l’idéologie capitaliste, qui perpétue l’idée qu’« il est plus facile de détruire le monde que de le transformer ». Cela favorise la démobilisation, le désarroi, l’apathie collective et le rejet du communisme. Si l’on ajoute à cela les difficultés matérielles d’un pays comme Cuba, étouffé quotidiennement par le blocus économique, commercial et financier américain, la capacité de résistance perd progressivement de son caractère subversif. Quelles ressources intellectuelles et pratiques restent-elles aux peuples anti-impérialistes comme le peuple cubain pour ne pas renoncer au socialisme, leur alternative pour construire un monde meilleur ?
La première partie de mon ouvrage propose une analyse matérialiste de la superstructure impériale, en se concentrant sur le pays impérialiste le plus puissant du monde. Animée par la base économique à laquelle elle est dialectiquement imbriquée, cette superstructure a imposé une idéologie dominante. Celle-ci englobe non seulement une vision du monde et un ensemble d’idées, mais aussi un cadre perceptif, un système de valeurs, une matrice affective, un sens de l’histoire, des pratiques routinières, et bien d’autres éléments. Les sujets idéologiques, comme je l’ai démontré ailleurs avec Jennifer Ponce de León, sont constitués dans toutes les dimensions de leur existence, et pas seulement dans leurs idées ou leurs visions du monde.
Ceci nous amène à la question du pessimisme, que Mark Fisher a magistralement formulée dans le titre du premier chapitre de son ouvrage *Réalisme capitaliste* : « Il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme. » Un sentiment similaire est partagé par nombre d’autres figures importantes se réclamant du marxisme au sein du système impérial, notamment Žižek et Fredric Jameson. En réalité, ce sentiment est si répandu, bien au-delà des cercles marxistes, que l’on pourrait résumer cette position ainsi : « Il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin de l’idéologie dominante. » En effet, pour ces penseurs, la simple pensée de la fin du capitalisme équivaut à imaginer la fin du monde, car le capitalisme constitue le monde matériel qui sous-tend leur pratique théorique et les a propulsés au rang de figures de proue de la pensée impériale. Si le capitalisme venait à disparaître, que resterait-il de leurs prétendues contributions intellectuelles et de l’idéologie qu’ils promeuvent ? C’est l’une des raisons pour lesquelles, pour eux, il est plus facile de répéter l’idéologie dominante que de lui résister.
Bien que l’orientation idéaliste des marxistes impériaux nous incite à substituer à la réalité matérielle le domaine idéal de l’imagination et des idées, le fondement même de l’affirmation de Fisher est empiriquement erroné. Il ne s’agit pas d’« imaginer » la fin du capitalisme, mais plutôt de saisir la réalité telle qu’elle est et de reconnaître qu’un processus historique de dépassement matériel est déjà en cours. Depuis plus d’un siècle, les États socialistes sont engagés dans le processus très difficile de briser les chaînes de l’impérialisme et de forger des projets de souveraineté nationale qui servent les intérêts du peuple plutôt que ceux des profiteurs. Il ne s’agit pas d’imagination ni de projections utopiques, mais bien de la lutte matérielle et bien réelle pour construire un monde socialiste nouveau à partir des vestiges de l’ordre impérial mondial.
La superstructure impériale promeut la vision du monde résumée par Fisher car elle désarme les individus et les incite à se résigner au système dominant d’exploitation, d’oppression et de destruction écologique. S’il est impossible d’imaginer – et encore moins de construire – un monde alternatif, pourquoi déployer le moindre effort pour y parvenir ? Cette acceptation subjective des forces sociales objectives revient à aligner son action sur celle du système dominant, plutôt que de la mobiliser pour un projet autonome. C’est, littéralement, renoncer à sa liberté.
Concernant les ressources disponibles pour les anti-impérialistes, une analyse lucide et objective de la réalité matérielle à laquelle nous sommes confrontés s’impose. L’impérialisme a mené le monde au bord de l’extinction, que ce soit par la destruction cataclysmique de la biosphère, les massacres sociaux perpétrés par des fascistes déchaînés ou la menace imminente de guerres d’anéantissement global. La seule véritable alternative, concrète, est le socialisme. Cependant, le choix ne se résume plus à choisir entre socialisme et barbarie ; c’est le socialisme ou l’extermination. Loin de vivre dans un monde imaginaire où la fin du capitalisme serait inconcevable, nous sommes dans un monde bien réel où nous sommes confrontés à un choix radical : la fin du capitalisme ou la fin de la vie telle que nous la connaissons.
Cuba n’a jamais été libre de développer le socialisme. Au contraire, elle a toujours été contrainte de le faire sous le joug impérialiste, car les puissances impérialistes redoutent l’exemple qu’elle pourrait donner. Pourtant, contre toute attente, Cuba a sorti sa population de la misère et de l’ignorance systémiques qui lui étaient imposées avant 1959, en lui offrant éducation, soins de santé, logements, emplois et développement culturel, tout en favorisant une société fondée sur le développement durable. Rien de tout cela n’a été facile, et le chemin a toujours été semé d’embûches, avec son lot d’échecs et de difficultés. Puisque Cuba explore un territoire inexploré en développant un socialisme révolutionnaire dans les Amériques, cela ne devrait surprendre personne. Ce qui est étonnant, c’est l’ampleur des progrès accomplis par Cuba à seulement 145 kilomètres de la première puissance impérialiste mondiale. C’est un témoignage de la résilience et de l’ingéniosité du peuple cubain, ainsi que de ses dirigeants, que d’avoir accompli autant avec si peu de moyens et dans des conditions si difficiles.
Alors que les États-Unis s’orientent de plus en plus vers le fascisme, ils intensifient leur répression contre Cuba, dans le but de recoloniser les Amériques et d’éradiquer toute trace de socialisme. Cette situation met en lumière le rôle crucial joué par Cuba dans l’hémisphère occidental. Les Cubains – et leurs soutiens – sont à l’avant-garde de la lutte pour une Amérique véritablement pour tous , et non pour la classe d’Epstein qui cherche à nous diviser pour mieux nous régner et maintenir son empire du mal. Les Cubains brandissent haut l’étendard de l’humanité dans notre hémisphère, le drapeau rouge de la libération face à la destruction impériale. À ceux qui l’ignorent, rappelons-leur, reprenant une fois de plus l’affirmation absurde de Fisher, qu’« il est plus facile d’ignorer les progrès du socialisme que d’ignorer l’idéologie dominante ».
M : Dans votre dernier ouvrage (mentionné précédemment), vous abordez également les liens étroits entre l’intellectuel philo-marxiste Herbert Marcuse et les agences de renseignement américaines, ainsi que les conséquences de cette collaboration. Peut-on aujourd’hui se fier au discours théorique – ou à la production médiatique – de « la gauche » et de ses intellectuels financés par la CIA ?
Il convient d’aborder la production intellectuelle d’un point de vue dialectique et matérialiste historique plutôt que de se fier aveuglément aux proclamations des intellectuels consacrés par l’industrie de la théorie impériale. Comprendre le fonctionnement du système matériel de production du savoir au cœur de l’empire, notamment ses liens étroits avec l’État et la classe dirigeante capitaliste, permet de mieux appréhender les types d’intellectuels que ce système tend à produire. Une marge de manœuvre existe, bien sûr, d’où l’importance d’insister sur le terme de « tendance » : il ne s’agit pas d’un déterminisme rigoureux, mais plutôt de puissantes forces de conditionnement. Néanmoins, on observe une remarquable cohérence idéologique parmi les penseurs de gauche les plus influents. Malgré des désaccords intellectuels fréquents, ils convergent sur les questions essentielles et tendent à se positionner comme des accommodants capitalistes anticommunistes.
L’École de Francfort, qui a apporté une contribution fondamentale au marxisme occidental ou impérial, en est un exemple frappant. Ses figures de proue, Adorno et Horkheimer, étaient des anticommunistes convaincus qui assimilaient Staline à Hitler. Ils étaient pro-israéliens et soutenaient ouvertement certaines interventions militaires impériales. Ils se sont également forgé une réputation d’experts en analyse du fascisme, tout en collaborant concrètement – comme je le démontre dans mon ouvrage – avec de nombreux anciens nazis, qu’ils ont intégrés à des postes clés au sein de l’Institut de recherches sociales (nom officiel de l’École de Francfort). La conception du marxisme qu’ils proposent est radicalement différente.
Marcuse s’est forgé une réputation bien méritée de figure de proue de l’aile gauche de l’École de Francfort. Radicalisé dans les années 1960, il s’est engagé publiquement en faveur des mouvements pacifistes et étudiants, ainsi que de certaines luttes pour la libération des femmes, des personnes LGBTQ+, des minorités raciales et de l’environnement. Or, en consultant les archives, j’ai découvert qu’il mentait régulièrement sur son travail pour l’État américain et ses liens avec la CIA. En réalité, il a collaboré étroitement avec l’Agence et a même participé à la rédaction d’au moins deux Évaluations nationales du renseignement (NIE), le plus haut niveau de renseignement pour le gouvernement américain. Expert reconnu du Département d’État sur le communisme, il a continué à travailler avec d’anciens ou actuels agents de l’État longtemps après son départ de Washington. Il a également joué un rôle de premier plan dans les projets de soft power de la Fondation Rockefeller, dans le cadre de sa guerre intellectuelle mondiale contre le communisme.
Par exemple, il était le principal responsable du Projet marxisme-léninisme, une initiative bien financée qui a établi un réseau transatlantique pour la production et la diffusion d’études marxistes de type impérial. Il a travaillé en étroite collaboration avec son ami Philip Mosely sur ce projet, consultant de longue date et de haut niveau pour la CIA et directeur de l’Institut russe de l’Université Columbia. Il n’est donc pas surprenant qu’après le débarquement de la Baie des Cochons, Marcuse ait déclaré : « Je ne remets pas en question le droit des États-Unis de combattre le communisme dans l’hémisphère occidental. »
S’agissant d’une analyse objective et systémique de la lutte des classes mondiale, il convient de se méfier de figures comme Adorno, Horkheimer et Marcuse, et l’on pourrait généralement en dire autant de l’intelligentsia de gauche qui leur est apparentée. Cela ne signifie pas, bien sûr, qu’ils se sont trompés sur toute la ligne ni que l’ensemble de leurs travaux doive être ignoré. Il s’agit plutôt d’affirmer que toute analyse rigoureuse de leurs théories doit clairement les situer au sein de la totalité sociale, en mettant en lumière la manière dont leur production intellectuelle subjective s’est dialectiquement imbriquée dans le cadre objectif de l’industrie théorique impériale.
Par exemple, il est vrai que les figures de proue de l’École de Francfort ont élaboré d’importantes critiques du capitalisme de consommation, critiques qui peuvent s’avérer utiles. Cependant, à y regarder de plus près, on perçoit une orientation perspective subtile. Ils ont tendance à se concentrer sur l’expérience phénoménologique des consommateurs de la classe moyenne, comme eux, plutôt que sur les rapports sociaux d’exploitation du secteur productif de l’économie, c’est-à-dire sur la vie des travailleurs. En d’autres termes, ils ont généralement consacré plus de temps à critiquer les effets de l’industrie publicitaire sur la manipulation des pensées et des désirs de consommateurs comme eux qu’à dénoncer le système de surexploitation et de dégradation global qui, pour ne citer qu’un exemple, contraint des enfants des pays du Sud à travailler comme des esclaves dans les mines.
Concernant la production médiatique de l’empire, il n’y a absolument aucune confiance à lui accorder. Comme je le détaille dans mon livre, la CIA a mis en place un véritable « Mighty Wurlitzer », c’est-à-dire un réseau international de médias qu’elle pouvait contrôler à sa guise, d’une simple pression sur un bouton à son siège, pour diffuser le même message à travers le monde. Ce « Mighty Wurlitzer » est toujours aussi performant et son ampleur dépasse de loin ce que la plupart des gens imaginent. À titre d’exemple, l’expert en désinformation William Schaap a témoigné publiquement que la CIA « possédait ou contrôlait quelque 2 500 entités médiatiques à travers le monde. De plus, elle avait des agents, allant des pigistes aux journalistes et rédacteurs en chef de renom, infiltrés dans la quasi-totalité des grands médias. » [1]
M : Aujourd’hui, par exemple, on parle des liens entre un penseur libéral progressiste comme Noam Chomsky et l’élite impériale… Est-il possible de surmonter le système intellectuel (universitaire, anticommuniste, etc.) sans remettre en question les structures capitalistes mondiales qui le produisent ?
Cette question est au cœur de mon ouvrage. Bien qu’il comprenne des analyses matérialistes critiques d’individus et de courants de pensée, son véritable objectif est d’élucider comment la superstructure impériale produit et reproduit systématiquement les mêmes types fondamentaux d’intellectuels. Autrement dit, au lieu de se contenter d’une critique idéologique subjective de certains individus ou de leurs œuvres, il propose également, et c’est essentiel, une critique idéologique objective du système matériel qui produit et reproduit ces mêmes types d’individus, lesquels créent ensuite des œuvres d’une remarquable cohérence idéologique.
Un exemple frappant de ce phénomène est celui du « récupérateur radical ». Ce type d’intellectuel se positionne à gauche et se présente souvent comme radical. Il critique généralement le capitalisme et certains aspects de la politique étrangère des principales puissances impérialistes. Cependant, il respecte toujours – malgré quelques exceptions explicables – les lignes rouges idéologiques les plus importantes en rejetant le socialisme tel qu’il existe réellement, qu’il juge pire que le capitalisme.
Il existe, bien sûr, différents degrés de récupération radicale, et il est toujours important de procéder à une analyse dialectique afin de mettre en lumière les contributions, tant positives que négatives, d’un intellectuel. Chomsky en est un excellent exemple, et je l’aborderai dans un ouvrage à paraître, qui s’inscrit dans le cadre du même projet de recherche. L’ouvrage dont nous avons parlé, « Qui a financé le marxisme occidental ? » , est en réalité le premier volume d’une trilogie intitulée « La guerre intellectuelle mondiale : marxisme contre l’industrie de la théorie impériale » . Le deuxième volume, « La théorie française made in USA » , paraîtra l’année prochaine. Le troisième, « Le trouble infantile de la théorie radicale » , sera publié un peu plus tard, et c’est dans cet ouvrage que je propose une évaluation de Chomsky.
Pour l’instant, je tiens à préciser qu’il a incontestablement formulé d’importantes critiques empiriques de la politique étrangère américaine et des effets de la corporatocratie sur les médias. En tant que socialiste libertaire, il a également pris position publiquement contre le blocus de Cuba, ce qui est louable. Cependant, il ne l’a pas fait dans le cadre d’une compréhension systémique de l’impérialisme et de la lutte pour briser ses chaînes par des projets de construction d’États socialistes (comme c’est le cas, par exemple, dans les travaux de son contemporain Michael Parenti). En réalité, Chomsky a célébré la destruction du socialisme dans une grande partie de la sphère soviétique comme la fin d’une tyrannie et un motif de réjouissance.
Comme beaucoup l’ont remarqué, Chomsky s’est concentré sur la critique, et son projet politique positif est resté désespérément superficiel. Se définissant lui-même comme anarcho-syndicaliste, il faisait remonter les racines historiques de sa position au libéralisme des Lumières, mais il n’a jamais abordé de manière cohérente le fait que le projet d’autogestion ouvrière a toujours été précaire en l’absence de pouvoir étatique. De ce fait, il a induit nombre de lecteurs en erreur, leur laissant entendre que le mieux que l’on puisse espérer serait qu’une puissance impériale comme les États-Unis se montre à la hauteur de ses idéaux proclamés, ou que les travailleurs puissent exercer un contrôle démocratique durable sur leur lieu de travail sans s’emparer du pouvoir d’État. Il n’a pas pleinement saisi que les idéaux libéraux américains servent de façade à un projet impérial, et que c’est ce projet, et non l’idéologie, qui constitue la véritable force motrice. Étant donné son rejet anticommuniste du léninisme comme philosophie contre-révolutionnaire, il ne comprenait manifestement pas la nécessité de projets de construction étatique anti-impérialistes pour surmonter les maux qu’il diagnostiquait.
Les révélations les plus récentes concernant son amitié étroite avec Jeffrey Epstein s’inscrivent dans un schéma déjà établi. La carrière de Chomsky est inextricablement liée au complexe militaro-industriel et universitaire. Il a enseigné au MIT, institution étroitement liée au Pentagone, qui finançait l’institut à hauteur de 90 % dans les années 1960. Il y travaillait dans un laboratoire militaire, et ses recherches en linguistique étaient financées par la Marine, l’Armée de l’Air, etc. Il entretenait également de nombreuses relations douteuses et était ami avec John Deutsch, directeur de la CIA, qu’il avait soutenu lors de sa campagne pour la présidence du MIT.
Bien que critique envers Israël, Chomsky s’est prononcé contre le mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) et a affirmé qu’Israël avait le droit d’exister. Il n’est donc pas particulièrement surprenant qu’il ait été ami avec un agent des services de renseignement sionistes comme Epstein, qui lui fournissait des conseils financiers et un soutien en échange d’un prix régulier décerné en son nom, d’avantages sociaux, de contacts privilégiés et d’échanges intellectuels. Compte tenu de la réputation d’intégrité morale que Chomsky s’était forgée, il est néanmoins troublant d’entrevoir son comportement en privé avec un délinquant sexuel condamné.
Pour revenir au cœur de votre question, l’objectif de cette trilogie est précisément de critiquer les structures capitalistes mondiales qui ont engendré une intelligentsia de ce type. C’est l’une des raisons pour lesquelles il était important pour moi de ne pas limiter ce projet de recherche à une critique du marxisme impérial. Le deuxième volume de cette trilogie aborde la théorie française postmoderne, et le troisième se penche sur les formes de la théorie radicale contemporaine qui s’inspirent du marxisme impérial et/ou de la théorie française, parmi lesquelles la troisième génération de l’École de Francfort, les théories postcoloniales et décoloniales, la théorie libérale queer, la philosophie dite de l’événement communiste, notamment celle de Badiou et Žižek, etc. Le but est précisément d’élucider le système matériel de production et de circulation des savoirs qui produit et reproduit une intelligentsia de gauche qui, dans l’ensemble, rejette le socialisme tel qu’il est réellement existant et s’accommode du capitalisme et de l’impérialisme (quand elle ne les défend pas ouvertement).
L’idéologie est caméléon. Puisqu’elle déforme la réalité, celle-ci finit par transparaître au fil du temps, et de nouvelles formes idéologiques sont nécessaires pour la dissimuler. En évaluant de manière critique l’idéologie dominante de l’intelligentsia de gauche impériale, j’ai voulu démontrer comment le système matériel de production du savoir engendre régulièrement de nouvelles formes superficiellement différentes, mais partageant la même orientation idéologique fondamentale. À l’instar d’autres industries capitalistes, l’industrie de la théorie entretient l’illusion du progrès en produisant une quantité vertigineuse de nouveautés pour le marché – le nouveau matérialisme, l’afro-pessimisme, etc. – qui ont l’avantage de détourner l’attention de ceux qui sont attentifs à la réalité qui avait transparaît à travers les formes idéologiques antérieures. Le culte de la nouveauté, promu par le capitalisme de consommation, persuade nombre de personnes que chaque nouveauté sur le marché mérite notre attention, voire notre dévotion, plutôt que d’être simplement reconnue comme la dernière itération de l’idéologie dominante. Cela s’est avéré être une tactique particulièrement efficace dans la tentative de reléguer le marxisme aux oubliettes de l’histoire : il existe tant de discours nouveaux et novateurs qui ouvrent de multiples horizons et mènent dans toutes les directions !
Prenons l’exemple de l’École de Francfort et de la Théorie française. Dans l’histoire intellectuelle bourgeoise, elles sont généralement présentées comme opposées. Certes, des différences importantes existent. Cependant, ma trilogie démontre qu’elles sont toutes deux des produits théoriques d’un système matériel de production du savoir au sein de la superstructure impériale, système qui promeut l’anticommunisme et l’accommodement au capitalisme, voire à l’impérialisme. Malgré leurs divergences, elles s’accordent donc sur l’essentiel : elles sont deux variations de l’idéologie de gauche dominante au cœur de l’empire, et il est indispensable de les reconnaître comme telles.
M : Le livre sera-t-il traduit en espagnol ? Le public cubain aura-t-il la possibilité de le lire ?
Oui, Nuevo Milenio prépare une traduction espagnole, et le livre sera également publié par El Viejo Topo en Espagne et peut-être par d’autres éditeurs espagnols en Amérique latine. Néstor Kohan a accepté d’écrire la préface de l’édition espagnole. C’est un immense honneur pour moi, et j’espère que ce livre pourra contribuer, même modestement, aux débats à Cuba et dans le monde hispanophone en général.
Le livre s’ouvre sur un coup d’éclat qui donne tout son sens à la trilogie : « La Tête de Che ». Il relate la traque mondiale orchestrée par l’empire américain pour retrouver Che et l’assassiner de façon ignominieuse, dans le but d’anéantir le mouvement anti-impérialiste international. Il met en lumière comment ce projet odieux s’inscrivait dans une guerre intellectuelle mondiale menée contre Che et son héritage, expliquant comment des agents de la CIA ont cherché à s’emparer d’une partie de son œuvre littéraire et à déformer sa biographie. Cette section du livre offre, en miniature, un aperçu des principaux thèmes de la guerre intellectuelle mondiale contre le communisme.
Plus généralement, cet ouvrage dialogue avec d’excellentes recherches contemporaines sur la guerre culturelle, notamment les travaux de Fernández Retamar, Capote, Barreiro et Kohan. Il est essentiel à ce projet que la critique du marxisme impérial s’inscrive dans une démarche constructive visant à valoriser et défendre la riche tradition internationale du marxisme anti-impérialiste. Compte tenu du rôle prépondérant joué par Cuba dans cette tradition, tant sur le plan intellectuel que pratique, le pays constitue un point de référence important pour l’ensemble de ce projet de recherche.
M : Vous avez visité Cuba, vous condamnez le blocus américain et vous défendez ouvertement notre cause sur les réseaux sociaux. Pourquoi continuez-vous à soutenir la Révolution aujourd’hui ?
Je suis un enfant de l’empire, pas un enfant de la gauche radicale. De plus, j’ai été formé à l’ignorance impériale par certaines des institutions prétendument les plus prestigieuses du monde. Les structures matérielles de la production du savoir ont cherché à faire de moi un membre de l’aristocratie intellectuelle ouvrière qui ignorait, occultait ou déformait l’impérialisme, tout en dénigrant et en rejetant l’alternative socialiste.
Ayant grandi dans une ferme où je travaillais sur des chantiers, je n’étais pas issu des réseaux d’élite que j’ai fréquentés au cours de mes études. Bien que j’aie subjectivement ressenti cela comme un sentiment d’infériorité par rapport à mes pairs, je reconnais aujourd’hui, avec le recul, que, objectivement parlant, cela a été incroyablement bénéfique. Cela signifiait que je ne me sentais jamais vraiment à ma place et que j’avais tendance à remettre en question ce que les autres considéraient comme normal ou naturel. Cependant, j’ai aussi été profondément marqué par l’idéologie de la superstructure impériale et j’ai dû entreprendre un long et parfois douloureux travail d’introspection pour parvenir à mes opinions actuelles. J’ai été aidé dans ce processus par les conditions objectives du déclin et de la décadence de l’empire, ainsi que par mon engagement dans l’organisation pratique et l’éducation populaire, sans oublier l’influence éclairante de mes proches.
J’avais été conditionné à ignorer Cuba, la jugeant insignifiante, ou à la considérer comme corrompue. Dès que j’ai commencé à remettre en question cette position dogmatique, je me suis heurté à une résistance, dans le but évident de me maintenir dans mon camp idéologique. Je me souviens très bien du moment où j’ai demandé à l’un de mes anciens professeurs, Étienne Balibar, de signer une lettre ouverte appelant à la levée du blocus illégal. À son crédit, il a accepté de signer cette lettre, expressément rédigée pour plaire à l’intelligentsia libérale. Cependant, ce marxiste autoproclamé a également envoyé un message, en me mettant en copie, à un groupe d’intellectuels de gauche influents comme Michael Hardt et Judith Butler, insistant sur le fait que « la politique impérialiste américaine envers Cuba » ne devait pas « nous conduire à applaudir ou à soutenir la dictature corrompue qu’est devenue Cuba, soi-disant socialiste ». Pour étayer son propos, il a fourni des liens vers de la propagande anti-Cuba provenant de sources plus que douteuses, comme l’intelligentsia de gauche complaisante et l’ONG La Joven Cuba.
Malgré ces résistances, j’ai continué à développer mon esprit critique face aux médias et à étudier sérieusement l’histoire cubaine, en lisant les œuvres de ses dirigeants et de ses principaux intellectuels. J’ai également exploré la richesse culturelle du cinéma, de l’art et de la littérature cubains. Ce faisant, j’ai acquis suffisamment d’espagnol pour pouvoir accéder à des documents non traduits et m’affranchir de la dépendance au système de traduction impérial.
J’ai fini par comprendre, comme l’explique Eduardo Galeano dans son excellent ouvrage *Patas arriba : La escuela del mundo al revés* , que je vivais dans un monde à l’envers. Presque tout ce que j’avais entendu dire sur Cuba était à l’opposé de la réalité. Je me suis alors de plus en plus intéressé à la profondeur, à l’ampleur et à la portée de la guerre culturelle menée contre Cuba, qui avait façonné – souvent imperceptiblement – ma vision du monde. J’ai beaucoup lu et appris d’auteurs comme Fernández Retamar, Capote, Barreiro, Kohan, Helen Yaffe et bien d’autres, dont vous. J’ai également visité Cuba à deux reprises, afin de constater par moi-même et d’en apprendre davantage sur le processus révolutionnaire cubain.
Si je me suis attardé sur les aspects subjectifs de mon apprentissage de la Révolution cubaine, ce n’est pas pour des raisons anecdotiques ou personnelles, mais bien parce que cela révèle des conditions objectives et de la difficulté à contrer l’endoctrinement idéologique orchestré par la superstructure impériale. Une partie de notre combat consiste à libérer les populations de son emprise et à leur donner les moyens de penser par elles-mêmes et d’analyser de manière critique les forces qui ont façonné leur vision du monde, tout en encourageant une adhésion dogmatique à celle-ci.
Je soutiens Cuba parce que je suis du côté de l’humanité et de la vie, et je reconnais le rôle de premier plan qu’elle joue dans la lutte pour remettre Nuestra América entre les mains de son peuple, pour la libérer de l’emprise mortelle de la classe d’Epstein.
Remarques.
[1] Cité dans William F. Pepper, The Plot to Kill King (New York : Skyhorse, 2018), 186.
Cet entretien a d’abord été publié en espagnol sur Cubadebate.
Marxlenin Pérez Valdés écrit pour Cubadebate.
Views: 87




