Histoire et société3

Tant qu'il n'y a pas d'œuvre commune, il y aura toujours de l'intolérance

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Histoire et société > Éditorial

« Retour sur La question du logement " de Engels » à propos du mouvement des jeunes...

Tout est parti comme toujours chez moi d'une question que me posait la réalité et ce dans la pratique politique, à savoir la discussion que j'ai eu avec une jeune cadre du PCF. Elle s'interrogeait et m'interrogeait sur la nature du mouvement. Elle avait des tas de questions passionnantes, des impressions : cette jeunesse était-elle révolutionnaire ? Non! mais la voie qu'elle emprunte l'est fut ma réponse . Elle n'est pas révolutionnaire parce qu'elle est ni organisée, ni formée. Ce qui une fois de plus pose en priorité la question du parti en particulier sur les lieux de la production. Cette jeunesse m'apparaissait à travers Marx et la lutte des classes en France, toujours au coeur des contradictions actuelles. De là nous sommes passés au fait que ces jeunes chantaient la Marseillaise, comme un chant de rébellion. Quel rôle joue la nation? Pourquoi Marx et Lénine insistent-ils sur le caractère révolutionnaire de la classe ouvrière française alors même qu'elle a, selon eux, les dirigeants les plus grotesques. Des "socialistes bourgeois" qui prennent la pose devant leur miroir et pratiquent l'emphase pour s'effondrer à la première sommation? (la formule d'Engels dans sa correspondance avec Marx est féroce sur un mode hilarant : il désigne Louis Blanc, "le socialiste" avec sa vanité qui le rend fou: mais plus généralement il décrit l'exil et ces figures : "c'est une école de ragots et de bassesses dans laquelle le dernier des ânes se mue en sauveur de la patrie". A Paris c'est pire, ils se pressent pour être le premier à se vendre. Par quel miracle avec de tels dirigeants la France est le pays de la lutte des classes? celui dont les échecs apprennent plus que bien des réussites dit Lénine: la réponse est parce que cette classe ouvrière exprime le plus clairement les contradictions de l'époque. La jeunesse n'est pas une classe sociale mais elle est à sa manière un groupe d'âge qui interroge l'avenir. Et de là cette jeune femme cadre du PCF s'interrogeant sur son action a souligné le fait qu'en Espagne, et à Berlin, le mouvement paraissait partir centré sur la question du logement, en Espagne la mobilisation partait d'une émotion, une vieille femme chassée de son logis et en mourant, pour dénoncer la question du logement alors qu'en France c'était la totalité de la vie qui était en cause. Est-ce que cela ne veut pas dire que cette jeunesse française est au coeur des contradictions de l'époque, celle de ce basculement historique ?

Publié par Danielle Bleitrach

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Source : shs.cairn.info

Pourquoi ce retour à la question du logement ?

Donc dans mes cours sur l'urbanisation et le travail de la classe ouvrière, je faisais étudier entre autres la question du logement d'Engels, mais aussi la rente foncière dans le Capital de Marx. Il m'a paru intéressant à propos des remarques de ce jeune cadre de présenter la synthèse qu'ont réalisé des chercheurs en partant de la question du logement d'Engels et en notant ce qui depuis avait infirmé ou non la thèse D'Engels. La seule critique que je ferais à ce texte est dans son introduction: ce n'est pas une bonne méthode de mêler les textes de 1872 avec la "conditions de la classe ouvrière en Angleterre" de 1845, (ni même à la même époque la correspondance avec Marx sur l'expérience de Manchester), ne serait-ce que parce que la Question du logement qui est une œuvre de maturité , démarre sur le constat qu'il n'y a pas de crise du logement dans les villes ouvrières comme Manchester alors que cette crise du logement est bien lié à l'industrialisation dans ce qu'elle oblige à repenser toute l'organisation de villes comme Paris et Berlin. C'est-à-dire qu'il fait référence déjà à un espace métropolitain déjà tout à fait actuel dans lequel la relation entre le prolétariat souvent immigré et les couches diplômées mérite étude dans la constitution d'un espace tertiaire servant à la gestion accumulation du capital financiarisé. Cet espace métropolitain a donné lieu à des nombreuses recherches et j'ai rappelé les travaux de Mike Davis sur Los Angeles dans notre livre sur la Chine pour comparer la conception chinoise de gestion d'une catastrophe et les USA. L'espace est une contrainte avec ses permanences mais aussi des flux différents aujourd'hui celui en pleine évolution d'un capital financiarisé avec les promesses menaces de l'iA, est-ce que l'on ne sous estime pas cette contradiction métropolitaine et les territoires de plus en plus abandonnés.

En outre, la date (le temps) est encore plus déterminante, en 1875, l'Allemagne dit clairement Engels a tout entier dirigé son industrialisation contre la France et dans la logique de cette offensive elle l'a vaincue militairement avec la débâcle de 1870. La guerre est le prolongement d'une offensive concurrentielle du capitalisme industriel avec ses banquiers, son haussmannisation. La Commune de Paris se situe dans ce refus de la défaite alors que ce capital trahit Chaque combat se situe dans un temps et un espace, auquel à l'inverse des dogmatiques tous les théoriciens praticiens du marxisme seront attentifs. Vous vous souvenez, la France a payé y compris en cédant l'Alsace et la Lorraine, mais la classe ouvrière a refusé de livrer ses canons. Remarquez nous leur ferons le même coup avec l'invasion de la Ruhr. La encore seuls les communistes ont refusé et prôné la fraternité universelle, l'internationale comme le fin du fin du patriotisme, Jaurés remettra ça. et les maquisards du Vercors également et ils seront abandonnés.. Partout et toujours il y ce mouvement du capital qui désarme sa classe ouvrière, ses manants mais le décor et les contradictions changent de nature avec un autre "travail social".

En outre que ce soit en 1848 ou en 1875 Marx et Engels sont féroces, la tendresse ils la réservent à la condition ouvrière, en ce qui concerne les adversaires, en l'occurrence le malheureux Proudhon ils le poursuivent sans pitié. Non content d'apprécier l'industrialisation allemande même si elle est le fruit d'une spoliation française, Engels s'en prenait à Proudhon qui depuis 1948 était la tête de Turc de Marx, qui n'a jamais relâché son antipathie pour ce Français incapable de comprendre la dialectique, de surcroit antisémite et misogyne comme il n'est pas permis mais malheureusement toujouirs fréquent chez les dogmatiques réactionnaires emphatiques. Marx et Engels sont féministes. Même en apprenant sa mort Marx dit à quel point c'est une baudruche gonflée de vent, un réactionnaire. Ce n'est pas sur la seule question du logement que Marx s'oppose à Proudhon et il faut relire Misère de la philosophie qui est une réponse assassine à la misère de la philosophie de Proudhon, sur un mode hilarant :tout y passe sa nullité en économie, son incapacité à la dialectique (un ballotement) et cet acharnement moqueur est tel que même quand il apprend sa mort; Marx plaisante sur la rancune que lui a voué celui qu'il considère comme un médiocre réactionnaire. qui prétend donner des solutions qui toujours se retournent contre la classe ouvrière avec cet esprit étroit.

Marx et Engels sont d'une ironie mordante dans leur lutte contre le socialisme utopique et contre les pseudos révolutionnaires de l'exil. La question du logement est alors la tarte à la crème du réformisme patronal comme d'ailleurs du socialisme utopique sans parler de la littérature (type Eugène Sue ou le naturalisme) c'était souvent prendre la question ouvrière par le biais de l'immoralité et le vice auquel étaient contraints les ouvriers par des conditions de logement dans des taudis et des quartiers où se côtoyaient les bordels, les estaminets, et déjà les fumeries d'opium (la vengeance selon Marx de la Chine contre les Anglais et qui obligeaient déjà les mères en usine à faire taire leurs nourrissons avec des sirops opiacés description livre II du capital). Il faut mesurer que les grandes cités qui aujourd'hui sont redevenues le symbole des trafics, du prolétariat immigré ont été la manière de sortir la classe ouvrière française des taudis et de l'appel en 1954 de l'Abbé Pierre qui dénonçait les rats dévorant les nourrissons.

Certes on peut noter qu'Engels considère que ce sont les ouvriers qui feront la révolution et pas les locataires mais surtout ce qui le met hors de lui ce sont les injustices que subissent les malheureux pris dans des structures d'aide supposées qui en fait sont des pièges au profit de toute une organisation socio-économique dont ils sont les dupes et à ce titre il est réellement visionnaire. Faut-il, aller jusqu'à considérer que la jeunesse française qui voit la globalité de sa condition est une fois de plus plus révélatrice des contradictions de son époque avec la question de l'emploi et de la formation alors que les Espagnols et les Berlinois n'en seraient pas là. C'est peut-être aller vite aux conclusions mais cela mérite réflexion :En Espagne, en dix ans, les loyers ont presque doublé , atteignant une moyenne de 15,1 € le mètre carré pour la location et près de 3 000 € le mètre carré à l'achat, avec des pics bien plus élevés à Madrid ou Barcelone. Manque de logements abordables : La construction de nouveaux biens ne suit plus la demande, en particulier dans les grandes agglomérations où se concentre 75 % de la population. Spéculation et locations saisonnières : L'essor des locations touristiques/saisonnières et la pression spéculative réduisent fortement le parc disponible pour les résidents permanents. Facteur humain et social : Environ 40 % des logements locatifs appartiennent à des petits propriétaires individuels, créant une tension entre la nécessité de protéger des locataires de plus en plus nombreux et la réalité économique des propriétaires. L'expulsion médiatisée de Marie-Carmen, une femme de 87 ans à Madrid, est devenue le symbole national de ce drame social. Cette crise a conduit Pedro Sanchez a convoquer de nouvelles élections face à un parlement qui refusait les mesures proposées. On a noté que le pari de tabler sur la colère face au logement était risqué parce qu'il était impossible de savoir qu'elle serait sa traduction politique. De ce point de vue peut-on considérer que le mouvement français est différent et en quoi ? En tous les cas cela nous permet de retrouver une fois de plus l'actualité du marxisme.

Traduit de l’anglais par Bernard Barraqué et Maurice Blanc

En 1842, un jeune Allemand sensible de vingt-et-un ans, nommé Friedrich Engels, fut envoyé en mission par son industriel de père à Manchester en Angleterre, pour apprendre les pratiques de gestion avisée des usines, en particulier comment extraire le plus de valeur possible du prolétariat [1]. Le résultat de cette décision paternelle particulière ne fut pas ce qui était prévu. Engels fut si horrifié des conditions apocalyptiques dans lesquelles vivaient les ouvriers des filatures de Manchester, qu’il mit fin à sa destinée de seigneur du coton et que les graines de la théorie communiste furent semées. Comme l’historien Jonathan Schofield l’a remarqué en 2006, « sans Manchester, il n’y aurait pas eu d’Union Soviétique, et l’histoire du xxe siècle aurait été très différente » [2]. Engels est bien sûr plus connu pour ses collaborations étonnamment productives et profondément influentes avec Karl Marx, et pour l’éloquence poignante de son chef d’œuvre La condition de la classe ouvrière en Angleterre (1845). L’objet de ce numéro spécial d’Acme est cependant de discuter trois articles écrits par Engels en 1872 dans Der Volkstaat, qui furent publiées cette année-là comme un pamphlet intitulé : La question du logement [3].

Dans le contexte de l’époque, la polémique faisait rage au sein de la gauche intellectuelle allemande (en particulier entre les socialistes et les anarchistes) sur la façon d’interpréter et, au moins autant, de répondre aux graves crises du logement auxquelles étaient confrontés les ouvriers vivant au centre des villes industrielles de l’Europe occidentale. Engels s’en prit violemment aux arguments des deux géants dans ce débat, Pierre-Joseph Proudhon et Emil Sax, les qualifiant de « socialistes bourgeois ». Pourquoi un tel dédain vis-à-vis d’intellectuels qui, à première vue, pouvaient apparaitre comme des alliés ou des camarades ? La réponse est dans ce que leurs solutions respectives aux crises du logement avaient en commun. L’anarchiste Proudhon proposait de mettre un terme aux bailleurs privés, via la transformation des loyers en paiements d’achat progressif de leurs logements par les locataires : il pensait que cela mettrait un terme aux relations d’exploitation entre propriétaires et locataires, qui conduisaient à beaucoup de souffrance à l’époque. Sax, le réformateur social, était d’avis que la propriété d’un foyer et d’un jardin transformerait les ouvriers en capitalistes, en leur permettant de tirer de l’immobilier un revenu ou un bénéfice dans des temps difficiles, mais aussi d’améliorer leur sentiment d’estime de soi. Pris ensemble, Proudhon et Sax offraient des solutions qui non seulement ne remettaient nullement en cause l’existence du droit de propriété privée, mais plus encore renforçaient encore ce droit : ils croyaient sincèrement que la propriété du logement au sein du prolétariat était « potentiellement révolutionnaire ».

C’est là le point de départ critique de La question du logement : au fond, une mise à nu polémique et souvent hilarante du droit de propriété privée. L’affirmation que la propriété du logement pourrait être en quoi que ce soit révolutionnaire rendait furieux Engels, qui croyait que celle-ci, au contraire, « enchaînerait l’ouvrier d’une manière semi-féodale à son propriétaire capitaliste » (Engels, 1887). Pour lui, le droit de propriété privée n’était pas du tout libérateur pour les ouvriers ; il constituait le principal arrangement institutionnel rendant possible l’expansion urbaine capitaliste, recouvrant la myriade des traits de l’économie politique (salaires, marché, valeur, prix, argent) qu’il avait vus fonctionner à Manchester, et qui étaient responsables de sévères inégalités, d’une exploitation caricaturale et d’injustices effrayantes. Loin de soutenir le droit de propriété privée, poursuivait-il, tout mouvement révolutionnaire devait reconnaître son rôle central dans la création d’une société profondément conduite et façonnée par les intérêts de l’accumulation capitaliste aux dépens des travailleurs. Comme l’a signalé Stuart Hodkinson (2012, p. 427-428), pour Engels :

« Il n’y avait pas du tout de crise du logement, seulement une crise du capitalisme dans lequel les conditions d’habitation ne formaient “qu’un des innombrables maux mineurs et secondaires” causés par l’exploitation des travailleurs par le capital. […] De cela résultaient deux conclusions inévitables : la première était que c’étaient les ouvriers, et non les locataires, qui étaient les agents du changement dans la société capitaliste ; ensuite, la seule alternative réelle à cette crise était “d’abolir tout à la fois l’exploitation et l’oppression de la classe ouvrière par la classe dirigeante”, par la révolution de la classe ouvrière et l’expropriation de la propriété privée. »

Pourtant, comme le rappelle Hodkinson, La question du logement est davantage qu’un appel abstrait à l’abolition du mode de production capitaliste. Au fil des ans, elle s’est montrée très influente sur nombre d’analyses de l’urbanisation dans le capitalisme, en particulier en rendant possible une investigation critique des stratégies d’accumulation, des intérêts spéculatifs des promoteurs immobiliers, des dynamiques de déplacement, des luttes sur les droits de propriété, et de la tension entre valeur d’usage et valeur d’échange concernant le sol urbain et le logement. Il est important de souligner que les articles de La question du logement ne concernaient pas que le logement en soi, mais plutôt les injustices produites par la structure sous-jacente des intérêts sociopolitiques propres à l’économie et aux politiques capitalistes du sol urbain, ainsi que le rôle des « socialistes bourgeois » dans le renforcement de cette structure. Nombre de chercheurs ont aussi noté le caractère visionnaire des analyses d’Engels sur l’inclination des élites politiques à répondre aux « concentrations de pauvreté » par l’usage des bulldozers et des boules de démolition, pour voir seulement réapparaitre peu après ces concentrations à proximité, « déplacées ailleurs » et non supprimées, selon la formulation -d’Engels. C’est dans ce sens, par exemple, que Neil Smith (1982) évoque le travail d’Engels dans l’un de ses travaux fondateurs sur la gentrification.

Les écrits d’Engels continuent de nous hanter parce qu’ils paraissent encore justes aujourd’hui. Prenons par exemple l’effusion de sentiments divers à la suite du décès de Margaret Thatcher en avril 2013. L’un des aspects les plus frappants des micros-trottoirs télévisés de ce moment est le nombre de gens qui ont reconnu son héritage controversé, tout en louant les effets à long terme de sa politique-phare du logement, appelée « right to buy » [4] (de fait, les critiques furent vraiment difficiles à trouver immédiatement après sa mort). Le sentiment général semblait être : « Je ne possèderais pas ma maison [home] si ce n’était grâce à Maggie [Thatcher] ! » Introduit en 1980 pour encourager la vente directe des logements sociaux municipaux avec d’importants rabais aux locataires – ceci afin d’étendre la propriété du logement aux dépens du stock des logements publics – ce « droit à l’accession » est la cause directe et majeure du manque de logements abordables aujourd’hui au Royaume-Uni (en trente-cinq ans, près de trois millions de logements sociaux ont été liquidés avec cette mesure). Au plus fort du conflit de classe durant les années 1980, le right to buy a joué un rôle idéologique décisif de deux façons. D’abord l’émergence soudaine de l’accès à la propriété a eu pour effet de dissoudre les tentatives dans les ensembles de logements publics de se défendre et d’agir collectivement pour un meilleur entretien et une meilleure prestation de service. Ensuite, et d’une façon particulièrement pertinente au regard de La question du logement, elle a représenté la politique d’avant-garde du mantra thatchérien, le « capitalisme populaire », visant à pacifier la résistance ouvrière en la réduisant à la logique et aux règles du marché (Jessop et al., 1988). Des millions de travailleurs ont trouvé que cette opportunité d’acquisition à bas prix de leur logement auprès de l’État était irrésistible, et ceci a aidé à légitimer l’assaut systématique contre l’État-providence tout au long des années 1980. La position des politiciens conservateurs était – et reste – que les travailleurs ne font pas tant d’histoires et de problèmes s’ils sont soudainement plongés dans le monde plus « sûr » de la propriété immobilière et du remboursement des emprunts : une philosophie qui avait guidé plus tôt les efforts pour sécuriser l’hégémonie bourgeoise aux États-Unis, à travers l’introduction de la Federal Housing Administration en 1934, et à sa promotion active de la propriété du logement dans de nouveaux espaces périphériques, au détriment des communautés plus pauvres des quartiers centraux (Dreier et al., 2001). Engels avait déjà acquis un sens aigu de cette économie politique du logement en 1872.

Le right to buy a été un coup électoral magistral, visant spécifiquement les électeurs ouvriers indécis (Forrest et Murie, 1988). Cependant, cette politique n’a pas atteint ses objectifs en matière de privatisation et de désengagement de l’État car parmi ceux qui ont fait valoir leur droit à l’accession à la propriété, beaucoup ont ensuite revendu leur bien à un grand propriétaire immobilier qui l’a reloué ensuite, en doublant ou triplant le loyer, obligeant les locataires à demander une aide à l’État. Ainsi, la mesure phare de la politique de Thatcher a en fait abouti à une augmentation des aides au logement, qui pèsent beaucoup plus – et de loin – sur le budget de l’État que la gestion et l’entretien des logements sociaux [5]. Pourtant, rien de tout cela ne semble avoir d’importance dans l’actuelle croisade idéologique des « héritiers de Thatcher » (David Cameron et George Osborne) : le right to buy est maintenant élargi aux locataires des housing associations. Ainsi, le culte fanatique de l’accession à la propriété se poursuit au Royaume-Uni [6] sans être remis en cause, malgré l’extrême précarité du logement au sein des classes populaires. Les études menées au Danemark et en Suède sur la financiarisation, la néolibéralisation et la dérégulation confirment à quel point, même dans les pays phares de l’État-providence, une minorité peut facilement s’approprier des logements qui relevaient du bien commun de la majorité, pour les transformer en sources de valeur d’échange (Lund Hansen et al., 2015).

Revisiter, s’appuyer sur et développer les observations astucieuses et prémonitoires d’Engels constitue par conséquent un projet important, tant sur le plan politique qu’analytique, sans se limiter aux pôles centraux du capitalisme, qui étaient au cœur des préoccupations d’Engels. Par exemple, son biographe, Tristram Hunt (2009), a établi une équivalence entre le Manchester victorien du xixe siècle et les villes « scandaleuses » [shock cities] contemporaines, São Paulo par exemple : les injustices disséquées et dénoncées clairement par Engels se sont accrues constamment en taille et en intensité si l’on considère l’urbanisation contemporaine de la Chine et de l’Inde, ainsi que l’essentiel de l’Afrique, de l’Amérique latine, du Moyen-Orient et de l’Extrême-Orient. Dans ces régions – en dépit des nécessaires mises en garde de la recherche urbaine postcoloniale en faveur d’outils analytiques sensibles aux spécificités du contexte – on constate des déplacements massifs des classes populaires au nom de la croissance économique, de grands événements internationaux ou de la renaissance et de la modernisation urbaines. Parmi les justifications de ces transformations, on trouve des traces lointaines de Proudhon dans les déclarations de Hernando de Soto [7], lorsqu’il fait de l’attribution de franchises foncières, ouvrant l’accès à la propriété privée, un moyen pour sortir les habitants des taudis et pour les mettre sur le chemin de la prospérité (Pieterse, 2008). Dans un article marquant de la New Left Review, David Harvey (2008) s’est inspiré du pamphlet d’Engels pour établir des liens entre les formes « d’accumulation par dépossession » à Paris au xixe siècle, à New York au milieu du xxe siècle et aujourd’hui dans des villes comme Bombay ou Shanghai. Cet article de Harvey est un jalon important dans la poursuite de l’analyse critique et il vient au bon moment pour éclairer l’actuelle crise globale, à la fois économique et financière. En effet, cette crise est inextricablement liée à la question du logement par l’introduction d’instruments financiers et d’innovations suspectes dans les secteurs de la finance hypothécaire et de la spéculation foncière. Cette crise a été déclenchée par l’action des élites globales qui cherchent avant tout à s’en mettre plein les poches, ce qui, en réaction, a donné naissance à une intéressante stratégie de révolte : le mouvement Occupy.

Engels (1887) a vu en Haussmann l’initiateur de « la pratique, qui s’est maintenant généralisée, de créer des brèches dans les quartiers de la classe ouvrière de nos grandes villes, particulièrement dans ceux qui sont situés au centre ». De même, les flux contemporains dans le circuit secondaire de circulation du capital donnent forme à ce qu’Andy Merrifield appelle la « néo-haussmannisation » :

« La néo-haussmannisation est la nouvelle version du vieux conte du redéveloppement urbain. Ce qui s’est produit à Paris au milieu du xixe siècle se produit aujourd’hui globalement, pas seulement dans les villes mondiales – sous l’effet de puissantes forces économiques et politiques, nationales et municipales – mais dans toutes les villes, sous l’effet des élites transnationales de la finance et des grandes firmes, et avec l’appui des gouvernements nationaux respectifs. » -(Merrifield, 2014)

À la lumière de ces processus et de l’urgence qu’il y a à localiser les asymétries flagrantes dans le pouvoir économique et politique – pour ensuite amener ceux qui ont fait preuve d’une négligence dédaigneuse quant à la façon dont leur propre ingénierie financière cynique a dévasté des communautés innocentes mais aujourd’hui paupérisées – il n’y a peut-être jamais eu de moment plus approprié pour convoquer et revisiter les écrits d’Engels, pour refonder la valeur du sol urbain comme une création sociale collective. L’extorsion capitaliste de la rente et la circulation de capitaux rapportant des intérêts élevés sur les marchés immobiliers – facilitées par l’État néolibéral – ont abouti à des coûts de logement exorbitants dans de trop nombreuses sociétés. La valeur du foncier (souvent négligée dans les débats sur les coûts du logement) n’est pas créée par la possession du sol, elle est créée par l’investissement social collectif, que les propriétaires fonciers s’arrogent dans des gains immérités à travers le droit de propriété privée (Sayer, 2014). La spéculation foncière et la propriété foncière monopolistique, fondées sur un crédit hypothécaire surabondant, sont ce qui rend le logement inaccessible. Au lieu de construire des habitations qui ne soient pas des marchandises pour des personnes qui ont un besoin urgent de logement, l’ingénierie actuelle du système politico-économique encourage les capitalistes rentiers à « rivaliser à qui utilisera au mieux ses compétences en crédits fonciers pour anticiper la prochaine bulle immobilière et survivre à la dernière » [8]. Contre cette vision, la contribution critique sans doute la plus durable de tous les écrits d’Engels est exposée avec force dans La question du logement : la valeur d’usage de l’habitation et du logement passe avant la valeur d’échange, l’habitat avant le profit. Le logement est une nécessité écologique fondamentale.

Références bibliographiques


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