Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Forteresse naturelle : comment la géographie protège le régime iranien

L’insertion de la civilisation perse dans sa géographie est le résultat d’une longue histoire. Il faut prendre la mesure de l’histoire de l’Iran qui se situe dans le temps long de la civilisation perse millénaire, mais également dans le temps historique du siècle et demi qui vient de s’écouler. Ce siècle voit l’Iran, comme d’autres grandes civilisations, confronté à l’émergence de l’impérialisme, balloté par les grandes puissances, Angleterre, Russie tsariste, Allemagne, USA notamment, et traversé par de multiples trahisons et incapacité de ses élites à trouver le point d’appui sur lequel rebâtir la souveraineté pour cette nouvelle époque. Contrairement à ce que croient beaucoup de gens, le rôle du clergé chiite dans ce processus n’est pas récent, il est bien antérieur à l’ayatollah Khomeiny. Rebâtir la souveraineté, c’est bâtir un système moderne de production dynamiquement équilibré et capable de se développer. Cela nécessite un consensus social autour du développement des forces productives afin de rattraper les écarts avec les systèmes mondiaux les plus avancés et d’acquérir simplement la capacité à être dans le monde productif moderne. A l’époque du capitalisme impérialiste hégémonique mondialisé, ceci suppose à la fois la capacité à résister aux tentatives de l’hégémon d’extraire la plus-value pour alimenter son centre international tout en s’intégrant à l’économie mondiale contrôlée par celui-ci, puisque désormais déjà, les forces productives les plus modernes ne peuvent que se développer au long de chaînes de production internationales complexes et intriquées. En ce sens, il y a des parallèles entre les opérations trumpistes au Venezuela et en Iran, car ces deux pays ont résisté aux « sanctions » (d’ailleurs en coopérant sur quelques capacités critiques), franchi le cap au delà duquel ces mesures d’isolement économique commencaient à perdre leur effet et nécessitaient donc que l’action impérialiste trouvent d’autres modalités d’action. Pour l’instant, les opérations entreprises ne fournissent pas d’élément convainquant de réussite. (Note de Franck Marsal pour Histoire&Société)

L’Iran considère sa situation géographique comme un atout majeur, ce qui signifie qu’il sera prêt si les États-Unis et Israël décident d’envoyer des troupes au sol. Je reviens de quelques jours très bien remplis à Paris. Ce qui est tout de même problématique c’est la manière dont on a attaqué les « cadres sociaux de la mémoire » de « l’occident » par ces termes le sociologue Halbwachs désignait en gros l’espace et le temps. Ne pas connaitre l’Iran en tant que nation avec une histoire millénaire, un peuple très cultivé et qui fait bloc autour de la défense de la nation est une imbécilité. Mais ignorer à ce point la géographie non seulement du détroit d’ormuz mais de l’Iran lui-même dit l’état réel de la classe ou plutôt la caste qui se prend pour l’hegemon , c’est un thème autour du quel j’ai longuement parlé et vous aurez bientôt des vidéos mais voici un petit apport en attendant (note et traduction de danielle Bleitrach pour histoireetsociete)

par Luca Boam12 mars 2026

La géographie accidentée de l’Iran constitue un rempart naturel contre toute invasion étrangère. Image : Capture d’écran X

La situation stratégique de l’Iran est indéniablement liée à sa topographie. Le plateau iranien est une vaste région géographique caractérisée par son relief montagneux, avec les chaînes de montagnes du Zagros et de l’Elbourz.

Protégées du nord et de l’ouest par de vastes déserts, des vallées fertiles et d’immenses plaines, les chaînes du Zagros, à l’ouest, et de l’Elbourz, au nord, transforment le pays en une véritable forteresse, rendant toute invasion terrestre conventionnelle logistiquement extrêmement difficile pour tout adversaire.

L’immensité du plateau iranien permet à Téhéran de disperser son infrastructure militaire et nucléaire, conférant à l’État une profondeur stratégique considérable. Par exemple, les responsables iraniens soulignent que leurs programmes nucléaires et de missiles balistiques n’ont pas été anéantis lors des frappes américaines de juin 2025 (opérations Lion levant et Marteau de minuit) car ces programmes sont dispersés sur l’immense territoire et situés au cœur de régions montagneuses, ce qui les rend difficiles à détruire par la seule force aérienne.

Principales caractéristiques géographiques de l’Iran

Évolution de la doctrine A2/AD

L’Iran considère sa situation géographique comme un atout majeur. Tirant parti de la profondeur et du relief accidenté de son plateau, le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) a développé une doctrine de déni d’accès et de zone (A2/AD), à l’image des stratégies employées par la Chine en mer de Chine méridionale.

En matière de sécurité, cette architecture a permis à Téhéran de défier ses adversaires régionaux sans déclencher un conflit armé de grande ampleur. En tirant parti de la mer et de la topographie, l’Iran a élaboré une politique régionale axée sur la création d’une zone tampon empêchant toute invasion ou guerre terrestre conventionnelle sur son propre territoire.

De plus, cette mentalité de forteresse permet à Téhéran de projeter sa puissance par des moyens asymétriques, c’est-à-dire par le biais de ses alliés et de missiles de précision, tout en restant relativement à l’abri des représailles terrestres conventionnelles.

Carte topographique de l’Iran

Défis à l’invulnérabilité géographique : Opérations Epic Fury et Roaring Lion

La question qui se pose actuellement à la résilience iranienne est de savoir si son infrastructure nucléaire et balistique peut résister à une campagne soutenue de frappes terrestres et maritimes. Les opérations Epic Fury (États-Unis) et Roaring Lion (Israël), lancées le 28 février, ont fondamentalement remis en cause ce statut de « forteresse ».

Les forces aériennes américaines et israéliennes ont démontré que les avantages géographiques qui définissaient autrefois la pensée militaire et stratégique iranienne peuvent être contournés dans une certaine mesure grâce à l’utilisation de technologies de haute précision, telles que des moyens furtifs avancés et à longue portée, comme les bombardiers américains B-2.

Les Israéliens ont utilisé des missiles balistiques aéroportés Black Sparrow, qui ont réussi à endommager des installations d’armement iraniennes profondément enfouies et que l’on croyait jusqu’alors géographiquement invulnérables aux frappes conventionnelles. Selon les analyses, l’opération a ciblé plus de 1 000 sites au cours des premières 24 heures.

Les cibles comprenaient les installations de commandement et de contrôle des Gardiens de la révolution iraniens, les capacités navales conventionnelles iraniennes, les sites de production de missiles balistiques à l’intérieur de l’Iran et l’infrastructure nucléaire iranienne renforcée.

Contrôle intelligent : La modernisation des points de passage maritimes

L’Iran possède un littoral méridional d’environ 1 120 miles (1 802 kilomètres), ce qui lui permet de contrôler la côte nord du détroit d’Ormuz, un point de passage maritime crucial qui relie le golfe Persique au golfe d’Oman.*

C’est cette proximité géographique qui permet à l’Iran d’exercer son influence sur l’une des routes maritimes les plus fréquentées au monde grâce à une doctrine que Téhéran appelle « Contrôle intelligent ». Le Contrôle intelligent repose sur un réseau de systèmes intégrés qui s’appuie sur trois couches technologiques interconnectées :

  • Système de défense aérienne : L’Iran a présenté le Sayyad-3G, une version modernisée de son système de défense aérienne à longue portée. Ce nouveau système a une portée de 150 km et est déployé depuis les navires les plus sophistiqués du pays. Son objectif est de créer un bouclier antiaérien mobile protégeant les essaims navals des attaques aériennes.
  • Drones à double rôle et à ciblage sélectif : Téhéran a intégré de nouveaux drones à sa doctrine de contrôle intelligent. Ces drones à double rôle sont capables d’identifier et de frapper des cibles aériennes et maritimes. Contrairement aux mines marines traditionnelles, ces drones permettent un ciblage sélectif, ce qui signifie que l’Iran peut surveiller le trafic maritime et exercer une pression calibrée sur certains navires tout en laissant passer le trafic neutre (et c’est ainsi qu’il entendait faire respecter l’interdiction de passage du détroit réservée aux navires battant pavillon chinois).
  • Stratégie de missiles maritimes : l’Iran a démontré sa capacité à lancer simultanément des missiles de croisière depuis des silos terrestres et des plateformes en mer. Ce déploiement de missiles lui permet, même en cas de destruction d’un nœud, de maintenir sa doctrine de contrôle intelligent dans le détroit grâce à d’autres moyens de communication interconnectés.

En temps de paix, le système Smart Control a marqué un tournant, abandonnant son blocus brutal déployé précédemment, dans lequel Téhéran menaçait de couler des navires et de faire s’effondrer l’économie mondiale (une mesure qui pénalisait économiquement ses partenaires internationaux), au profit d’un système de haute technologie et sélectif qui surveille, identifie et applique une pression calibrée sur des cibles spécifiques.

Installations militaires iraniennes pour contrôler le détroit d’Ormuz –  Centre de recherche Alma

Exécution tactique et attrition économique dans le conflit actuel

Dans le conflit en cours, l’Iran a démontré sa capacité à exercer un contrôle intelligent pour maintenir une emprise technologique de pointe sur le détroit d’Ormuz, malgré la destruction d’une grande partie de ses capacités navales. Il y parvient principalement de trois manières :

  • Guerre électronique : D’après les services de renseignement maritime, plus de 1 100 navires ont été victimes de brouillage GPS de haute intensité depuis le 1er mars. Les signaux sont détournés pour faire croire que les navires se trouvent dans les eaux territoriales iraniennes, fournissant ainsi à Téhéran un prétexte pour des saisies ou des frappes militaires. Par ailleurs, les garde-côtes iraniens utilisent le brouillage AIS (Système d’identification automatique) pour dissimuler la présence de leurs patrouilleurs rapides restants, rendant ainsi quasiment impossible pour les pétroliers commerciaux de détecter l’origine d’une menace avant qu’une frappe ne soit imminente.
  • Frappes cinétiques : Avec la mise en œuvre de la doctrine de contrôle intelligent, l’Iran ne coule plus tous les navires, mais cible des embarcations spécifiques. Les 1er et 2 mars, les Gardiens de la révolution iraniens ont utilisé des drones à double usage pour frapper des navires tels que le MKD Vyom (méthanier) et le Skylight (chimiquier).
  • Défense aérienne intégrée : En réponse à l’opération conjointe américano-israélienne menée contre elle, l’Iran a intégré son système de défense aérienne de conception récente à ses forces de défense. Malgré la destruction de son quartier général naval le 1er mars, le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) a utilisé son système de défense aérienne terrestre, intégré à sa flotte, pour créer des zones de défense aérienne superposées. Cette stratégie a contraint les avions américains et israéliens à voler à haute altitude, ce qui complique leur capacité à identifier et à détruire les lanceurs de drones de petite taille, dispersés le long des côtes iraniennes.

Les mesures de contrôle intelligent ont eu pour résultat une réduction immédiate de 20 % de l’approvisionnement mondial en pétrole et une hausse de 50 à 100 % des primes d’assurance maritime, aboutissant de fait à un blocus par attrition économique, malgré la destruction des capacités navales conventionnelles iraniennes.

Vide de leadership : succession et résilience de l’État

Le décès du guide suprême le 1er mars a plongé la République islamique dans une crise de succession. Historiquement, le guide suprême exerçait une fonction d’arbitre suprême, conciliant les pressions internes et externes ainsi que les intérêts parfois divergents du clergé et du consensus des élites.

En son absence, le régime a réagi avec un désespoir fragmenté. Tandis que les Gardiens de la révolution tentent d’affirmer leur puissance grâce au système de contrôle intelligent du détroit d’Ormuz, l’absence de successeur désigné a initialement engendré des luttes intestines au sein de l’élite, compromettant le processus décisionnel de l’État en pleine période de tensions extrêmes et entraînant des frappes, notamment contre Oman (qui jouait un rôle de médiateur en faveur de l’Iran), sans l’aval du pouvoir central.

La décision du Conseil d’élire le fils de Khamenei, Mojtaba Khamenei, visait à apaiser les dissensions internes et à signaler que le corps des gardiens de la révolution, partisan de la ligne dure, restait aux commandes.

Objectifs stratégiques et réponse multipolaire

La question cruciale qui se pose désormais à la région est celle de la durée et de l’intensité de la campagne menée actuellement par les États-Unis. Pour Washington, l’objectif stratégique est passé de la dégradation permanente des installations nucléaires à une quête plus large de changement de régime.

Contrairement aux opérations précédentes, celle de 2026 repose sur une stratégie de dissuasion qui cible autant la volonté politique de l’État que ses infrastructures physiques. Tant que les Gardiens de la révolution maintiendront leur blocus discriminatoire, l’intensité des frappes devrait s’accroître, passant déjà des nœuds de contrôle intelligents à la tentative d’anéantissement des infrastructures de communication militaire iraniennes.

Cela peut faciliter l’identification, le suivi et la neutralisation des principaux responsables gouvernementaux et militaires encore présents en Iran. En neutralisant l’infrastructure de communication militaire sécurisée, les hauts responsables du régime à Téhéran sont contraints d’utiliser des canaux de communication moins sécurisés ou moins performants (comme WhatsApp ou Signal), ce qui les rend plus faciles à localiser.

Fractures internes et risques d’expansion cinétique du sol

Il existe également un risque important d’extension de ce conflit. Bien que le Pacte stratégique trilatéral (Iran, Russie, Chine) n’ait pas entraîné, et n’entraînera probablement pas, d’intervention militaire russe ou chinoise, l’effondrement d’un allié clé au sein de leur architecture multipolaire aurait deux conséquences stratégiques majeures.

Premièrement, l’effondrement de l’Iran supprimerait un rempart stratégique essentiel entre la Russie au sud et la Chine à l’ouest. Deuxièmement, il constituerait un coup fatal porté au corridor terrestre eurasien, menaçant notamment deux projets cruciaux pour la Russie et la Chine : le Corridor international de transport Nord-Sud (INSTC) et l’initiative « la Ceinture et la Route » (BRI). Par conséquent, toute tentative de changement de régime à grande échelle risque d’entraîner une grave erreur d’appréciation.

De plus, pour l’Iran, la Russie et la Chine sont passées du statut de partenaires diplomatiques égaux à celui de piliers technologiques. Pour Moscou et Pékin, les attaques de Téhéran peuvent servir à contourner les systèmes de défense antimissile occidentaux et, plus largement, à réduire le nombre d’intercepteurs américains coûteux tout en testant leurs capacités. L’intégration de systèmes tels que le BeiDou-3 chinois et les S-400 russes permet à l’Iran de déjouer le brouillage occidental et d’améliorer sa furtivité.

Le corridor de transport international Nord-Sud selon  Geopolitical Monitor

Au-delà de la campagne aérienne et maritime actuelle, des informations indiquent que l’administration Trump se prépare à une phase terrestre d’intervention cinétique en exploitant les divisions ethniques régionales. La CIA américaine coordonnerait ses actions avec la Coalition des forces politiques du Kurdistan iranien (un front uni regroupant cinq grands groupes d’opposition) afin de fournir une assistance militaire, notamment en matière de partage de renseignements et d’armement léger.

Alors que le gouvernement présente ces pourparlers comme un soutien à un soulèvement populaire, la présence de forces kurdes peshmergas en alerte près de la frontière laisse présager une opération terrestre coordonnée dans l’ouest de l’Iran. Cette stratégie à haut risque vise à utiliser les milices kurdes comme force de déstabilisation au sol afin d’occuper les ressources des Gardiens de la révolution iraniens pendant que le commandement central est en pleine déroute.

Toutefois, la probabilité que ces forces parviennent à renverser le régime de manière indépendante demeure faible, en raison du manque de blindés lourds et de divisions internes. Les conséquences d’une telle opération seraient également importantes, avec le risque d’un embrasement généralisé qui pourrait entraîner l’intervention de la Turquie dans le conflit afin de réprimer les ambitions territoriales kurdes.

Il s’agit d’une fracture persistante au sein de l’alliance de l’OTAN, susceptible de transformer l’opération américano-israélienne en une guerre régionale chaotique impliquant plusieurs États.

Cet article a initialement paru dans Pickle Gazette et est republié avec leur aimable autorisation. Lire l’original ici .

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