Histoire et société3

Tant qu'il n'y a pas d'œuvre commune, il y aura toujours de l'intolérance

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Histoire et société > Éditorial

editorial : en quoi le présent nous aide-t-il à dépasser le point de vue "moralisateur" dans lequel nous avons été enfermés? par Danielle Bleitrach

Il s'est avéré que les éditions Delga m'ont demandé de rédiger deux préfaces, l'une à propos de la réédition du livre d'Henri Alleg,: étoile rouge et croissant vert qui est une méditation d'une grande actualité sur les conditions de la décolonisation en Algérie et celles dans le socialisme en Asie centrale. Ce livre sera présent à la fête de l'humanité. Le deuxième livre concerne l'insurrection de Budapest en 1956 et l'intervention soviétique. Dans les deux cas, j'ai été témoin engagé de ces événements. Mais j'ai voulu dépasser le "témoignage" pour revendiquer une méthode historique matérialiste et dialectique qui fait que l'Histoire digne de ce nom est toujours "contemporaine". Qu'il faut reconstituer les "problèmes" affrontés dans l'événement, voire leur "maturation" aujourd'hui pour rompre avec la "vision" moralisatrice, celle de l'horizon indépassable de la "démocratie libérale". C'est à ce prix que nous éviterons l'hagiographie, les dogmatismes concurrents, pour bénéficier des enseignements de l'expérimentations de l'histoire réelle et ses contradictions. Cette "problématique" a fait de ces deux "préfaces" de véritables articles dont le volume dépasse parfois une trentaine de pages et elle s'est appuyée sur la constitution de "pièces diverses" de la part de cet éditeur militant. Voici donc les premiers feuillets de cette préface sur les événements de Budapest. "l'incipit" de cette réflexion présentation d'un "dossier" qui est en gestation et sera constitué pour la fin du mois d'octobre date anniversaire des événements. Vous remarquerez à quel point ce qui s'élabore depuis plus de dix ans dans Histoireetsociete dans ses diverses formules, les livres publiées participent au jour le jour à cette construction. il était donc juste que je vous en fasse part.

Publié par Danielle Bleitrach

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Article original pour le blog

Que s'est-il passé à Budapest en 1956, qui puisse encore aujourd'hui peser sur l'histoire mondiale ?

Ce livre des éditions Delga vous propose de vous faire votre opinion sur ce qui s’est passé à Budapest en 1956 : la pièce centrale est un livre blanc — documents et photographies rassemblés par le Bureau d'information du Conseil des ministres de la République populaire de Hongrie, à diverses dates, le premier cahier étant publié à chaud, un mois après les événements — et des témoignages sur les atrocités commises par les contre-révolutionnaires lors des événements d'octobre 1956 en Hongrie. Le livre blanc restitue le contexte dans lequel l'armée soviétique est intervenue pour secourir les communistes hongrois massacrés.

L’ensemble du dossier, y compris cette préface, met le lecteur en position d’historien, en fournissant des informations sur la manière dont les protagonistes ont vu les enjeux, en Hongrie mais au-delà dans l’internationale communiste. Un consensus des sociétés « occidentales » s’est alors établi autour de la condamnation de l’intervention soviétique. Ce qui a donné lieu à une campagne anticommuniste extraordinairement violente en France. Quelle a été son impact ?  N’est-il pas permis de penser que ces événements ont été de ceux qui ont inauguré, à la charnière du XXe siècle, une période contre-révolutionnaire — processus qui connaîtra son paroxysme à la chute de l'URSS ?

  La chute de l’URSS a engendré l’illusion d’une victoire totale du capitalisme sous sa forme de la démocratie libérale.  Comme le disait Hegel, la dialectique du capitalisme est devenue dialectique du monde, la dialectique celle de l’exploitation la plus cynique, se présentait sous ses figures historiques de la Révolution français et américaine dans son reflet inversé jacobin idéalisé de l’égalité, de la liberté et la fraternité également comme un universel. Avec la chute de l’URSS était célébré la fin de l’histoire « Le totalitarisme communiste, stalinien », était anéanti, comme l'avait été le totalitarisme nazi, hitlérien, selon l'étrange doxa qui s'est alors imposée jusque dans les manuels scolaires. Le capitalisme absorbait tout ce qui avait prétendu le dépasser.  Après la fin du nazisme, la fin du communisme était la preuve que seul le libéralisme représentait la liberté de l’humanité et la réalisation de sa nature et de sa capacité technique et scientifique Désormais il y aurait des conflits certes mais ils signaleraient simplement ce qu’il convenait de réformer pour que l’ordre libéral soit régulé. IL fallait croire que la démocratie libérale, ce reflet inversé de l’exploitation capitaliste à son stade impérialiste ,  avait absorbé tout ce qui prétendait la nier, rien ne pouvait se maintenir durablement de ses négations fascistes, dictatoriales, collectivistes, nationalistes, communistes, elle seule assurait la paix intérieure et extérieure des Etats. Pour aboutir à ce résultat illusoire il a fallu une propagande aux forceps qui devait  inventer les événements et  interdir de s’éloigner de ce consensus que contredisait plus que jamais l’évolution de l’impérialisme.

Alors même que des campagnes d’extermination furent lancées sous l’égide du capitalisme partout en Indonésie, au Chili, mais également à Budapest, dans les rues, des ouvriers, des responsables d’institutions publiques et de simples conscrits étaient pendus, fusillés, torturés, les appartements pillés, il fallait que demeure l’illusion de la liberté, de l’égalité et de la fraternité.  On ne peut s’empêcher de voir qu’il y a là une méthode comme si étaient cherchés dans l’hystérie anticommuniste une manière d’excuse aux crimes que la dialectique du capitalisme réel ne cesserait de commettre. . On retrouvera cela dans la dénonciation ultérieure du terrorisme : la difficulté à distinguer les antagonistes et les donneurs d’ordre alors même qu’on en fait le prétexte à la remise en cause des droit et libertés acquises.

Aujourd’hui nous sommes loin de pouvoir contempler cette ère de paix éternelle et de progrès continu qui a été célébré devant la chute du mur de Berlin et ce triomphe de la « démocratie  libérale ». Ce qui incite heureusement à revoir pas mal de nos certitudes, non pour construire un autre « idéal » face à celui en lambeau du capitalisme mais pour tenter de comprendre ce à quoi nous devons nous atteler, les problèmes que nous devons résoudre ! Nous pouvons reprendre à notre compte la fameuse maxime de Benedtto Croce de 1912 : « toute histoire digne de ce nom est histoire contemporaine ». L’histoire sous le prisme de l’actualité montre que les obstacles peuvent se transformer en atout, l’asymétrie en point d’appui si elle a été utilisée par des sociétés dont les perspectives étaient alors condamnées, qu’il s’agisse du développement inégal chinois, usine du monde,   ou de la résistance à l’assaut de l’empire en  crise de l’Iran campé sur son détroit d’Ormuz, peut-être cela nous aidera-t-il à revoir les « chemins de la liberté » ? . Nous retrouvons et c’est une bonne chose la possibilité de tenter de comprendre, de reprendre les FAITS.

 Budapest1956, le rapport Khrouchtchev, la querelle sino-soviétique, ce fut  le grand schisme celui qui joua un rôle décisif dans la chute de l’URSS et la contrerévolution : qui a vaincu qui ? Le président Poutine insiste beaucoup sur le fait que la Russie n'a pas été vaincue, mais qu'elle a changé de régime de sa propre volonté ; cela a cependant aussi l'allure d'un sabordage, ayant reçu le soutien amical de la CIA et d'autres services intéressés. Il existe aujourd'hui une abondante littérature sur ce sujet, ainsi que des collaborations scientifiques entre la Chine et la Russie, l’infime part de ce qui est publié de ce côté-là raconte une tout autre histoire.

L’insurrection de Budapest et l’intervention soviétique interviennent sept mois après que Khrouchtchev, alors président de l’URSS et premier secrétaire du PCUS, au début de cette même année 1956, le 25 février, ait dévoilé à un certain nombre de délégués du XXe congrès du PCUS son rapport sur les « crimes de Staline» son prédécesseur. Il y a eu une crise assez proche en Pologne et surtout les rapports sino-soviétiques qui se tendent. Le tout dans un processus majeur de décolonisation dans lesquels la France est impliquée, qu’il s’agisse des événements de Suez ou de la guerre d’Algérie.

Quelle relation de cause à effet peut-on établir entre ces différents événements et l'intervention de l'armée soviétique en Hongrie ? Quelles sont celles que les protagonistes eux-mêmes établissent ? la question on le voit doit articuler les Faits rapportés par nos dossiers dans une architecture complexe. Complexes quant à leurs interprétations mais aussi   les échelles temporelles dans lesquels ils s’inscrivent.

 Dans le livre blanc, on passe très rapidement des amphis surchauffés de l'université hongroise à des menées insurrectionnelles et criminelles — en une dizaine de jours seulement, mais c’est aussi parce que l’agitation universitaire dure depuis pas mal de temps, depuis le mois de juillet, des manifestations exigeant des réformes ont viré à l’émeute. Et dès le 13 novembre on estime à deux mille le nombre de morts. Des communistes, mais aussi leur famille…

Pourtant dans la mesure où l’occident jouit encore d’un quasi monopole de l’information de masse c’est l’intervention soviétique qui  a remué l'époque, la presse, les radios occidentales qui se sont  alors focalisées  sur l'intervention de l'armée soviétique.  Cet effet loupe orienté a été dénoncé par le « camp socialiste ». C’est ce qui a  incité le gouvernement hongrois à publier  ces rapports pour rétablir le contexte. Lisez c’est édifiant !

Ces rapports ont selon toute vraisemblance d'abord été conçus pour les partis frères des pays socialistes, qui s'attendaient à subir un assaut semblable, mais aussi pour des partis comme le Parti communiste français, qui fut l'objet d'une campagne inouïe dont nous donnons ici quelques aperçus.

À ce titre, les éditions Delga ont accompagné ce livre blanc hongrois d'une brochure qui, elle aussi, a une valeur historique : « Vérités sur la Hongrie, présentées à la réflexion de tous les honnêtes gens ». L'original, publié par le Comité central du PCF en 1956, comptait 28 pages ; il expose les « atrocités commises par la contre-révolution », mais apporte également une analyse de ce qui, selon le PCF, a provoqué ces événements, ainsi que de la manière dont ceux-ci ont donné lieu, en France, à un déchaînement de propagande des radios et de la presse. C’est dans la même logique que dans cette préface, vu mon âge, j’ai en tant que « dernier témoin », décrit ce qu’en percevait une jeune communiste, se situant elle-même alors entre la deuxième guerre mondiale et celle d’Algérie.

Cette dénonciation de l’ambiance de lynchage subie par les communistes français pose une question : est-ce là le moment où l’opinion publique française s’est retournée contre le socialisme? En tous les cas c’est le moment où la question du socialisme s’efface derrière l’union de la gauche, le « républicain » français, est-ce cela « le socialisme à la française »?

En 1956, le prestige de l’Union Soviétique, reste incontestable et comment a-t-on abouti à l’effondrement de l’URSS ?  L’unité de ce monde ne s’est-il pas fissuré là ? Et une telle hypothèse ne concerne pas le passé, il a son corollaire dans l’ interrogation  sur la perspective politique face à la crise actuelle : y a—t-il pour les communistes français, la gauche même, la possibilité  de reconquérir une véritable alternative : Que reste-t-il de cette épopée soviétique, en dehors de la peur des chars russes à Paris?

Nous donnons à voir notre « parti pris », celui d’un dialogue démocratique que nous appelons de nos vœux face à la propagande et la censure : quelles que soient les réponses que nous apportons à ces questions d’un point de vue contemporain, il est à nos yeux erroné de  ne pas mesurer ce que représente cette Révolution soviétique.  Parce que la situation d’aujourd’hui, les tâches à accomplir,  montrent  que cette Révolution n’a pas terminé sa parabole avec l’effondrement soviétique. Quelle que soit la date où commence ce séisme, l’hypothèse de la fin de l’histoire, de l’absorption par les révolutions bourgeoises, française, américaine  de tout ce qui avait prétendu contredire la liberté humaine est totalement erronée,  c’est une illusion. que le développement de l’impérialisme et sa crise actuelle fait s’effondrer et il reste seulement son corollaire le socialisme ennemi de la liberté et de l’émancipation humaine comme de la nature, qui nous pétrifie.

Cette Révolution soviétique, et l'instauration d'un gouvernement prolétarien, a bousculé ce qui avait été jusqu'alors l'ordre du monde. La Révolution d’octobre, et les soixante dix ans de l’URSS ont concrétisé les promesses jacobines de la Révolution française, tout en rompant avec la bourgeoisie qui l'avait menée à bien et avec la dialectique réelle de l’exploitation sans frein.

Les politiques extérieures du socialisme et du capitalisme sont, dès l'origine de cette Révolution bolchevique, conçues comme présentant une antinomie absolue. Cette opposition reste, aujourd'hui encore, fondamentale pour tous les pays socialistes : la politique d'un État socialiste ne reflète pas les intérêts d'une minorité de possédants, mais ceux de l'État tout entier au service du peuple — les intérêts nationaux et le patriotisme de son peuple s'y associent au devoir internationaliste de la classe au pouvoir, d'autant plus harmonieusement que la classe ouvrière et les travailleurs n'ont pas intérêt à la guerre. Encore aujourd’hui les communistes russes affirment que l’Etat de la Russie d’aujourd’hui transforme le citoyen en assisté relevant d’une charité publique, alors que la citoyenneté soviétique lui accordait de véritables droits et devoirs par rapport à son propre état. Il reste au moins à comprendre ce qui fonde une telle affirmation en temps de paix et surtout de guerre. Et qui s’inscrit a contrario de toute l’interprétation qui est la nôtre.

Il demeure certes l’illusion du communisme immédiat confronté à la contradiction de la réalité du sous développement, l’illusion de l’égalité totale alors que demeure la réalité de la puissance, le formel et le réel mais avec la volonté d’inscrire dans chaque étape ce communisme.

Cette ligne a été affirmée dès la naissance de l'État soviétique, dans la résistance aux puissances impérialistes, face à leur intervention militaire masquée en guerre civile, au blocus économique, à l'isolement diplomatique et aux autres subterfuges employés pour anéantir le jeune État socialiste. L'un de ces subterfuges a été d'inventer une propagande attribuant aux communistes des crimes équivalents à ceux auxquels recourent systématiquement les États capitalistes pour défendre leur droit au pillage dans le mépris total des intérêts de leur peuple.

Après la victoire de l'URSS contre le nazisme, il s'est créé un rapport de forces qui a permis d'établir de nouveaux droits, de nouvelles institutions ; elles ont dû tenir compte de cette orientation en faveur de la paix et de la souveraineté des nations — ne serait-ce que la Charte des Nations unies. Alors que, jusque-là, la guerre et les pactes secrets de partage et de mise en coupe réglée des territoires et des êtres humains régissaient les relations internationales, il a fallu désormais tabler à sur l'information et la mobilisation de ceux qui, jusque-là, avaient été exclus des délibérations.

Est-ce que cette promesse dont le retentissement est comparable et certainement plus étendu que celui de la Révolution française continue ou non à travailler notre monde contemporain ?  Et ce parce que les formidables inégalités, la dégradation de nos services publics et la crise de nos industries se poursuit sans que les vainqueurs de la guerre froide paraissent y répondre. Pour masquer leur réalité les gouvernants qui se veulent les chantres de la démocratie libérale ont toujours besoin du maccarthysme et de la répression pour empêcher « la propagande » communiste, celle qui s’oppose à eux et résiste. Ce n’est pourtant pas sous l’influence de la propagande de Moscou que nos gouvernants souffriraient d’un déficit de représentativité mais parce qu’ils sont incapables de répondre aux exigences de leur peuple, de lui accorder une souveraineté légitime.

Aujourd’hui, les conflits de plus ou moins grandes intensité se multiplient, des politiques de surarmement mettent en cause le modèle français de protection et de droits citoyens. Ce modèle est le fruit de luttes centenaires mais grâce au coup de boutoir de la libération et au rapport de forces qui s'était créé alors.  Tout ce qui a été si durement attaqué à la chute de l'union soviétique. Ce qui avait été promis dans la fête autour de la chute du mur de Berlin, la paix, la réconciliation a tourné en son contraire. On a rarement vu un tel démenti en très peu de temps, à l’échelle de l’Histoire. La transition vers un ordre international multipolaire est de plus en plus manifeste. Cette contradiction à l’œuvre dans les relations nord-sud qui rend caduc le pacte décrit par Lénine, entre l’impérialisme et son aristocratie ouvrière. La nouvelle phase de la lutte des classes, est celle dans laquelle la question de l’immigration est devenue  un boomerang de la division interne… entre les puissances coloniales mais aussi au cœur de l’Europe avec la mosaïque des peuples que l’URSS et le socialisme a favorisé. On voit un nombre grandissant de pays du Sud revendiquer une plus grande autonomie politique, économique et financière par rapport au modèle occidental fondé sur la centralité du dollar et des institutions euro-atlantiques. Le passé est revu dans cette démystification.

L'immense majorité des êtres humains aspire à la paix mais les conflits s'éternisent.  Washington et les "alliés" parlent de conclure la paix, mais ajoutent les armes aux armes, le monde multipolaire qui nait revendique une paix réelle et ne veut de négociations que si elles ont une garantie qui n'existe plus. Chaque conflit régional ou considéré comme tel constituent un terrain d'expérimentation de modèle de gouvernance internationale, de systèmes économiques, de visions politiques dans lesquelles au-delà des carrefours commerciaux et énergétiques, il existe des lieux symboliques de mémoire à travers lesquels se dessine l'architecture géopolitique du XXI e siècle.

Les éditions Delga accomplissent un travail monumental en maintenant, par leurs publications, l'une des rares ouvertures sur l'histoire réelle du mouvement communiste, en particulier sur la période dite de la déstalinisation et de la chute de l'URSS. Ces publications nous rappellent souvent de simples évidences. Ainsi ce livre va à l'encontre de l'image d'une révolte spontanée et populaire brisée par les chars russes refusant la liberté à des peuples sous leur coupe. Le fait que ce soit Joukov qui se soit trouvé à la tête de l'intervention rappelle peut-être déjà qui — il y a peu — avait libéré la Hongrie du fascisme instauré par l'amiral Horthy, collaborateur des nazis : il en restait, et certains d'entre eux occupaient même des postes dans l'État socialiste, pas tout à fait dénazifiés. Bien des communistes qui s'étaient battus dans cette Hongrie-là furent écartés au profit des réformes, tandis qu'étaient promus, dans cet esprit de réforme, ceux-là mêmes qu'ils considéraient comme suspects.

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Revenons donc sur le personnage qui dirige cette intervention militaire de l'URSS sur un pays socialiste — la première du genre, en novembre 1956 —, c'est  Khrouchtchev, devenu premier secrétaire après une direction collégiale instaurée depuis la mort de Staline. Il vient de lancer la bombe du XXe congrès (24 février 1956) avec son rapport sur les crimes de Staline ; au fait de son ascension, il l'a imposé aux autres en éliminant tous ceux qui, comme Molotov ou Kaganovitch, refusaient de le suivre dans la mise en cause de Staline.

Cette manœuvre de sommet semble taillée sur mesure pour hisser un individu retors, mais médiocre, au poste qu'il ambitionne, et pour convaincre le monde de la perspective qu'ouvre le renouvellement qu'il incarne — mode de fonctionnement sans surprise, que l'on retrouve jusque dans les grands monopoles financiarisés, à l'ombre de Wall Street. A la différence près que ceux qui se sont mouillés dans ce reniement se trompent eux-mêmes en se prenant pour des ambitieux. Ce sont des gens qui entrent dans un désir de vanité et auquel le destin ne pouvait jouer de plus mauvais tour que de les placer là où leurs désirs les portaient pour y devenir le symbole d’un fiasco. Une situation qui nous contraint à ne pas pouvoir donner à des individus aussi insignifiants le poids d’une telle contrerévolution, comme on ne peut pas faire l’honneur à nos politiciens occidentaux d’être à l’origine de la chute du monde unipolaire.

À ce titre, outre les textes présentés ici, la rédaction de cette préface m'a conduite à la découverte d'un livre intitulé : Souvenirs de Khrouchtchev . Cet objet étrange, une sorte d'ovni, a été authentifié ; il a même bénéficié, dans ses diverses éditions, des commentaires en tête de chapitre et en note d'un anticommuniste « sincère », spécialiste de l'URSS, qui apportait à ce plaidoyer pro domo khrouchtchévien l'interprétation britannico-américaine des événements. Ce « commentateur » ne craignait pas de contredire Khrouchtchev, dans son introduction, mais aussi dans les notes et les têtes de chapitre, comme dans celui consacré aux événements de Hongrie, intitulé « L'ordre règne à Budapest ».

Cette contradiction, cette mise sous tutelle assumée des « souvenirs » de Khrouchtchev, introduit un autre cas :  celui du  type de responsable qui semble  exprès fabriqué pour le fiasco,  à savoir Imre Nagy, le dirigeant communiste hongrois.

 Khrouchtchev, dans ses souvenirs, en fait la quasi-unique cause des événements, qui aurait obligé l'URSS à intervenir ; l'historien britannique proteste devant une telle interprétation : selon lui, Imre Nagy a été dépassé par une violence spontanée qui échappait à toute maîtrise.

Effectivement, voilà une de nos interrogations :  quel est le rôle joué par Imre Nagy et au-delà le rôle du parti communiste hongrois ? Dépassé par les événement ? Il y met du sien…

Il y a   des éléments importants de réponse  dans le livre blanc: il suffit de relire, entre autres, les pages 319 et suivantes, pour découvrir un Imre Nagy supprimant lui-même le couvre-feu qu'il avait ordonné. Et ce face à une « poche armée » — les insurgés du Corvin Köz, parmi les premiers à tirer sur la foule. Ce groupe, d'abord dirigé par un manutentionnaire, puis par le fils d'un juge de cour, est composé de jeunes desperados prêts à tout dans leur délire anarchiste et anticommuniste. Alors que ces « insurgés » au mieux irresponsables, contenus par la police, sont sur le point de rendre les armes, ils reprennent courage en voyant que le pouvoir ne prend pas au sérieux sa propre loi martiale. La police proteste devant l'incohérence des ordres, mais en vain Imre Nagy a l’art de tenir à ce qui le conduit au désastre; Imre Nagy, d'ailleurs, ne se contente pas d'en finir avec la loi martiale, il dissout aussi les services de sécurité (l'Autorité de la sûreté de l'État, ou ÁVH).Alors même que la situation devient celle d’assauts criminels.

À mesure que ce type d'exemple se multiplie, le diagnostic sur l'origine des événements, et sur ce qui a favorisé l'extension de « l'incendie », devient malaisé. Une partie essentielle de la situation tient effectivement à ce qu'est le parti communiste hongrois. Ce que Khrouchtchev relève non sans irritation, il semble en effet qu’il y ait eu quelques ratées dans ce domaine mais que les remplaçants ne soient pas mieux que les précédents, au point d’être soulagé de voir arriver Kadar même si celui-ci est diversement apprécié par les jeunes insurgés les plus romantiques. Peut-être y a-t-il des « vendus » chez ces gens qui semblent toujours aller a contrario des intérêts de la direction socialiste en privilégiant en revanche les menées impérialistes mais il y a surtout une conscience différente de ce à quoi est confronté le socialisme dans un tel contexte. Les interrogations se multiplient et elles dépassent la psychologie des protagonistes.

Est-ce que pour Khrouchtchev, il  ne s'agissait pas de masquer son propre rôle. Quel a-t-il été ? Non seulement à Budapest mais dans la direction stalinienne qu’il dénonce ? Mao qui est un très grand « politique » perçoit très bien la fragilité de celui qui dénonce l’autre pourvu que cela lui serve d’excuse, ce qui en revient à la position de l’impérialisme et de sa dictature tyrannie, sape son autorité.

Les communistes détestent la tyrannie, la puissance illusoire du tyran qui s’épuise dans la négation de ce sur quoi il fonde sa puissance, le collectif méprisé, la violence et la peur gratuite, l’anarchie fondamentale de la dictature impérialiste et ils la soupçonnent dans le désordre, dans l’irresponsabilité. Effectivement il y a parfois des confusions entre ces gens qui sont incapables d’un travail politico-pédagogique positif et concret et la violence de la contre-révolution. On retrouve d’ailleurs nous l’avons dit  la même antinomie entre terrorisme et communisme.

Ce que l'on considère comme de la faiblesse, des actions contradictoires, des erreurs d'appréciation qui finiront par faire écarter Khrouchtchev  de son poste en 1964, est-ce de l’incapacité dont l’accuse plus ou moins clairement Ulbricht , ou s'agit-il d'un désordre volontaire ? Quelque chose d'équivalent au désordre que Gorbatchev introduira en détruisant l'économie centralisée sans lui substituer d'autres circuits viables... Gorbatchev n'a-t-il pas déclaré : « Nous ne ferons pas comme Khrouchtchev, nous ne laisserons pas en place les directions existantes, il faudra tout changer » ? Une méthode que l'on connaît bien, et que l'on peut rapprocher des « réformes » introduites en  France par Robert Hue, puis par deux de ses successeurs allés dans le même sens, Marie-George Buffet et Pierre Laurent, qui, sans se retrouver encore, comme le premier, aux côtés de Macron, en sont néanmoins arrivés à se ranger derrière un autre candidat à la présidentielle que celui choisi par leur parti. Ces « réformes » ont consisté, en priorité, à ne rien laisser en place de l'organisation du parti marxiste-léniniste, thorézien : plus de cellules d'entreprise, plus de centralisme démocratique, plus de formation, une presse et un groupe d'élus communistes devenus « autonomes » — le tout présenté comme un remède aux difficultés autant que comme des conquêtes « démocratiques ». La division permanente est alors désignée comme un pluralisme, et ceux qui s'y opposent deviennent des « staliniens » et sont considérés comme cédant à la paranoïa du complotisme stalinien.

Tous ceux qui rentrent alors dans cette vision des « réformes indispensables » qui se contentent d'un point de vue moralisateur et de la simple destruction des armes de l’organisation collective, ne sont pas des vendus, ils s’estiment communistes et le resteront. Mais ce n'est pas leur faire injure de noter qu' ils ont mis à l’ignorer beaucoup de bonne volonté comme à se contenter de l'explication d'avoir affaire à des « staliniens » face à ceux qui protestaient .mais il est vrai parfois s'enfermaient dans le dogmatisme en niant la nécessité des changements nécessaires face à l'urgence bien réelle .

Mais il y avait au moins une chose d’assurée : il  est évident que l'impérialisme et ses défenseurs se moquent totalement de l'assassinat injustifié des communistes — eux-mêmes ont quelques titres incontestables en la matière —, et il est tout aussi évident  qu’un mode de recrutement a suivi dans les partis communistes qui ont choisi "les réformes morales" ce qui a aggravé le problème.

Pour mesurer le rôle joué par l'état des partis eux-mêmes, en   rédigeant cette préface, j'ai lu la traduction, non encore publiée en France, des archives du politburo de l'URSS — télégrammes et comptes rendus de réunion — consacrées à la période allant du 23 octobre au 26 novembre dont, Delga publie également en annexe les bonnes feuilles.

Je bénéficie dans cet examen d'une double expérience, en France et dans divers partis communistes, sur un plan professionnel (sociologique et anthropologique, sur le terrain de la vie quotidienne des peuples, une « histoire des mentalités ») et militante (en participant souvent aux décisions des dirigeants de l'Internationale communiste) — sachant que chacun de ces modes d'approche a ses propres codes. Oui, on peut dire que je n'ai pas totalement le profil académique dans le traitement de ce qui relève du témoignage. Mais, en revanche, je n'ignore pas la rigueur qu'exige un tel matériau : il y faut, en particulier, un solide arrière-plan sur le sujet, qui permette la comparaison indispensable des sources , car il est impossible de se fier à l'une d'entre elles seule.

Mais le principal avantage méthodologique est de revoir le passé à la lumière des questions posées avec leur incidence contemporaine.  Il s’agit d’identifier le problème concret de la réalité historique et de ses contradictions, plutôt que de conclusions préétablies. Il faut partir des transformations matérielles du capitalisme, du travail, des territoires et du rapport de forces mondial, pour comprendre comment ces contradictions se condensent dans les institutions et comment celles-ci peuvent à leur tour devenir des leviers de transformation. Il y a des échecs qui apportent autant et plus qu'une victoire notait Lénine à propos de la Commune de Paris. La stratégie ne peut être une succession de tactiques. Partir des problèmes, c’est finalement accepter de confronter nos idées au réel pour reconstruire une capacité communiste de transformation dans la formation , l'organisation. Le Que faire? Cher à Lénine.

À ce prix, on découvre, dans ces archives, que dans cet « événement » de l'insurrection de Budapest et de l'intervention de l'URSS, tous les protagonistes de l'histoire de l'URSS sont déjà présents — comme d'ailleurs du côté de l'impérialisme et de ses menées. Donc on pourrait dire que ce qui est incontournable, la  principale contradictions est déjà entre les aspirations à vivre mieux que porte le socialisme et les moyens d’en créer les conditions basiques. Qui sera en capacité d’apporter des réponses ?

La première évidence alors, c'est la croisée des chemins entre la génération issue de la Seconde Guerre mondiale, des héros épuisés, et une nouvelle génération aux destins contrastés : ainsi nous nous arrêterons sur des télégrammes qui décrivent la situation hongroise et qui émanent d'un certain Andropov, alors ambassadeur en Hongrie et déjà sommité du KGB, qui deviendra premier secrétaire du PCUS et président de l'URSS, et qui bénéficie déjà, à l'époque, d'une telle information. À propos d'Andropov, on a souvent dit et répété que ses réformes inspirèrent celles de Gorbatchev]. Les tâches sont immenses, il y a déjà quelques résultats mais ils paraissent, comme l’attention accordée la culture, le nombre grandissant d’étudiants, alimenter l’insatisfaction plus que contribuer à résoudre les problèmes. Voilà ce que l’on découvre aussi… autant que l’impossibilité de laisser continuer le massacre.

C'est dire qu'avec toutes ces pièces offertes aux lecteurs, comme avec beaucoup des livres publiés par les éditions Delga, nous sommes bien au cœur de cette contre-révolution qui a marqué la fin du XXe siècle. Y a-t-il eu une intervention impérialiste pour que ces événements atteignent ce niveau d'incandescence ? Incontestablement ; ils ne sont même pas réellement cachés mais l'impérialisme est un incendiaire dont les tentatives ne prennent pas toujours une telle ampleur, et pour que les foyers puissent se rejoindre, il faut que certaines conditions soient réunies.

Le facteur déterminant de la survie face à une telle intervention et ce qu’elle se donne de moyens reste la résilience interne, avec des critères économiques, géographiques, mais aussi politiques et idéologiques, qui font de chaque histoire une aventure singulière avec des lignes forces communes.

Nous sommes dans cette observation le plus souvent dans le domaine des « témoignages ». Les témoignages   peuvent être très précieux à condition de les prendre avec rigueur, en précisant qui parle et de quel point de vue. À ce titre, la situation est telle que, malheureusement, les crédits manquent pour la recherche française, et qu'il existe des partis pris évidents, auxquels il est difficile d'échapper puisqu'ils conditionnent crédits et publications. Parfois l'antisoviétisme semble être devenu une vocation, et il suffit de voir les « chercheurs » sur les plateaux de télévision pour se rendre compte à quel point la connaissance, non seulement de l'histoire soviétique, mais de tout ce qui touche à la Russie, est frappée de censure — y compris la littérature — et à quel point l'université française est en train d'être sacrifiée à la propagande .

Ce travail de compréhension de cette vague contre-révolutionnaire est déjà entamé au plan international par des écoles britanniques comme celle de Cambridge, mais surtout en Chine et en Russie. Il nous paraît aujourd'hui indispensable de compléter tour état des lieux par les témoignages écrits, sur papier, de ceux qui ont vécu cette période du XXe siècle, avant qu'ils ne disparaissent. J'insiste sur le papier, car les archives numériques peuvent être trafiquées — on procède déjà à des effacements, et des bibliothèques entières sont bradées. Cette publication des éditions Delga correspond à ce programme, dans lequel nous devons nous engager à l'aveugle et en tâtonnant.


LA SUITE AVEC SES PROPOSITIONS DANS LE DOSSIER QUI SERA PRESENTE AUTOUR DE CETTE ANNEE 1956 QUI A VU LES EVENEMENTS DE BUDAPET, CEUX DE POLOGNE, MAIS AUSSI LE RAPPORT KROUCHTCHEV SURE 'LES CRMES DE STALINE", LES PREMIERES TENSIONS SINO-SOVIETIQUES ... DANS LE CONTEXTE DE LA NATIONALISATION DU CANAL DE SUEZ, SUIVIE DE L'EXPEDITION DE LA GRANDE-BRETAGNE-FRANCE ET ISRAEL... ET LE VOTE DES PLEINS POUVOIR 0 GUY MOLLET, LE SOCIALISTE, POUR QU'IL FASSE LA PAIX EN ALGERIE... LE RETOURNEMENT D'ALGER ET LA QUESTION COLONIALE DEVENANT ALORS L'ARBITRE DE LA POLITIQUE DE LA FRANCE DEBOUCHANT SUR LA FIN DE LA QUATRIEME REPUBLIQUE....

REPRENDRE DANS CE CONTEXTE CE QU'A SIGNIFIE LA CAMPAGNE ANTICOMMUNISTE A L'OCCASION DE "L'INSURRECTION ET DE l'INTERVENTION" C'EST DESORMAIS POSSIBLE ET NECESSAIRE A PARTIR DES TACHES D'AUJOURD'HUI...


[1] C’est là aussi une piste de recherche qui interroge l’eurocommunisme, mais aussi l’actualité qui aboutit tout de même à une situation assez étonnante dans laquelle le 40 e congrès du PCF (2026) obtient à une faible majorité le droit de mettre ce socialisme à la française au centre de sa perspective alors que la crise du capitalisme est indéniable, que le surarmement et l’austérité sont infligés au peuple français. Il demeure quasiment interdit de tirer les conséquences du monde multipolaire, de la formidable avancée de la Chine socialiste, etc. On peut considérer ce résultat pourtant comme un progrès indéniable dans le consensus français. 

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