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Togliatti et Di Vittorio : Nous devons redécouvrir le dialogue qui peut remodeler la politique du travail (éditorial de Luciano Vasapollo)
Il s'avère que Delga m'a demandé d'écrire différentes préfaces pour les ouvrages que cette maison d'édition publie. Pour la fête de l'humanité, il, y a eu celle pour la réédition du livre d'Henri Alleg sur le socialisme et l'Asie centrale d'Henri Alleg (1) , dans un mois c'est un énorme dossier sur les événements de Budapest dont il est question ici pour lequel j'ai écris un article préface d'une trentaine de pages qui recontextualise ces événements dans l'année 1956. Cet article témoigne de la manière dont je conçois ces préfaces à savoir leur brulante actualité et comment le présent, ses défis politiques éclairent le passé et n'en sont pas une simple évolution. Il est difficile de ne pas mesurer à ,la lecture de cet article ce qui peut me paraitre urgent et auquel je veux désormais consacrer le peu de forces qui me restent parce que cela fait totalement défaut à l'engagement politique actuellement. Notons que par ailleurs j'ai accepté de rédiger la préface d'un ouvrage de Jean Claude delaunay qui va être publié sur la Chine et la monnaie chez Marx. J'ai par ailleurs beaucoup d'échanges internationaux et je pense que c'est là mon utilité. (1) Il s'agit d'Etoile rouge et croissant vert dont je vous ai déjà parlé qui interroge la décolonisation sous l'impérialisme et la décolonisation en URSS et met à mal les thèses de Carrère d'Encausse et tout ce que l'on croit savoir sur l'Asie centrale revu au temps de l'OC et des BRICS.
Publié par Danielle Bleitrach
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Source : www.farodiroma.it
Depuis équipe éditoriale-12/09/2026
L'histoire du mouvement ouvrier italien est marquée par une confrontation qui demeure d'une actualité brûlante : celle entre Palmiro Togliatti et Giuseppe Di Vittorio. Il ne s'agissait ni d'une querelle personnelle, ni d'un simple désaccord survenu après les événements de Hongrie en 1956. Ce fut plutôt l'aboutissement d'une réflexion collective sur les rapports entre le parti révolutionnaire, le syndicat et la démocratie de masse.
Aujourd’hui, alors que le capitalisme traverse une crise structurelle et que le nationalisme de droite progresse en Europe, renouer avec ce dialogue implique de s’interroger sur la manière de reconstruire une subjectivité politique capable de représenter le monde du travail sans renoncer à la perspective d’une transformation socialiste.
Un militantisme commun au service de la classe
Avant tout, Togliatti et Di Vittorio partageaient un destin politique profond. Le secrétaire du PCI et le dirigeant de la CGIL étaient convaincus que la libération des travailleurs devait être le fondement de la démocratie italienne. Issus de milieux différents, ils étaient néanmoins tous deux profondément enracinés dans la lutte antifasciste et la construction de la République.
Di Vittorio représentait la force organisée des ouvriers, des paysans et des industriels ; Togliatti, quant à lui, élaborait la stratégie politique nécessaire pour que cette force devienne un projet de gouvernance et de transformation sociale. Leur relation démontre que le parti et le syndicat ne sont pas des entités concurrentes, mais plutôt des instruments différents au service d’une même émancipation.
Le syndicat ne saurait se limiter aux négociations salariales, de même que le parti ne saurait se réduire à une machine électorale. L'un comme l'autre ne survivent que s'ils entretiennent un lien organique avec les masses.
1956 et la force de la dissidence communiste
Les événements de Hongrie ont ouvert l'un des chapitres les plus difficiles de la gauche internationale. Di Vittorio a exprimé ouvertement le malaise d'une partie du mouvement ouvrier face à la répression soviétique, défendant les valeurs de la démocratie et l'autonomie des organisations ouvrières. Togliatti a défendu l'unité du mouvement communiste, sans jamais minimiser les positions du dirigeant syndical en les qualifiant de simple erreur.
C’est précisément là la leçon politique la plus précieuse : le conflit des idées n’a pas détruit leur appartenance de classe commune. Au contraire, il a mis en évidence qu’une force révolutionnaire mature doit être capable d’affronter les contradictions de l’histoire sans céder ni au dogmatisme ni à l’opportunisme.
Ce débat continue de nous interpeller car chaque phase de crise oblige le mouvement ouvrier à redéfinir le rapport entre principes, tactiques et stratégie.
Le parti entre extrémisme et tactiques
Togliatti, relisant l'histoire du PCI sur trente ans, a identifié deux déviations opposées. D'une part, l'extrémisme infantile et sectaire, déjà dénoncé par Lénine, incapable de dialoguer avec le peuple ; d'autre part, l'approche tactique exaspérée, c'est-à-dire l'abandon de la stratégie révolutionnaire au profit d'une adaptation permanente aux institutions existantes.
Di Vittorio en fut la preuve concrète. Dans les luttes syndicales, la nécessité d'unir les revendications immédiates à une vision plus générale de l'émancipation se fit constamment sentir. Sans salaires, sans droits et sans dignité, point de conscience politique ; mais sans orientation stratégique, les acquis du travail demeurent à jamais exposés à la restauration du capital.
C’est pourquoi les relations entre le PCI et la CGIL n’ont jamais été fondées sur une subordination bureaucratique. Il s’agissait d’une tentative complexe et souvent contradictoire de construire une unité basée sur la participation de la classe ouvrière.
Gramsci, l'hégémonie et le bloc historique
Le point commun entre Togliatti et Di Vittorio est Antonio Gramsci. L'idée du bloc historique enseigne que la révolution ne naît pas d'un acte volontaire, mais de la construction d'une hégémonie culturelle, sociale et politique. Le parti doit devenir un collectif intellectuel ; le syndicat doit organiser la vie quotidienne des travailleurs ; les associations populaires, les écoles et la culture doivent contribuer à la formation d'une nouvelle conscience démocratique.
Cela signifie que la démocratie n'est pas qu'une simple forme institutionnelle. Une démocratie réelle existe, qui se concrétise dans les lieux de production, les quartiers, les universités, les organisations locales et la participation populaire.
Togliatti a embrassé cette intuition gramscienne lorsqu'il a posé la question de la voie italienne vers le socialisme : une transformation révolutionnaire enracinée dans les conditions concrètes d'un pays capitaliste avancé, capable de combiner légalité constitutionnelle et lutte des classes.
De la crise de la bourgeoisie à la renaissance de la droite
La leçon de ces deux dirigeants paraît d'autant plus pertinente face à la crise du capitalisme contemporain. Aujourd'hui, nous n'assistons pas simplement à une récession économique : nous subissons une crise financière, environnementale, commerciale et géopolitique qui pousse l'impérialisme à recourir à la guerre comme moyen de survie.
Dans ce vide, l'extrême droite progresse. Les résultats électoraux de l'AfD en Allemagne, la montée des groupes néofascistes et la consolidation du libéralisme autoritaire démontrent comment la bourgeoisie, incapable d'assurer le progrès social, alimente de nouvelles formes de réaction politique.
Le véritable danger ne réside pas seulement dans le fascisme déclaré. Il réside aussi dans la gauche libérale qui a abandonné le conflit social, substituant à la stratégie de transformation une gestion technocratique de l'ordre établi. Lorsque les travailleurs perdent leur représentation, le consensus populaire est inévitablement accaparé par les forces réactionnaires.
Di Vittorio et la démocratie participative
L'héritage de Di Vittorio dépasse le cadre du syndicalisme traditionnel. Sa vision de la CGIL était celle d'une grande école de citoyenneté et d'autonomie populaire. Le travailleur n'était pas seulement un acteur économique, mais un protagoniste de la vie démocratique.
C’est cette intuition qui devrait guider aujourd’hui la reconstruction d’un nouveau mouvement de classe. La précarité, le travail intellectuel, le travail migrant, le travail féminin et le travail refusé par le chômage constituent la nouvelle composition du prolétariat. Sans organisation collective, ces personnes demeurent isolées et vulnérables au chantage.
La démocratie participative devient ainsi le pont entre la défense des droits immédiats et la perspective socialiste. La transformation radicale ne peut exister sans l'implication quotidienne des travailleurs.
Un nouvel internationalisme contre l'impérialisme
Togliatti avait compris que la question nationale devait toujours être confrontée à la question internationale. Aujourd'hui, ce principe revêt une signification encore plus profonde. L'Union européenne, les grands blocs économiques et les guerres permanentes exigent la reconstruction d'un internationalisme fondé sur la coopération entre les peuples et l'unité de la classe ouvrière.
Il ne suffit pas d'invoquer la paix comme valeur morale. La paix est indissociable de l'anti-impérialisme, car les guerres contemporaines sont le fruit de la crise du capital et de la concurrence pour le contrôle des ressources, de l'énergie et des marchés. Défendre l'emploi, c'est aussi s'opposer à la militarisation de l'économie et à la transformation de l'industrie de guerre en moteur du développement capitaliste.
La nécessité d'un nouveau parti
L’enseignement combiné de Togliatti et de Di Vittorio aboutit à une conclusion sans équivoque : il nous faut un nouveau parti communiste, enraciné dans le monde ouvrier et capable de jouer un rôle d’avant-garde sans se couper des masses. Non pas une organisation fermée et identitaire, mais une force politique qui rassemble ouvriers, travailleurs précaires, étudiants, techniciens, intellectuels et tous ceux qui subissent les contradictions du capitalisme mature.
L’unité ne naît pas de formules organisationnelles ni d’alliances au sommet. Elle naît de l’unité de classe, de l’action commune, de la construction d’instances démocratiques au sein des communautés locales et des lieux de travail. C’est là que le parti retrouve sa légitimité historique : non pas comme administrateur de l’existant, mais comme acteur d’un processus d’émancipation collective.
Togliatti évoquait la maturité historique du développement vers le socialisme ; Di Vittorio nous rappelait que sans le rôle prépondérant des travailleurs, tout projet politique est voué à l’échec. Aujourd’hui, à l’ère de la guerre et de la crise systémique du capital, cette leçon nous guide à nouveau dans la reconstruction d’une démocratie populaire fondée sur les trois grands principes du mouvement ouvrier : la paix, le pain et le travail.
Luciano Vasapollo
