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Cradiva, celle qui marche où comment un ado sort du déni de réalité?
Un film à la recherche de vérité dans le mensonge conçu comme une forme de survie... le suicide d'un adolescent comme une énigme un Fait social qui interroge et provoque des rites collectifs, ou un malaise dans la civilisation qui renseigne sur la nature du lien social dominant dans une société. Ce thème de l'anomie, de l'impossibilité de créer liens collectifs est-il propre à l'adolescence qui doit passer par ce tunnel initiatique paranoïaque ou est-il caractéristique de tout ce que notre monde offre à une jeunesse cherchant sa place dans le monde réel et qui ne rencontre plus rien à quoi se raccrocher quand sa propre fiction s'effondre ? La guérison non par le retour à la réalité et l'intégration sociale mais la découverte du caractère insupportable de cette réalité. La peur de chacun devant la nature du bouleversement ... Une question qui coïncide étrangement avec ce mouvement qui paraît être une somme d'individualités dont chacun a sa maturité mais qui peinent à construire une identité collective. dans un monde en plein déni psychotique ...
Publié par Danielle Bleitrach
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Article original pour le blog
que devient le réel quand il s'impose à une génération?
Hier je suis allée voir un film sur la foi d'un titre la Gradiva. Ce titre "la femme qui marche" renvoyait forcément au commentaire de Freud en 1907 d'une œuvre littéraire intitulée Le Délire et les rêves dans la « Gradiva » de W. Jensen (Der Wahn und die Traüme in W. Jensens « Gradiva »), paru en 1907. C'est l’analyse d'une œuvre de Wilhelm Jensen (1837-1911), Gradiva, fantaisie pompéienne. La nouvelle de l'écrivain intéresse Freud en raison notamment du rêve qui en représente le point de départ. Ce roman qui n'est plus connu que par l'interprétation de Freud dans le premier essai qu'il consacre à l’étude d’une œuvre littéraire, et celui-ci sera suivi par d’autres consacrés aussi bien à la littérature qu’aux arts plastiques. J'avais lu la plupart des textes dans lesquels Freud s'inspire d'œuvres littéraires ou de représentations. Je travaillais alors le film de Brecht et Lang consacré à l'assassinat de Heydrich le bourreau de Prague, celui qui inventa la solution finale. Je m'interrogeais sur l'histoire et la fiction dans une oeuvre. Avec cet ouvrage publié en 1907, Freud veut montrer qu’une œuvre littéraire comme La Gradiva confirme nombre de ses observations cliniques. les aventures que le héros, l’archéologue Hanold, vit à travers ses rêves et ses délires peuvent se suivre comme l'évolution d'un cas clinique tel qu’un psychanalyste pourrait l’observer chez un patient. En effet on est frappé par l’analogie entre la démarche que poursuit Hanold, le jeune archéologue à partir d'un bas relief représentant une jeune femme dont le pas est suspendu tout au long du récit, et le travail dans les strates de l’inconscient que poursuit le psychanalyste, travail souvent comparé par Freud à celui de l’archéologue. Le fait que le parcours ait lieu dans les ruines de Pompei donne forme à l'exploration des strates de la mémoire ce qui a toujours été chez moi une fascination pour la manière dont la mémoire spatialise les temps chez les individus mais aussi dans la mémoire historique, les mentalités. il existe une anthropologie du matérialisme historique, celui où s'exprime la circularité entre travail savant, culture populaire, et en quoi l'histoire des individus, le témoignage apporte-t-il à l'histoire. En 1907, Freud décrit chez Hanold un certain nombre de phénomènes psychopathologiques tels que le déni de la réalité et le clivage du moi, sans encore avoir compris que ces mécanismes sont spécifiques de la psychose et de la perversion. Vingt ans plus tard seulement, il désignera le déni de la réalité et le clivage du moi comme étant les défenses caractéristiques de la psychose, les distinguant du refoulement qu’il réservera dorénavant à la névrose… L'histoire du jeune archéologue est celle de la rencontre avec la réalité celle de la ressemblance de la statue avec la jeune voisine de son enfance.
J'étais confrontée avec le nazisme à un moment paranoïaque et avec Heydrich l'inventeur de la solution finale je tentais de percevoir cette paranoïa que la fiction portait.
Donc ayant lu le résumé du film j'ai découvert qu'il s'agissait d'un voyage à Pompéi d'un groupe de lycéens. L'auteur du film était une femme Marine Atlan. Tout au long du film j'ai été encombrée par les souvenirs du commentaire de Freud. Le film s'en éloignait beaucoup. Après avoir vu le film, j'ai lu son interview dans les Cahiers du Cinéma. Il était bourré de références essentiellement cinématographiques depuis théorème de Pasolini jusqu'au voyage en Italie de Rosselini auquel a été préféré stromboli la séquence de la pèche aux thons. Savait-elle que cette séquence de la pêche au thon inspirait une vision du fameux détroit de charybde et Scylla, ses tourbillons dans une version réaliste de l'odyssée mythique? ce n'est pas inintéressant dans ce qui se présente comme un parcours initiatique d'un groupe de jeunes lycéens.
Le fait est qu'à aucun momentdans l'interview il ne fut question de Freud et de son cas clinique du réveil de la psychose et de la perversion. Pourtant la cinéaste a choisi son jeune héros dans un lycée parisien à cause de sa nonchalance et de sa capacité à affabuler. Pour la manière dont il illustre la politique de l'Autriche d'une société qui érige le spectacle, l'illusion en dogme et éradique tout ce qui va a contrario. Mais la politique de l'Autriche n'est pas celle de la psychanalyse viennoise, de ses "hommes sans qualité" quand la guerre parait le destin de l'humanité.
Parce que ce n'est pas seulement un jeune homme en plein déni, c'est une génération que l'on découvre a la manière dont elle se débat dans un destin tracé à partir de son parcours sup et du contenu de sa valise; les choses de la vie. IL y a leurs réactions face aux peintures de Pompéi à la peur de la sexualité dont fait état l'extrait de film en fin d'article mais la menace est aussi celle du réveil du Vésuve, ce à quoi on ne peut survivre. Il y a les paroles spontanées d'adolescents sur l'école, la sexualité les sentiments mais aussi la politique. En ce sens c'est un film totalement actuel et dans lequel on découvre le temps d'un voyage la génération qui en ce moment fait parler d'elle. La référence du titre, du lieu, à la psychanalyse dépasse le cheminement de l'individu... rapproche la génération de ce que Freud a décrit comme le mécanisme de la psychose et la confrontation avec le réel. Simplement là il n'y a pas guérison mais suicide disparition dans la nuit dans une mer hostile. La catharsis du deuil collectif et l'incapacité au diagnostic même si la jeune femme qui suit de loin tout cela ressemble plus aux historiennes de Sade qu'à l'objet d'amour inconscient qui crée la guérison. Il y a le suicide devenu FAIT SOCIAL et là est le sens du film dans l'énigme que représente le suicide pour les proches devant celui qui passe à l'acte, énigme qui oblige à inventer les rituels du deuil et à interroger les manifestations antérieures, ce à quoi on a ou non contribué: dégout de la vie, souffrance ou folie. L'énigme ici tient autant à ce groupe d'enfant, à cet apocalypse d'une irruption volcanique et des traces de la peur éprouvée qu'à la quête entrevue de celui qui se tue dans l'effroi d'une nuit et de flots hostiles. Un million de personnes environ se suicide chaque année dans le monde, ils sont environ 13.000 en France et 200.000 a faire des tentatives.
Et là nous passons à Durkheim : le suicide n'est plus un acte individuel mais il renvoie à ce qu'une société exige d'un individu et auquel il peut ou non se conformer . la religion, la famille et certaines situations politiques protègent du suicide. La religion et la famille sont des instances d'intégration des individus qui les protègent du suicide en leur interdisant moralement d'y recourir. l'une des causes déterminantes du suicide qui se dégage est celle de l'intégration : « Le suicide varie en fonction inverse du degré d'intégration des groupes sociaux dont fait partie l'individu […] Quand la société est fortement intégrée, elle tient les individus sous sa dépendance, considère qu'ils sont à son service et, par conséquent, ne leur permet pas de disposer d'eux-mêmes à leur fantaisie » Le suicide devient alors objet de rite, de réflexion collective, un retour critique sur la société elle-même ce qui renvoie à une interprétation du social en terme de santé publique. Mais l'apport le plus induscutable de la psychanalyse qui est déjà, celle de Freud dans malaise dans la culture : rien n’indique que le bonheur soit la destination naturelle de l’homme civilisé. Ou encore, pour reprendre les termes de Freud lui-même : « Le programme du principe de plaisir est en désaccord avec le monde entier » Ce que Jacques Lacan (influencé faut-il le rappeler par Kojeve, signalait qu’il était une des formes sous lesquelles ce qu’il appelait le « réel » pouvait se manifester et dont on prend aisément une première mesure, approximative, en observant les effets à très long terme qu’un suicide peut produire dans une généalogie – aussi bien, d’ailleurs, que sur une vocation. C'est-à-dire le caractère littéralement insupportable du réel.
Le film balance dans cette conscientisation d'une génération entre Freud, Durkheim et Lacan : en quoi le bonheur est-il vraiment la vocation de l'humanité? N'y a-t-il pas un moment où le réel cette invite à être devient réellement insupportable et en quoi cette "révélation" donne lieu à des rites pour tenter de conjurer l'effroi du malaise dans la civilisation quand ce malaise atteint une génération et se répercute sur les adultes qui sont ébranlés à leur tour?
le décor lui même se prêtait à la référence obstinée du film à l'analyse de Freud puisqu'il s'agissait aussi d'un voyage d'étude à Pompéi, l'adolescent se débat entre drogues, mal être et des images d'archives qui lui permettent de fantasmer une généalogie aristocratique. Et si je traduis ce à quoi aboutit ce film très désespéré le collectif est incapable d'assumer la dérive des individus et ce n'est pas sur la guérison que débouche la confrontation avec la réalité, celle de la dépossession jusqu'à son illusion de trouver sens dans une filiation imaginaire et le fait que les ruines de Pompei vous font vous débattre dans un temps que votre propre histoire n'arrive pas à atteindre il ne reste plus qu'à disparaître, une disparition inexpliquée comme l'est le destin de chacun de ces enfants et de leur enseignantes. C'est le sens de nos sociétés qui est posé avec tous les rites auxquels nous faisons appel pour tenter de n'y rien changer.
danielle Bleitrach
