Histoire et société > Actualité
Ce que la résilience de l'Iran révèle à la Chine et à la Russie sur la puissance américaine
La survie de l'Iran sous un assaut massif offre à Pékin et à Moscou une étude de cas concrète sur la manière dont les forces américaines se comportent réellement en temps de guerre. Cette réalité là est-elle encore capable de secouer les illusions dans laquelle s'enferme le politicien français ? Avec le prix de l'essence, l'inflation... ce qui rend les deux questions de la ,paix et de l'énergie incontournables pour remonter le fil d'une réalité qui est complètement occultée par le système de propagande dans lequel nous sommes invités à penser. par Seyed Reza Hashemi Jebeli 9 septembre 2026
Publié par Danielle Bleitrach
le
Source : asiatimes.com
Lorsque la guerre israélo-américaine contre l'Iran a éclaté, rares étaient ceux à Pékin ou à Moscou qui s'attendaient à ce que Téhéran résiste à la pression militaire de deux des puissances les plus importantes du monde.
Au début, la supériorité aérienne, de renseignement et technologique des États-Unis et d'Israël était frappante, et l'Iran a subi de lourdes pertes. Mais ce qui aurait pu être une campagne de courte durée pour neutraliser les capacités militaires iraniennes s'est transformé en une guerre plus longue et plus coûteuse.
Malgré de lourdes pertes, l'Iran a préservé sa structure politique et une grande partie de sa capacité de riposte militaire, preuve qu'infliger des dégâts considérables et forcer la reddition sont deux choses bien différentes.
Cette résilience dépasse le simple cadre d'un développement sur le champ de bataille. Pour la Chine et la Russie, la guerre est devenue une véritable épreuve des limites de la puissance américaine. Les deux pays ont des intérêts différents dans ce conflit, mais aucun ne peut considérer une défaite décisive de l'Iran comme une affaire purement moyen-orientale.
Tous deux semblent comprendre que si les États-Unis peuvent utiliser leur supériorité militaire pour affaiblir stratégiquement l'une des puissances indépendantes les plus importantes du Moyen-Orient, l'équilibre des pouvoirs dans la région se modifiera, avec des conséquences qui s'étendront à la compétition géopolitique et géoéconomique plus large entre Washington, Pékin et Moscou.
Le dilemme de la Chine
La Chine a sans doute plus de raisons économiques que toute autre grande puissance de souhaiter la fin de la guerre. Les perturbations des flux énergétiques et l'insécurité dans le détroit d'Ormuz affectent directement son économie, la Chine étant depuis des années le principal acheteur de pétrole iranien.
Reuters a indiqué que les importations chinoises de pétrole brut par voie maritime s'élevaient à environ 7,14 millions de barils par jour en août 2026, soit près de 40 % de moins que la moyenne d'avant-guerre. Cette perturbation a également privé les raffineries chinoises d'une source essentielle d'approvisionnement en pétrole brut.
C’est là que réside la contradiction fondamentale de Pékin. La poursuite de la guerre nuit à la Chine, mais celle-ci ne peut se réjouir facilement de la défaite stratégique de l’Iran. L’Iran n’est pas qu’un simple exportateur de pétrole vers Pékin ; Téhéran fait partie intégrante du réseau de relations que la Chine a tissé à travers l’Asie occidentale pour étendre son influence économique et politique sans avoir besoin des alliances militaires sur lesquelles s’appuient les États-Unis.
Un affaiblissement significatif de l'Iran signifierait bien plus qu'un simple changement de cap entre Téhéran et Washington : il se traduirait par une influence américaine accrue dans la région et une réduction de la marge de manœuvre stratégique de la Chine. Le comportement de cette dernière le confirme. Son soutien à l'Iran ne s'est jamais limité à des déclarations politiques, même durant les années de pressions américaines maximales.
D’une part, Pékin est resté un acheteur majeur de pétrole iranien, et les raffineries chinoises indépendantes sont restées parmi les marchés les plus importants pour ce pétrole, même sous la menace de sanctions américaines secondaires, ce qui explique pourquoi Washington a fait des achats chinois un élément central de sa campagne de pression économique.
Cette relation a pris une importance accrue durant la guerre. Alors que Washington s'efforce de couper les exportations de pétrole iranien et les circuits financiers qui y sont liés, la Chine demeure l'une des rares grandes économies capables d'absorber une partie de la pression exercée sur Téhéran.
Pour Pékin, l'achat de pétrole iranien ne se résume pas à une simple transaction commerciale : il s'inscrit dans un enjeu plus vaste, celui de savoir jusqu'où les sanctions américaines peuvent dicter le comportement des grandes économies hors de l'orbite de Washington. C'est aussi pourquoi la pression américaine sur les acheteurs chinois est devenue une source de frictions persistantes entre les deux puissances.
Le soutien de la Chine ne se limite pas à l'aspect économique. Des rapports américains publiés ces dernières années ont mis en lumière l'accès de l'Iran à certaines technologies à double usage, notamment celles utilisées dans ses programmes de drones et de missiles, par le biais d'entreprises et de réseaux commerciaux liés à la Chine.
Il convient de distinguer la politique officielle du gouvernement chinois des activités des réseaux commerciaux basés en Chine. Ces réseaux illustrent néanmoins comment les relations économiques contribuent à préserver une partie du tissu technologique et industriel iranien malgré les sanctions.
Sur le plan diplomatique, Pékin a également refusé de soutenir l'isolement total de l'Iran. La Chine, de concert avec la Russie, a appelé à plusieurs reprises à une solution politique et s'est opposée aux mesures internationales qu'elle considère comme des pressions unilatérales exercées sur l'Iran.
Cela ne signifie pas pour autant que Pékin s'engage à défendre militairement l'Iran ; la Chine continue de rechercher la fin de la guerre et la stabilité des voies énergétiques. Mais il existe une différence significative entre mettre fin à la guerre et y mettre fin en affaiblissant considérablement l'Iran et en faisant basculer l'équilibre régional en faveur de Washington.
C’est là que la résilience de l’Iran est cruciale pour la Chine. Plus Téhéran démontre sa capacité à maintenir sa riposte après des attaques d’envergure, plus les calculs de Pékin concernant les conséquences d’une défaite iranienne décisive se compliquent.
La Chine n'a pas besoin d'entrer en guerre pour soutenir l'Iran. Ses atouts économiques, commerciaux, technologiques et diplomatiques lui permettent de contrer l'isolement total de Téhéran sans devenir partie prenante au conflit.
Mais ce que la Chine retire peut-être de plus précieux de cette guerre, ce n'est ni le pétrole ni ses relations avec Téhéran, mais une leçon stratégique sur les États-Unis eux-mêmes. Ce conflit a permis à Pékin d'observer les performances réelles des forces américaines dans une guerre de haute intensité, notamment en matière de frappes à longue portée, d'opérations aériennes, de consommation de munitions, de logistique, de défense antimissile et bien plus encore.
Pour un pays dont la future compétition avec Washington repose en grande partie sur Taïwan, cette expérience est loin d'être anodine.
L'enjeu pour la Russie est différent.
La stratégie russe diffère de celle de la Chine. Moscou ne partage pas la dépendance de Pékin vis-à-vis de l'énergie du Moyen-Orient, et la hausse des prix de l'énergie peut même engendrer des avantages à court terme pour l'économie russe. Pour le Kremlin, la question iranienne est avant tout liée à la position de la Russie en Eurasie et aux perspectives d'un ordre multipolaire.
L'Iran n'est pas seulement un partenaire régional pour Moscou ; c'est l'une des rares puissances simultanément en conflit avec les États-Unis et Israël, capable de détourner une partie de la pression géopolitique sur la Russie de l'Europe et de l'Ukraine vers le Moyen-Orient.
Une analyse récente publiée dans Middle East Policy soutient que la guerre a créé des avantages stratégiques à court terme pour la Russie, tout en renforçant l'importance de l'Iran pour la position régionale de la Russie et ses relations avec la Chine.
Les preuves de la coopération militaire russo-iranienne dépassent largement le cadre politique. Selon le Financial Times, des experts russes collaborent avec l'Iran depuis 2023, dans le cadre d'un programme secret, au développement de technologies de propulsion pour missiles de croisière hypersoniques – une coopération qui s'est poursuivie jusqu'en 2026. D'autres sources font état d'une coopération satellitaire et de transferts d'équipements militaires entre les deux pays.
Rien de tout cela ne constitue une alliance militaire formelle. Ni la Chine ni la Russie n'ont accordé à l'Iran une garantie de sécurité comparable aux engagements mutuels d'un pacte de défense formel.
Mais cette coopération informelle est peut-être l'élément le plus important de ces relations aujourd'hui : les deux puissances peuvent utiliser des outils économiques, technologiques et diplomatiques pour renforcer les capacités de l'Iran et limiter la pression américaine sans s'engager dans une guerre directe avec Washington.
Un nouvel ordre mondial émergent
En fin de compte, l'importance de la guerre israélo-américaine contre l'Iran ne se résume pas à la seule question de savoir qui prendra l'avantage sur le champ de bataille. La question fondamentale est de savoir si les États-Unis peuvent encore utiliser leur supériorité militaire et économique pour imposer leur vision politique à une puissance régionale.
Pour la Chine et la Russie, la réponse est cruciale à plus d'un titre. Si l'Iran parvient à maintenir sa résistance malgré les pressions militaires et les sanctions économiques, la guerre démontrera que la capacité des États-Unis à infliger des dommages ne se confond pas avec leur capacité à imposer un ordre politique – une leçon particulièrement pertinente pour la Chine qui se prépare à une compétition de longue haleine avec Washington.
Dans le même temps, le comportement de la Chine et de la Russie démontre que contester l'hégémonie américaine ne nécessite pas forcément une alliance anti-américaine formelle. L'achat de pétrole iranien, le maintien des échanges commerciaux, les transferts de technologie, la coopération militaire et l'utilisation du droit de veto au Conseil de sécurité de l'ONU font partie d'un arsenal plus vaste visant à renchérir le coût de la puissance unilatérale des États-Unis.
Le 7 avril, la Chine et la Russie ont opposé leur veto à une résolution du Conseil de sécurité concernant le détroit d'Ormuz, Pékin faisant explicitement valoir que le Conseil ne devrait pas légitimer les opérations militaires non autorisées.
Rien de tout cela ne laisse présager l'émergence d'un axe Chine-Russie-Iran cohérent. Leurs intérêts divergent à bien des égards, et aucun pays n'est disposé à supporter des coûts illimités pour le compte d'un autre.
Mais la guerre en Iran pourrait accélérer une transformation plus large, faisant passer d'un ordre où les États-Unis dictent les règles et l'issue des crises internationales à un ordre où les puissances rivales peuvent renchérir le coût de cet exercice de pouvoir. Cette guerre a mis en lumière les contours de cet ordre émergent.
Pour Pékin et Moscou, le sort de l'Iran ne se limite pas à celui d'un simple partenaire régional. Il s'agit de déterminer si les États-Unis peuvent encore influencer l'issue d'une guerre à eux seuls, ou si d'autres puissances, par la résistance, les partenariats et les contre-pressions, peuvent faire grimper le coût de l'hégémonie américaine au point de pousser inexorablement l'ordre international vers la multipolarité.
Seyed Reza Hashemi Jebeli est doctorant en relations internationales à l'université Imam Sadiq de Téhéran, spécialisé dans la politique étrangère iranienne, les relations Chine-Iran, les affaires Chine-Moyen-Orient et l'ordre mondial émergent.
