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Aragon au cours la Reine par joseph Delteil
Aragon né probablement le 3 octobre, sur le pavé des Invalides disait-il, en expliquant qu'il avait mis 80 a,ns à franchir ce qui séparait cette place de la rue de Varennes... Lisez cette description qui insiste sur l'aspect principer dont l'élégance, le raffinement, la culture, le style miel et sel, séduisait parce qu'il était aussi Marat... Dont on a oublié l'intelligence politique, celle de l'ami du peuple, pour ne retenir que ce que les contrerévolutionnaires, les Charlotte Corday voulaient faire de lui. Il reste seulement le tableau de David en plaidoyer... Avoir été dans un parti dans lequel on avait le loisir de rencontrer celui qui paraissait "épris de vous", de l'apport que vous représentiez, fut une expérience inouïe. Elle rassembla autour du parti de Thorez tout ce que l'époque recelait de plus novateur de plus précieux. Joseph Delteil qui, sort excommunié par Breton qu'il appelle Hitler des Lettres, oppose la figure d'Aragon à ces procès délirants qu'initiait le dit Breton. Ce qu'à sa manière Frida Khalo vomissait également. Parce qu'Aragon savait écouter, lire, regarder réellement ce que créaient d'autre que lui, il était féroce et tendre, épris de ce que l'autre lui apportait, il vous associait à son insolence élégance. Comment a-t-on pu inverser à ce point ce qu'a été le parti avec Aragon, et d'autres, ce souci de faire éclore la France depuis ses racines, sa terre. Des crétins incultes croient à partir de cette image fabriquée, mensongère qui est celle de la contre-révolution ignorer tout ce qu'a été l'avant-garde, une reprise de Saint Simon, le réalisme socialiste, ils vont même jusqu'à ignorer la réflexion d'un Politzer sur la psychologie concrète ... Ces communistes du temps d'Aragon et Picasso, Joliot Curie, étaient férocement hilarant face à ceux qui dupent le peuple et réservaient leur tendresse "à fleur de tête, la lippe ricaneuse et méchante (mais si complaisamment méchante que peut-être triche-t-elle? ) ". La Révolution était une joie, le bon goût naissait de la rue mais nous avons pleuré de voir les communistes enchaînés à l'image d'eux que leur imposait la contrerévolution: ses haines, ses bassesses, son étroitesses, ses concurrences sordides et son catéchisme... ces obsessionnels acharnements contre tout ce qui dépasse leur médiocrité . ce texte a été écrit en 1968, quand Cohn Bendit osa le traiter de "vieux con" et Aragon lui répondit :"c'est avec les jeunes cons que l'on fait les vieux cons". C'était bien vu... mais qu'est qu'il y en a ...pour vous enseigner ce qu'ils estiment les "bonnes moeurs"...
Publié par Danielle Bleitrach
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Source : La Deltheillerie roman par Joseph Delteil, Grasset . 1968
Un des premiers lecteurs de Sur le fleuve Amour, et le plus enthousiaste, fut Aragon. Il m'écrivit aussitôt, me donna rendez-vous à Paris-Journal, où il travaillait. Par la suite c'est lui qui m'introduisit chez André Breton, et m'affilia au surréalisme.
J'allais donc prendre Aragon à Paris Journal. Il parut, il plut. Il avait déjà son auréole, de fieffé marquis mâtiné de Marat. Et une plume! J'aimais son coup de patte, sa lèvre féroce, son style miel et sel, qui un jour s'ensavourera, et deviendra tout naturellement le jeune style vieille France. Je me serais fait pendre pour une ligne d'Aragon. je l'aimais.
J'avais fait sur lui un petit papier : "Aragon a vingt ans et toutes ses dents . il pense avec les dents, éclatantes. A chaque ligne , c'est l'aimable bruit d'un guépard qui croque son agneau. Crac!
"... Chaque phrase est un bel animal. Elle est parfaite en soi comme est parfait en soi un lièvre, un tapir. Elle a cette propriété merveilleuse de répondre au vœu de l'espèce. ce n'est ni un tableau ni une portée de musique, c'est de la belle et bonne prose.
"... A la vérité, il m'arrive de voir l'amour plutôt comme un large frottement de peaux. Chez Louis Aragon, la peau n'a pas le beau rôle. C'est le prince du nerf.
"... C'est un ange, un vrai ; chaque fois que je le revois , je ne peux m'empêcher de chercher ses ailes.
"Il a écrit: "Il n'y a que les excès qui méritent notre enthousiasme."
"Hors les excès de langue, Aragon ! "
Nous déambulions le long du Cours-la-Reine" Aragon au Cours-la-Reine, ce n'est pas par inadvertance que je recueille ces syllabes : voilà une image qui le peint à brûle-pourpoint, qui paraphrase son personnage et peut-être sa fortune.
Je n'oublierai jamais cette promenade avec Aragon au Cours-la-Reine, un des moments vraiment impériaux de ma vie. Il me semblait que tout est naturel, que la grandeur va à pied, que le monde est pur, et que l'homme y règne.
De quoi parlions-nous ? Bien malin qui ira voir dans les archives de la mémoire. Il n'était pas question de jouer à la parole, mais d'inventer le destin. Nous échangions nos désirs et nos mépris, et peut-être nos ambitions. Ces jeunes hommes en herbe qui cheminent le long de la Seine de France, à l'aube de leurs destinées, encore crus et comme vierge de la vie, il est émouvant après coup de leur tirer les cartes. Où vont-ils, et ne sont-ils que promesse et printemps? Ou les jeux sont-ils déjà faits, déjà leurs personnages "attrapés" comme des mouches à la toile d'araignée de l'Histoire? Tant d'autres idéologies sont venues départager nos paraboles! Le temps est court. Panta rhei. C'était au Cours-la -Reine, voilà tout.
Il y avait de grands arbres, un nombreux feuillage dans nos propos et de sûres assises sous nos escarpins er nos souliers des champs. Il faisait beau, j'en suis sûr(j'ai tellement vu de tristes journées de pluie sur les rendez-vous les plus fabuleux de ma vie, Anna de Noailles ou André Gide). Mais ce jour-là le ciel était avec nous, que voulez-vous que je me rappelle d'autre que la liberté du cœur et un grand soleil!
Ce beau seigneur me semblait étrangement épris de moi, étonnement attentif à mon équipage , à mon pedigree. Que devinait-il de moi, quelle nature étrusque ou paléolithique? Et qu'en enviait-il peut-être obscurément, quelque robuste sang de tailleur de pierre ou de charbonnier ? Je devais faire plutôt grosse figure, moi paysan latin, tout malotru et moustachu, nimbé seulement de ma jeune force, et peut-être de quelque étrange pouvoir d'écriture, devant cet élégant Brummell bien habillé, bien argenté, bien maîtressé.
Je le connaissais mal, mais je savais qu'il était un des jeunes dieux de l'esprit, un prince et j'étais ému. Non que je me sentisse les tripes égales, et le coeur aussi altier, mais...
Que ce fut un prince, ça se voyait à l'oeil nu et de haut en bas. L'élégance lui pétillait de partout, mais si naturelle ( le seul dont l'élégance ne m'offusquait pas); la prestance de la silhouette, les pouces à la couture du pantalon, la grâce la plus aigüe dans la diablerie la plus exquise; la hautaineté du langage; cet air de danse, la désinvolture de la cravate, l'insolence du personnage ; le chic d'une chaussette ou d'un boutonnement de veston; son coup de filer sur sa proie verbale ou physique; la façon dont il lançait ses traits , du bout des lèvres, avec une impertinente moue; ses fines mains, ses fines oreilles, ses fines jambes, il n'était que finesse, mais finesse de fouet; il pétait sec comme le beau Jésus aux marchands du Temple; ça claquait depuis le claquement de la langue jusqu'au claquement des talons (l'esprit n'est que claquement); c'est peu dire il marchait: il piaffait ; c'est peu dire il parlait: il mordait ; tous ses muscles, tous ses nerfs, tous ses cils , tous ses sourcils étaient sans cesse en travail; il n'était que crocs, griffes, coups de talon, coups d'oeil aussi féroces les uns que les autres; féroces et charmants , assassins et amants; son insulte appelle la caresse, comme son souffle le baiser.
Quand à la tête... sa fine tête haut perchée à bout de col, un cou à crans comme le cou des oiseaux, sa tête frisée , oeillée, dentée, à propos de quoi il faut bien évoquer la tête du serpent (ce serpent d'ailleurs amateur de paradis terrestres); aussi la tête de tel et tel de ces insectes qui croquent gentiment leur brave mâle pendant le coït pour ne pas perdre leur temps.
A fleur de tête, une lippe ricaneuse et méchante (mais si complaisamment méchante que peut-être triche-t-elle?)
Qu'est-il devenu ? Que sommes-nous devenus ? (je veux dire non pas l'homme public mais mon Aragon?) Avons-nous su choisir entre l'esprit de puissance et l'esprit d'enfance? Je l'ai revu sur une estrade avec Elsa (je n'aime guère revoir quarante ans après les jeunes héros imberbes ingambes de ma jeunesse) . Il a forci , sinon engraissé, il s'est arrondi , mais la jeunesse est intacte, l'oeil, la lippe, la démarche sont toujours là, au cheveu près, blanchi, à l'encolure près, épaissie.
Quant à moi, tous ces compagnons d'armes surréalistes ou autres, que j'ai un jour admirés, aimés, je pense toujours à eux avec amitié quoiqu'avec le sourire, et sans contre-partie bien sûr, et quiquengrogne. Tel est mon bon plaisir.
