Je termine de relire les épreuves de ce petit opuscule de moins de 200 pages, qui devrait rapidement partir à l’imprimerie. On peut le présenter comme le fruit d’un bilan concernant notre livre sur la Chine, le monde multipolaire (1) et la proposition qui a été la nôtre de se dégager de l’atlantisme en analysant la réalité de ce qui est déjà là, et la proposition chinoise. Je résume mais nous avons suffisamment parlé ici de cette proposition, de ce live pour que nos lecteurs apprécient ce bilan sur le relatif succès de sa diffusion et sur les limites de l’audience d’une telle proposition. Nous nous sommes heurtés à une censure qui est celle frappant en général tous les ouvrages qui sous des angles divers tentent de dénoncer l’adhésion de la France à l’atlantisme et ce qu’est l’Union européenne. Pourtant il est difficile d’imaginer pire démonstration que celle subie en ce moment. Cette censure, ce maccarthysme j’essaie d’en analyser l’origine à partir de la contre révolution des années mille neuf cent quatre vingt et d’un texte que j’écrivais alors intitulé « le music hall des âmes nobles ».
Cette censure, qui est un négationnisme, prend sens dans le contexte de la chute de l’URSS, une contrerévolution antérieure et la manière dont des anticommunistes, des franquistes comme Aznar, vont faire de l’atlantisme et de la lutte anticommuniste avec au centre les sanctions contre Cuba, l’axe de l’UE en s’appuyant sur des leaders des ex pays du pacte de Varsovie qui ont mené une contre révolution qui va de plus en plus décevoir les populations concernées qu’il s’agisse de l’ancienne Tchécoslovaquie avec Vaclav Havel ou Walesa en Pologne.
Mais cette censure n’a pas été portée que par des forces réactionnaires dans une Europe où le nazisme n’a jamais été éradiqué, elle a été le fait de la gauche, des « communistes » eux mêmes, comme encore aujourd’hui celle du secteur international du PCF, de la presse dite communiste, qui est simplement la garantie que nulle voix dissidente à ce consensus ne s’exprimera. Cette censure en 2025, se poursuit avec toujours la même volonté de diffamer, d’aboutir à une mort civile alors que ce livre était conçu pour participer en particulier aux débats du prochain congrès, cela s’avère impossible, je le regrette et ne voudrait pour rien au monde que cela se traduise par la fin du peu qui reste.
Je ne veux pour rien au monde adopter un statut de martyre, je me suis battue de telle sorte que ma réputation de « mauvais caractère » n’est pas tout à fait imméritée et j’en suis fière, nous avons été légion à vivre cette situation et mon sort ne fut pas le pire, la preuve c’est qu’à près de 88 ans je trouve encore éditeur et gens capables de comprendre que la censure a comme principale victime tous ceux qui souffrent de cette société. Les opprimés le sont d’un point de vue matériel, mais il y a tout ceux que l’on a amputé de tout un potentiel qui ne demandait qu’à vivre et qui a besoin de rapports collectifs pour s’épanouir. Ma colère contre les complices silencieux ne fut jamais mépris mais exigences y compris pour eux. Moi j’ai à jamais avec moi tant de fantômes, ceux des livres et ceux en chair et en os qui m’ont donné cette inébranlable conviction qu’un autre monde de justice et de liberté est possible, j’ai la chaleur d’amitiés et de camarades. Non considérer que les conditions ne sont pas remplies d’une participation politique n’anticipe sur rien et ne préjuge de rien. C’est un fait c’est tout.
. Je ne règle pas de compte, je suis sure qu’un jour des historiens étudieront l’ampleur de ce maccarthysme contre le marxisme, les communistes, la possibilité du socialisme, la manière dont a été imposé un consensus et les mises à l’index, les formes prises par l’exclusion, ce sera fait dans des conditions qui relativiseront des témoignages comme le mien, il suffisait de noter quelques fait ainsi archivés, en laissant au métier d’historien le soin de l’interprétation, facilitée par ce qu’il adviendra de ce qui demeure aujourd’hui inachevé.
Même si, en ce qui me concerne je ne peux que tirer un bilan, à savoir qu’il n’est plus temps pour moi de m’obstiner à apporter un élargissement dans le temps et l’espace dont mes lecteurs découvriront pourquoi je le juge indispensable. Ce débat que j’espérais, il s’avère qu’il n’existe pas en France d’organisations, ni de lieux pour le mener actuellement, j’en prends acte, j’ai d’ailleurs proposé à mon éditeur et ami, Delga de limiter le tirage à deux cent exemplaires sans le moindre service de presse, étant tout à fait consciente qu’il n’existe pas de public pour une telle diffusion alors que le précédent a connu et connait un succès relatif grâce à des formes de résistance qui existent dans le PCF et toute la constellation groupusculaire et à l’engagement personnel et tout à fait désintéressé des auteurs. Il a répondu avec humour qu’il irait jusqu’à 300 et qu’il avait l’habitude des tirages et ventes confidentielles mais il avait choisi de publier des titres qui ne trouvaient pas leur public.
Cette censure a pris en France de telles formes qu’elle a relevé du Maccarthysme soft, mais désormais il est devenu sur ma personne une sorte d’herem (2) et de fait confirme mon exclusion de toute action politique qui ne soit pas une solitude assumée et dans laquelle je me garderai bien d’entraîner mes co-auteurs. Arrivé à ce degré là cela excède le politique mais cela renvoie à la faiblesse à laquelle on a réduit ceux qui ont été privés de formation, d’organisation, d’argumentation, un phénomène qui dit la destruction, théorique, l’anomie. On ne lutte pas contre l’acceptation de pratiques superstitieuses qui participent de la soumission des opprimés quand ceux-ci l’acceptent.
J’éprouve même une certaine joie à accepter cette mise à l’écart : elle correspond à un âge avancé et la manière dont j’y jouis encore de capacités qui tiennent beaucoup au dialogue avec des gens disparus. Il n’y aura donc à propos de ce livre ni débat, ni participation à des collectifs quelconques.
Je remercie Delga qui m’a offert cet espace de liberté, en acceptant même de m’en laisser le choix de la forme, des illustrations. C’est une immense chance que de bénéficier d’un tel cadeau simplement parce que nous faisons Edmond et moi, partie de ces insensés qui savent que quand on croit la révolution et les révolutionnaires morts et enterrés, c’est alors que se joue un nouvel essor dont simplement le centre de gravité se déplace et si certaines conditions de la bataille paraissent avoir disparu, d’autres ont surgi.
Donc dans ce livre, je n’ai aucune prétention à exercer une influence quelconque, de participer même indirectement à l’activité politique. Il s’agit simplement de prendre acte sur une question qui me parait la seule importante :
Sommes-nous dans une situation révolutionnaire ? C’est dans le fond la seule chose qui ait quelque intérêt pour moi et sur laquelle j’espère contribuer à porter un regard original, lié à la multiplicité de mes expériences à la fois historique et géopolitique, un pari sur l’avenir.
C’est de cela et de cela seulement dont il est question mais comme les rêveries d’une marcheuse solitaire, l’Histoire ne doit pas s’encombrer de petites histoires mais la passion que l’on éprouve pour elle tient beaucoup aux contes dont nous avons été bercés dans notre enfance, c’est ce qu’expliquait Marc Bloch et j’ai voulu demeurer un conteur.(3)
Cette réflexion entamée en octobre 2025 et qui s’achève en janvier 2026 s’inscrit dans une certaine accélération de l’histoire qui révèle des aspects que la cécité imposée par l’idéologie dominante et la défaite nous empêchaient de voir mais qui existaient. Si vous arrivez à lire la quatrième de couverture elle vous dira le sens de cet « essai » et comment le fait qu’il soit transformé, marqué dépend de vous, de ce que jadis on désignait comme « les masses », et de leur « avant-garde ».
C’est ça ou le fascisme, étant entendu que celui qui apparait est comme souvent une recomposition du capital parce que la classe dominante ne peut plus exercer son pouvoir comme avant, il y a crise du politique, décomposition au sommet, mais avec une particularité : la contrerévolution nous a mis dans l’étrange situation qui veut que le fascisme se développe sur des bases qui s’affirment antifascistes et qui ont exercé leur répression sur tout ce qui était susceptible d’organiser la résistance… C’est ce qu’affirmait Pasolini… et Fidel Castro : le fascisme viendra comme un anti-fascisme… Pourquoi ?
Il faut préciser l’essentiel, je me retire de l’arène « politicienne » non pas comme une démission mais parce qu’il s’avère que j’ai un désaccord profond avec la manière dont ce champ politique tel qu’il existe en France et en Europe construit un esprit défaitiste qui ne correspond en rien à la réalité. Il ne s’agit pas de dire que l’impérialisme est un tigre de papier il demeure en effet nocif et très dangereux, mais il n’existe pas en France actuellement une seule force qui ne participe pas à la censure et à la propagande impérialiste sous des formes différentes mais qui toutes reviennent à contribuer à l’illusion de la toute puissance des Etats-Unis et je ne vois aucun espoir de changement : tout est ficelé en ce sens pour des raisons purement électoralistes. Ces élections je n’en néglige pas l’intérêt mais non intégrées à une analyse géopolitique et à une profondeur historique, elles ne peuvent mener nulle part et paraissent de plus en plus hors sol., comme cela était prévisible.
Je suis convaincue de ce fait qu’il y a peu de chance d’être entendue quand la censure est ainsi intégrée à l’esprit public en orientant toutes les analyses vers les divisions et l’esprit de défaite, je ne peux pas participer à cela mais cela ne signifie pas au contraire que je ne vois aucune opportunité, ce que je déplore c’est le choix qui est fait de la défaite.
Tout mon petit livre explique à quel point il est nécessaire d’être autrement. Ce positionnement a des conséquences sur Histoireetsociete, mes co-auteurs sont incontestablement ceux qui sont les plus proches de moi mais ils ont leurs investissements légitimes et même à ce niveau là il y a un besoin de réflexion, comment expliquer ce sentiment d’être totalement seule dans cet ébranlement généralisé et de tout devoir repenser qui reste marginal pour la quasi totalité de mes contemporains et qui occupe au contraire chaque minute de ce qu’il me reste à vivre? Ce n’est pas un chagrin c’est parfois une plénitude, un désir de comprendre et de recomposer les FAITS qui s’avère plus vif que jamais.
Danielle Bleitrach
(1) Il s’agit bien sûr de Danielle Bleitrach, Marianne Dunlop, Jean Jullien, et Franck Marsal : quand la France s’éveillera à la Chine, la longue marche vers un monde multipolaire. Delga avril 2025, qui est plus que jamais d’actualité.
(2) L’herem est une pratique extrêmement rare dans le judaïsme qui ne fut appliquée qu’à Spinoza et dont le texte conservé n’est que sous-entendu, diabolisation, en voici la conclusion : Sachez que vous ne devez avoir avec Spinoza aucune relation ni écrite ni verbale. Qu’il ne lui soit rendu aucun service et que personne ne l’approche à moins de quatre coudées. Que personne ne demeure sous le même toit que lui et que personne ne lise aucun de ses écrits. »
(3) J’ai tenté d’être claire et directe mais je ne me suis pas pour une fois autocensurée en supprimant les références savantes, culturelles, historiques que tout le monde désormais est fier d’ignorer. Il en est de mon « monde » celui qui m’habite à la manière de mes amis, de ceux qui ont disparu, comme de l’humour, si on doit expliquer une plaisanterie, une blague, celle-ci tombe à plat… Les jalons de ma pensée, ce qui provoque une « ouverture », une hypothèse quand on a longtemps ruminé un problème, une crainte, une vague espérance, quelque chose qui ne passe pas, tout à coup s’impose une sorte d’allégorie, une image qui rend l’idée abstraite vivante et je veux préserver ce mode de pensée qui est le même que celui qui me fait découvrir dans le quotidien et ses cocasseries des leçons sur l’essentiel que l’emphase actuelle, celle de l’impuissance masque. Dites vous bien qu’il n’est pas nécessaire de tout comprendre et même quelque chose qui trotte dans votre tête et qui vous incite à chercher une explication est une « pédagogie », le tout là aussi est d’être exigeant parce que l’on croit à celui qui est devant vous, on respecte ce qu’il représente de savoir y compris dans le FAIRE.
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FRESKO Alain
Je commanderai votre livre.