Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Chacun de nous vit ce qu’il croit être son identité dans les contradictions de l’histoire…

Arno Klarsfeld est comme nous tous le produit de son histoire, celle de l’enfant d’un juif communiste qui avec une mère allemande et non juive a choisi la dénonciation de ce qu’a accompli le peuple allemand. Il reste dans leur cœur le souvenir de l’armée rouge mais peu à peu tout cela a perdu sa dimension de classe et est devenu « identitaire » à travers l’existence d’Israël. L’identification de plus en plus chauvine à ce qui était au départ le refuge des victimes de la « shoah » rien que ce terme et celui d » »holocauste » va dans le sens du mythe sacrificiel. Le bouc émissaire de tous les pouvoirs et de la classe capitaliste s’alliant avec les conservatismes, le juif même athée s’est identifié au « peuple élu »… Et cela peut donner Glucksmann et BHL s’alliant avec les nostalgiques de la collaboration avec le IIIe Reich au nom d’un Israël ultime étoile de la bannière de l’impérialisme américain, vouant l’Europe au même sort. Cela peut donner Arno Klarsfeld hérissé devant le nazisme en train de s’accrocher à la même extrême droite parce qu’elle refuse Bandera. Tous ces gens manquent d’un vrai parti communiste qui permette aux apparentes contradictions de l’identité. Le judaïsme n’est pas la seule impasse identitaire, être intellectuelle, homosexuel(le) et même femme nous confronte à ce moment de confusion où l’histoire bascule et l’ébranlement est tel que chacun saute hors des cases formatées tout en s’y accrochant…

Je vous le dis il faut s’accrocher pour résister à cette vague identitaire parce que si vous la refusez vous êtes pris dans un double maelström, celui des antisémites qui confondent anti-impérialisme et antisémitisme et qui ne cessent de vous accuser de complicités avec les sionistes au vu de vos origines. Des imbéciles qui vous somment de renoncer à vos pères et mères, vous expliquent que puisque vous n’êtes pas croyante vous n’êtes pas juive (va expliquer ça à Hitler du con!) et vos proches, qui évitent toutes rencontres qui se terminent en pugilat politique, en ce qui me concerne cela fait une vingtaine d’années que je ne suis plus invitée aux repas familiaux parce que je plombe l’ambiance en la ramenant dès qu’il s’agit des Palestiniens et de l’islam sous toutes ses formes.

Oserai-je avouer que le fait d’être une intellectuelle sommée d’adopter la propagande comme le cadre de toutes mes pensées en parfaite contradiction de ce que j’ai vu sur le terrain, n’est pas plus confortable. Être femme et devoir vanter Olympe de Gouges cette théâtreuse mondaine parfaitement réactionnaire et Marie-Antoinette à qui la première a d’ailleurs dédié la parodie que sont les droits de la femme n’est pas mon modèle, ces deux femmes ont fait le choix d’en appeler à l’invasion de la France, à l’ennemi des rois qui l’encerclaient. Je préfère Clara Zetkin, l’amie fidèle de Rosa Luxembourg, celle qui inventa le 8 mars, vint proclamer la paix à Bâle et salua clandestinement le congrès de Tours au nom de l’Internationale à la naissance du PCF toujours dans le refus de la guerre et surtout la vieille femme qui à mon âge impotente et aveugle comme la plus âgée des députés communistes encore élue au Reichstag défia Hitler. La seule chose qui manque au tableau de ma vocation identitaire est d’être homosexuelle mais en revanche je ne supporte pas de vivre dans un monde où l’on stigmatise des gens pour aimer alors que l’objet de leur amour ne dépend pas de leur volonté. Quand ce bonheur a lieu entre deux adultes consentants, voire plus si affinités, je voudrais que tous les imaginaires sur leurs pratiques s’arrêtent au seuil de la chambre, quand on est là, il est bien sot celui qui aux choses de l’amour prétend mêler « l’honnêteté » et pourtant je ne peux pas aimer si je méprise. Toutes ces « opinions » lutter contre le racisme et l’antisémitisme, être féministe, défendre le droit à aimer des homosexuels ont été pour moi des combats politiques, j’insiste sur ce terme, menés sur de nombreuses années, des affrontements difficiles et voici que je ne reconnais plus ce que l’on tente de m’imposer comme but. C’est très dur, parfois insupportable.

Face à la mise en demeure identitaire, il y a un moment où on évite le sujet, ou alors c’est le service minimal pour rappeler une position de principe qui est incompatible avec ce qui se passe à Gaza. Tout en le regrettant et en étant convaincue que la solution naitra d’un large rassemblement dans lequel la paix sera l’affaire de tous. Pour que le rassemblement soit large il faut qu’il plonge ses racines dans les intérêts populaires réels : la paix, mais aussi la refus de la misère, du chômage le droit à l’éducation et à la santé pour tous et pas pour une élite fut-elle pétrie de tous les bons sentiments possibles et imaginables.

Il y a ce roc auquel s’accrocher mais il ne s’agit pas de populisme, d’abandon de ce que nous sommes, simplement lui donner un autre sens. Est-ce que je dois abandonner le plaisir esthétique, intellectuel, me soumettre à ce qui me parait complaisance et moche sur le fond ? Pas du tout, le réalisme est plus que jamais l’exigence de la renonciation à ce qui est officiel, pour atteindre cette énigme du vivant qui nous met tous sur un pied d’égalité par rapport à la nature, notre nature. Je n’ai pas alors à me demander si Manet et Matisse sont des bourgeois mais considérer qu’ils ont fait leur travail dans notre initiation à la vérité de la beauté du réel non officiel vers cette perception de l’égalité du brocart et du métier à tisser, de la guenille. Le réalisme c’est l’intelligence au sens d’adaptation, de compréhension, de mobilisation des sens pour un réel non hiérarchisé, non momifié, vibrant. Qu’est-ce que c’est d’être juif, quelle expérience et en quoi peut-elle contribuer à la longue marche de l’être humain à son étape d’un monde multipolaire ? Si ce n’est rien qu’un obstacle, un bouclier humain pour le capital et les forces de régression, cette identité devra alors être balayée, si on nie son rôle de lien, de messager entre des mondes clos, une sorte de respiration, les pores de la peau disait Marx du colporteur juif en Pologne féodale, souvenez-vous-en… Votre identité ne sera plus votre ennemie si elle prend sens dans les rapports sociaux qui la bâtissent aujourd’hui pour l’avenir. Le passé nous y aide mais il ne suffit plus, il faut dans le présent le mettre en perspective.

Comme Arno Klarsfeld, j’ai au cœur chevillée la reconnaissance du sacrifice accompli par l’armée rouge, et le spectacle de la chère petite Ukraine saluant Bandera et autres collaborateurs a beaucoup fait pour m’inciter à dire que les gens du commando Azov qui massacraient dans le Donbass et brûlaient dans la maison des syndicats à Odessa couverts de symboles nazis n’étaient pas dans mon camp… quoi que m’en disent BHL et Glucksmann qui sont des habitués de la chose. Arno Klarsfeld qui m’horripilait jusque là il a dit ce qu’il fallait dire sur le sujet.

Mais à peine avait-il rétabli les faits qu’il est parti dans une autre dérive, Marine Le Pen et l’extrême droite qui se ralliait à la fois à Poutine et à Netanyahou était décidément fréquentable… là impossible de suivre ce nouvel amalgame… Il faut donc conserver cette reconnaissance mais aller plus loin encore…

Alors à la suite de quoi je me suis dit que l’endroit où il serait le moins question d’affiliations identitaires et le plus de base de classe, le refus du massacre des civils et des enfants au nom de dieu sait quelle conviction me conviendrait assez. Parler de souveraineté nationale d’accord parce que mon pays c’est la France mais ne pas m’enfumer au point de me faire accepter de nouveaux boucs émissaires en insistant clairement sur le rôle des capitalistes et pas me les présenter avec un gros nez et comme étant tous des Rothschild même Rockfeller qui est protestant … je ne me vendrai pas pour un plat de lentilles, mais je sais qu’il faut les trier pendant des heures comme quand j’étais enfant et que l’on m’asseyait devant un tas de ce condensé de protéine plein de petits graviers..

Après quelques années à naviguer dans les eaux tourmentées de la lutte des classe et l’internationalisme anti-impérialiste j’ai découvert qu’il y avait des gens avec qui je pouvais mener quelques batailles en confiance et d’autres non ! j’ai découvert aussi que je conservais une dialectique des temps que d’autres avaient perdue c’était l’ultime legs peut-être de cette errance millénaire, qui peut le savoir ? Nous ne sommes pas encore en état de penser notre pensée, ce sera peut-être l’apport du numérique dit IA, encore faut-il au profit de qui et de quoi ? Aujourd’hui dans cette préhistoire de l’humanité, tout au plus nos actes finissent-ils par transformer une vie en destin.

C’est dommage Arno Klarsfeld et crois que je le regrette mais même si je partage totalement ce que tu dis dans ce post, je ne peux pas accepter certaines de tes sympathies parce que même si je refuse de céder devant ceux qui prétendent me faire renier mon père en renonçant à notre filiation dans le peuple juif, je refuse de croire que cela exige à l’inverse de toi de se rallier à des fascistes… Nous ne sommes pas condamnés à faire comme Gribouille : nous jeter dans le lac pour éviter d’être mouillés par l’orage… On peut peut-être essayer d’être réellement communiste et de dénoncer l’injustice et le crime là où il se produit, se souvenir de ce que disait Brecht: « Et Moscou la rouge a vaincu le nazisme au nom de tous les peuples y compris celui que l’on nomme allemand. » Quand est-ce que ceux qui sont fortement attachés à leur identité juive parce qu’ils ne renient pas leurs parents, et ceux qui malgré la longue oppression n’ont jamais renoncé à cette identité, comprendront qu’à un moment ils ne peuvent pas plus tolérer l’injustice pour ce peuple culturel, familial qu’ils ne le feraient pour le peuple allemand ou français. Et moins encore que ces peuples vu leur histoire spécifique. Pourquoi mépriser les juifs au point de ne pas exiger d’eux leur appartenance d’abord à l’humanité ?

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