Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Deux ou trois choses que l’on peut dire du socialisme, par Danielle Bleitrach

Oui on peut et on doit critiquer les erreurs du socialisme mais d’un point de vue révolutionnaire, oui il n’y a pas de modèle mais des expériences sur lesquelles nous devrions méditer pour mieux faire face à nos propres tâches spécifiques.

Robert Linhart a introduit une problématique importante pour comprendre ce qu’est une phase de transition. Il dit en particulier deux choses fondamentales à propos de Lénine et de la NEP, du communisme de guerre.

  1. La première est que Lénine considère que le communisme de guerre a été une erreur, et pourtant il enlève aux mencheviks le droit de critiquer cette erreur. Parce que leur point de vue est de tirer en arrière la Révolution, une fois de plus de démontrer qu’il ne fallait pas faire la Révolution dans de telles conditions. Donc apporter de l’eau au moulin de la contre-révolution.

Lénine le leur dit même d’une manière telle que ceux qui veulent reproduire la démarche des mencheviks ne peuvent pas se contenter de critiquer Staline. il leur faut désavouer Lénine: qui à la fois reconnait l’erreur mais condamne à être passés par les armes ceux qui se servent de l’erreur pour refuser la Révolution.

Les exhortations qu’articulent Otto Bauer et les dirigeants de la IIème Internationale et de l’Internationale II 1/2, et les mencheviks et les socialistes révolutionnaires, tiennent à leur propre nature. « La révolution est allée trop loin. Nous avons toujours dit ce que vous dites aujourd’hui. Permettez-moi de le répéter encore une fois. » Nous répondons : Permettez-nous, pour cela, de vous coller au mur
Lénine au XIème Congrès
, Œuvres, tome 33, p. 288. [↩]

l’obsession de Lénine c’est de transformer le parti et l’Etat par l’éducation, d’où le fait qu’il affronte toujours le problème politique y compris sous l’angle théorique, c’est déterminant dans le rapport aux masses. Il ne cesse de répéter qu’ils ont un Etat socialiste à déformation bureaucratique et il veut des organisations, parti mais aussi syndicats qui soient l’école du communisme;

Dans toute la sphère des rapports sociaux, économiques et politiques, nous sommes « terriblement » révolutionnaires. Mais en ce qui concerne la hiérarchie, le respect des formes et des usages de la procédure administrative, notre « révolutionnarisme » fait constamment place à l’esprit de routine le plus moisi. On peut ici constater un phénomène du plus haut intérêt, à savoir que dans la vie sociale, le plus prodigieux bond en avant s’allie fréquemment à une monstrueuse indécision devant les moindres changement

On peut à la lumière de l’expérience considérer que si ce trait persiste dans le socialisme, il lui survit et peut encore comme on le voit dans le PCF se combiner avec une dénonciation tout azimut du socialisme: le respect du chef, le caporalisme et l’absence d’initiative et d’esprit critique accompagnant servilement le démantèlement de tout ce qui faisait l’esprit et la pratique révolutionnaire, les caricaturant.

Peut-être ici faut-il retrouver la critique de Lukacs qui dit que Staline a tendance à dogmatiser l’erreur. Ce n’est peut-être pas aussi simple qu’il y paraît, Staline a un langage très pédagogique, immédiatement orienté vers l’action, et il a une grande puissance de conviction. En outre durant la deuxième guerre mondiale il est capable d’une grande mobilité et d’apprendre de ses erreurs. Qu’est-ce qui devient dogme chez lui et quand ? Les Chinois travaillent là-dessus, des textes ont été publiés y compris en russe. Nous sommes incontestablement dans un temps où partout se développe une réflexion. Les communistes au plan international commencent à sortir du choc de la fin de l’URSS. Ils peuvent parler, alors que pendant au moins dix ans le traumatisme a été tel qu’ils ont laissé d’autres parler à leur place.

2. La conséquence de la mise en évidence de l’erreur d’un point de vue révolutionnaire, nous conduit à la suite de Robert Linhart a une autre conclusion concernant le socialisme, la transition. Il est faux de vouloir reproduire l’erreur qui a été imposée et on peut et doit se poser les questions de quel parti, de quelles mesures concrètes ? Ne pas croire que nous avons un modèle tout prêt. Ni d’ailleurs un contre-modèle…

Dans tous les cas ce qui est nécessaire est la dictature du prolétariat ou démocratie populaire qui ne peut pas se déployer dans les institutions dans lesquelles nous sommes aujourd’hui, qu’il s’agisse de l’UE ou de la Constitution européenne, tout cela organise la dictature du capital et l’épidémie nous l’a au moins appris. Il faut rompre avec cette domination et cela peut prendre des formes différentes de ce qui s’est fait en URSS, en Chine, à Cuba, au Vietnam et il faut répondre à nos problèmes avec nos moyens. Cette étape est indispensable mais elle ne résout pas tout, Partout s’est posée la même question, comment faire pour que l’ouvrier s’approprie la production, pour que des rapports capitalistes qui restent dominants au plan international n’imposent pas leur efficacité en dépossédant les travailleurs du contrôle? Dans le même temps on ne peut pas être compris en parlant de communisme alors que la réalité les en éloigne… Fidel était passé maître dans cette pédagogie mutuelle et ce n’étaient pas ses qualités d’orateur qui l’emportaient mais bien sa capacité à faire corps avec l’état réel des consciences à partir des faits.

Quand comme en ce moment on voit surgir quelque chose qui différencie le socialisme dans l’art de répondre aux défis essentiels, il faut s’en emparer tout en insistant sur ce que nous sommes.

C’est un chantier très important dont on ne se sortira pas en diabolisant ce qui n’a pas lieu de l’être en suivant l’analyse de la bourgeoisie.

C’est tout le sens des mémoires que j’ai écrites pour que nous nous interrogions sur ce qui s’est passé dans les années soixante et dix et quatre-vingt et combien la stratégie était inadaptée à la recomposition du capital qui s’est opérée ces années-là et que l’on connait comme le néo-libéralisme..

En stigmatisant la révolution soviétique, non seulement nous commettons une terrible injustice historique mais nous sabotons la formation des militants communistes, nous les condamnons à être à la remorque de la social-démocratie sous toutes ses formes, nous continuons à les faire vivre dans l’état de choc de la fin de l’URSS, qui les soumet à la social-démocratie. Et nous ne sommes pas pour autant crédibles auprès de ceux qui chez nous aspirent réellement à une autre société.

C’est pour les mêmes raisons que comme le dit très bien Jean-Claude Delaunay, la Chine n’est pas plus un modèle mais un exemple à méditer.

Robert Linhart pose paradoxalement au nom de son adhésion à la Chine de Mao à la Russie de la NEP et de ce qui a suivi avec Khrouchtchev une question qui pourrait être celle de la Chine aujourd’hui : peut-on faire une pause nécessaire dans le socialisme pour en préserver l’existence même qui ne se traduise pas immédiatement en affaiblissement de la conscience sociale et comment ?

En tous les cas, la Chine n’a jamais abandonné la nécessité d’un parti révolutionnaire capable de tenir la rupture tout en apportant au niveau de “l’alliance” avec la paysannerie et les couches moyennes “la civilisation”, c’est-à-dire ce que donne le capitalisme aux pays développés: transports, moyens d’échange et éducation. Comment aujourd’hui franchir un nouveau seuil dans une élévation de la conscience qui permette de résister à l’assaut du capitalisme? Les buts poursuivis, les méthodes elles-mêmes, le gagnant-gagnant, la paix, le destin commun tout cela est en contradiction parfaite avec la dictature du capital ou d’une classe dominante qui ne connait que le perdant-gagnant, la guerre, l’imposition de son modèle… Il nous reste à comprendre beaucoup de choses mais aussi et surtout à former notre propre avant-garde rompue aux tâches concrètes qui sont devant nous en France.

Pourtant tant que l’on se conduit comme un menchevik c’est-à-dire que l’on nie la rupture, la démocratie populaire en faisant la critique du socialisme existant dans les mêmes termes que la bourgeoisie pour ne pas poser la nécessité de cette rupture, ne nous faisons pas d’illusion, c’est le règne des mots creux et l’immobilisme, les petits arrangements avec le système qui ne convainc personne et surtout pas ceux qui ont le plus besoin de ce changement.

C’est en ce sens là que Lénine demeure d’une actualité brûlante et pas parce qu’il faut reproduire les solutions qu’il a prises à une époque déterminée.

Danielle Bleitrach

(1) le texte de référence pour Robert Linhart, Lénine, les paysans, Taylor.

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Je pense qu’il faut que nous revenions à nos fondamentaux, non pour fixer une orthodoxie, mais pour indiquer en quoi ils sont la conséquence et non la cause de notre vision, attitude dialectique. Je ne suis pas Danielle Bleitrach, je ne suis pas une femme, je ne suis pas marseillais, je ne suis pas de confession juive (difficile la question de la judaïté car elle se pose comme quelle que chose qui va au delà d’une religion, un problème d’élection, duquel on ne peut s’échapper), Je ne suis pas né dans l’époque tragique qui l’a vu naître, je n’ai pas… Lire la suite »