Tandis que comme nous l’avons vu hier, le malade à la tronçonneuse qui dirige l’Argentine appelle à la croisade contre la Russie, nous avons avec la Colombie un effet combiné de la force du monde multipolaire et de l’autodestruction par Trump du système international d’arbitrage dont il était le maitre. Encore un exemple du basculement de continents entiers et des formes de résistance dans lesquels les interventions impérialistes produisent des effets qu’il importe d’analyser pour rompre avec les illusions dans lesquelles nous sommes enfermés par un système de propagande obsolète. (note et traduction de danielle Bleitrach pour histoireetsociete)
6 avril 2026 00:04
L’agression contre le Mexique ne provient pas seulement des déclarations incohérentes de Trump, mais aussi du Congrès américain, qui représente les intérêts des entreprises. Le 27 mars, la Chambre des représentants a adopté la loi sur la défense des biens américains à l’étranger, présentée par le républicain texan August Pfluger, par 247 voix pour (dont 41 démocrates) et 164 contre.
Selon Pfluger, « la nécessité de cette législation est évidente. Depuis des années, le gouvernement mexicain tente de prendre le contrôle d’un port en eau profonde appartenant à la société Vulcan Materials. Cette action viole directement l’ACEUM (le procès se déroule en vertu de l’ALENA), qui régit les échanges commerciaux entre nos pays, et met en péril les emplois et les intérêts économiques américains » (https://tinyurl.com/mv6um4ct).
Le procès intenté par Vulcan contre le Mexique, d’un montant de 1,9 milliard de dollars, se poursuit, et le gouvernement mexicain cherche à parvenir à un accord. Mais comment ? La question reste sans réponse. Parallèlement, le gouvernement célèbre sa « victoire » dans l’affaire intentée par les compagnies de taxis canadiennes ES Holding et L1Libre, qui avaient poursuivi le Mexique pour 2,3 milliards de dollars et ont été déboutées. Dès lors, une question se pose : combien d’argent et de ressources le Mexique a-t-il dépensés durant ces six années de procédure ? (https://tinyurl.com/8vwdk762)
Dans le même domaine de l’arbitrage supranational, la société minière britannique Cadence Minerals a obtenu un financement de tiers pour poursuivre le Mexique en vertu du Traité bilatéral d’investissement (TBI) conclu entre le Mexique et le Royaume-Uni, concernant la décision du Mexique de révoquer les concessions minières du projet Sonora Lithium. La société chinoise Ganfeng Lithium a déjà saisi le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI) contre le Mexique pour les mêmes faits, et Colin Orr-Ewing et d’autres ont également déposé une plainte contre le Mexique (International Arbitration Reporter https://tinyurl.com/yf73a8ph).
Le 25 mars, le président Gustavo Petro a annoncé que la Colombie, confrontée à des attaques similaires contre sa souveraineté, se retirait du système d’arbitrage international pour le règlement des différends (RDIR). « Plusieurs pays ont déjà annoncé ou finalisé leur retrait de ce type d’arbitrage, notamment les États-Unis. Je ne vois pas pourquoi la Colombie ne ferait pas de même », a souligné le président Petro (https://tinyurl.com/sjhkahe2).
Les déclarations de Petro font suite à une lettre signée par 220 économistes et juristes, dont Joseph Stiglitz, Ha-Joon Chang et Thomas Pikett, l’exhortant à agir concernant le système d’arbitrage des investissements (https://tinyurl.com/254uzbms). Ils ont appelé le président colombien à « saisir l’opportunité offerte par l’organisation, en Colombie, de la première Conférence internationale pour des territoires exempts d’énergies fossiles, une chance de prendre des mesures concrètes en vue d’éliminer l’arbitrage des investissements et de promouvoir une action internationale coordonnée, laissant ainsi un héritage durable pour les autres ». La conférence se tiendra les 24 et 25 avril à Santa Marta, en Colombie (https://www.garn.org/event/conferencia-por-territorios-libres-de-combustibles-fosiles/).
En 2023, plus de 300 organisations colombiennes et de plus de 30 pays du monde avaient signé une déclaration : « Les organisations signataires souhaitent contribuer au rétablissement de la souveraineté de l’État colombien afin qu’il puisse prendre des décisions en faveur de son peuple, défendre l’indépendance et le rôle du système judiciaire, et respecter l’autodétermination des peuples et communautés autochtones qui réclament justice et réparation pour les dommages environnementaux et les violations de leurs droits causés par les entreprises extractives transnationales. Cet objectif ne sera atteint que si le gouvernement réexamine les accords d’investissement et les traités commerciaux qui confèrent à ces entreprises le pouvoir de bloquer toute mesure d’intérêt public que le gouvernement pourrait prendre en faveur des populations vulnérables ou pour protéger les écosystèmes nationaux. » (https://tinyurl.com/3hv9wd9p)
Le gouvernement colombien avait déjà reconnu la nécessité d’une révision et annoncé son intention de renégocier l’Accord de libre-échange avec les États-Unis et l’Union européenne concernant les sentences arbitrales (https://tinyurl.com/57ff4kp3). Cependant, dans un essai remarquable, l’un des derniers d’Enrique Daza (décédé), ce dernier avait dénoncé l’échec de ces révisions (https://tinyurl.com/3hv9wd9p).
Ce qui est certain, c’est qu’aucun pays ne peut affronter ce système seul. Il est donc temps pour le Mexique de soutenir la Colombie en se joignant à son courageux effort et en commençant à rejeter ce système.
La rencontre annoncée entre le président Sheinbaum et le président Lula en juin ou juillet (https://tinyurl.com/ycxv97ce) offre une opportunité d’aller de l’avant, puisque, comme nous le savons, le Brésil n’a jamais eu recours à la signature d’un accord de libre-échange ou d’un traité bilatéral d’investissement avec possibilité de recourir à l’arbitrage supranational auprès d’organisations telles que le CIRDI de la Banque mondiale (https://www.jornada.com.mx/2023/04/24/opinion/014a1pol).
Le Mexique peut et doit suivre l’exemple de la Colombie et du Brésil. Peut-on imaginer un bloc composé des trois pays les plus importants de la région, s’opposant au prétendu « Bouclier des Amériques » formé de gouvernements alliés à Donald Trump ?
Le PIB total de l’Amérique latine et des Caraïbes est représenté par le Mexique, le Brésil et la Colombie, qui en représentent entre 65 et 70 % ; les pays de l’alliance de droite « Bouclier », par contre, par seulement 20 à 25 % (calculs basés sur les données de https://en.wikipedia.org/wiki/Shield_of_the_Americas). En termes de population, la différence est similaire : ces trois pays comptent environ 400 millions d’habitants (60 % de la population de l’hémisphère), tandis que les pays du Bouclier en comptent 160 millions (24 %).
Ne nous laissons pas intimider ; le Mexique doit prendre l’initiative dans la lutte contre les aspects des accords de libre-échange et d’investissement qui, comme l’a récemment déclaré le capitaine Marcos de l’EZLN, « font de la souveraineté une farce ». À la mémoire d’Enrique Daza, « infatigable défenseur de la souveraineté de nos peuples et figure emblématique des luttes contre le libre-échange néolibéral en Amérique latine et dans les Caraïbes » (https://americalatinasintlc.org/2026/03/31/homage-to-enrique-daza-gamba/).
*Institut d’études politiques (www.ips-dc.org)
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