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Quelques réflexions sur ce que nous enseigne le développement socialiste de la Chine par Franck Marsal
Franck est actuellement en Chine et il nous envoie ces réflexions (il nous annonce d'autres) sur la Chine, et nous consacrons les publications d'aujourd'hui à cette formidable expérience socialiste et la manière dont nous avons encore tant de mal d'en saisit la richesse innovante.
Publié par Franck Marsal
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Article original pour le blog
Avant toute chose, pour moi qui avait visité la Chine il y a exactement 26 ans, le chemin parcouru en termes de développement par ce pays est considérable.
Tant du point de vue des infrastructures (routes, aéroports, trains, ...), du bâti, du mode de vie, du commerce, la Chine ne le cède en rien à l'Europe sur le plan qualitatif et la dépasse largement sur le plan quantitatif. La taille et la multiplicité des villes est stupéfiante. Il y a 26 ans, on voyait partout la nouvelle Chine en train d'émerger, et, trois rues plus loin, l'ancienne Chine, encore très artisanale, un peu brinquebalante, même dans les grandes villes. Bien sûr, les hutongs, ces anciens quartiers populaires de Pékin, formés de dédales de rues et de maisons basses enchevêtrées existent toujours. Mais ce ne sont plus du tout les mêmes hutongs. Les climatiseurs y ont fait leur apparition. Des voitures sont garées (difficilement, car c'est étroit) dans les rues, des dizaines de scooters, vélos et triporteurs électriques assurent la mobilité et le transport. Ces quartiers (sauf les plus touristiques absorbés par les bars et la restauration) restent populaire mais ont clairement embrassé leur part de modernité.
Autour de cette ville centre, Beijing s'est agrandie et élargie d'un nombre fantastique de vastes quartiers modernes conbinant élégament constructions et parcs, espaces verts voire activités agricoles, reliés par un dense réseau d'autoroutes, de trains et de métro. Cette modernisation continue de la Chine ne semble pas prête de s'arrêter, et on est nécessairement pris d'un certain mal-être en observant le dynamisme et l'ouverture de la Chine, en contraste avec la stagnation, voire la régression de nos sociétés, qui se referment de plus en plus sur elles-mêmes.
Même constat d'une évolution profonde dans les campagnes que nous traversons en train. Il y a 25 ans, presque chaque champ était empli d'une brigade de travailleurs, avec un outillage très sommaire. Aujourd'hui, on ne voit presque plus aucun travailleur dans les champs, signe de l'avancée de la mécanisation. Les routes, même en campagne sont modernes et goudronées, les habitats ont également largement évolué. La population active agricole (secteur primaire) s'est réduite : Elle est passée d'environ 360 millions en 2000 à environ 169 millions en 2023. En plus de vingt ans, elle a diminué de plus de 190 millions de personnes. Sa part dans l'emploi total national est également tombée d'environ 50 % en 2000 à 22,8 % en 2023.
Tout ce que nous pouvons observer confirme les analyses que nous avons développé sur la stratégie chinoise, la construction de la société socialiste par l'économie dite "socialiste de marché", l'adhésion globale de la population que l'on sent extrêmement sereine et en même temps, très diverse dans ses modes de vies, ses références culturelles, son rôle dans l'économie et probablement (bien que la barrière linguistique limite assez drastiquement les possibilités d'échanges) ses conceptions du monde . Les locaux du parti sont placés dans des centres sociaux, très visibles et signalés dans chaque quartier (les statuts du PCC imposent de créer une cellule sur un quartier ou une entreprise dès lors qu'il compte au moin trois membres du parti).
Voici quelques enseignements qui me semblent intéressant à développer :
1) Le rôle du parti communiste chinois dans la société est central et forme la guidance historique. Cela est ainsi développé dans les statuts du PCC ::
"Depuis sa fondation, le Parti communiste chinois ne s'est jamais écarté de son engagement initial et de sa noble mission : œuvrer au bonheur du peuple chinois et au renouveau de la nation chinoise. Après cent années de lutte, il a réussi à modifier de manière fondamentale le destin du peuple chinois, à ouvrir la voie correcte du grand renouveau de la nation chinoise, à montrer la vitalité débordante du marxisme, à influencer profondément l'évolution du monde et à se tenir à la pointe de l'époque. Au terme d'une longue pratique, le Parti a dégagé les enseignements suivants : maintenir la direction du Parti, sauvegarder la primauté du peuple, promouvoir l'innovation théorique, sauvegarder le principe d'indépendance, poursuivre la voie chinoise, avoir à cœur le monde entier, favoriser l'esprit d'entreprise et d'innovation, avoir le courage de se battre, maintenir le front uni et persévérer dans l'autorévolution."
Pour la France, l'enseignement est clair : la construction et le développement du parti de classe, son implantation au sein du peuple, un haut niveau de confiance du peuple envers lui sont la première étape indispensable de notre travail. La conquête du pouvoir politique, seconde étape, n'est possible qu'à cette première condition. Rie' de sérieux n'est envisageable sans accomplir ces tâches. C'est exactement ce qu'a confirmé le 40ème congrès du PCF, en actualisant la perspective du socialisme et en plaçant la candidature communiste de Fabien Roussel à la présidentielle comme l'axe majeur de la résolution des contradictions de la société française. Une candidature qui promeut la perspective d'une mise en mouvement collective, à l'opposé des constructions électoralistes populistes.
2) Construire une société socialiste, c'est établir une société qui va être en développement et en évolution constante sur une période de plusieurs décennies (le PCC évalue le stade primaire du socialisme à une période de 100 ans : (Statuts du PCC) "Notre pays reste et restera pendant longtemps encore dans la phase primaire du socialisme, étape historique incontournable pour la modernisation socialiste d'un pays autrefois arriéré du point de vue économique et culturel, modernisation qui demandera une centaine d'années pour arriver à son terme. ".
Le développement économique de la Chine acte un renversement complet des conceptions économiques bourgeoises. L'économie chinoise n'est pas conçue comme une macro-économie pilotée par des moyennes comme l'inflation, le PIB et qui évoluerait de manière spontanée et continue, conception occidentale aussi répandue qu'en échec. Le développement économique chinois est planifié et se développe par stades successifs, centrés sur les forces productives réelles, dont les évaluations macro-économiques ne sont qu'un résultat. L'accomplissement d'un pas économique concret consiste en le développement de nouveaux moyens de productions de nouvelle génération, venant remplacer ou compléter l'existant. Ces pas économiques concernent de manière inégale et combinée l'ensemble des moyens de production. L'art de la planification consiste à identifier et mettre en oeuvre la succession des pas afin d'obtenir l'avancée économique et sociale la plus efficace avec les moyens disponibles. Cela suppose la mise en mouvement coordonnée des différents types de formes de propriété et des rapports sociaux qu'elles portent. Ces étapes de développement sont facilement observables dans l'immobilier (nouvelles générations d'immeubles et de construction, qui concernent les grandes métropoles, comme Beijing, mais aussi les villes moyennes ou même les petites villes de campagne qu'on observe depuis le train) ; dans les infrastructures (transport, électricité, ...), mais également dans l'automobile (à Beijing, les voitures électriques les plus récentes et les plus avancées technologiquement ont presque totalement remplacé les anciennes voitures à essence), dans le commerce, ou dans d'autres secteurs. Cela est visiible même dans les formes urbanistiques et la conception du développement des villes, mais j'y reviendrai plus en détail dans un autre article.
Dans ce système de révolution périodique accéléré , l'ancien peut subsister un certain temps, aux côtés du moderne. Mais le très ancien devient rapidement rare. Des générations d'immeubles plus anciens, des petits véhicules électriques subsistent aux côtés des plus modernes, par degré en fonction de l'importance des villes (très peu à Beijing, davantage dans les villes moyennes). La modernité se déploie par vagues successives. Le développement est conçu de manière matérialiste et dialectique. La souplesse de la structure économique et sociale permet de gérer ces contradictions et ces écarts tout en offrant à chacun des conditions de vie protégées et en visant des perspectives de transformations et des améliorations des conditions de vie à une échéance perceptible pour la vie de chacun.
Statuts du PCC : "À l'étape actuelle, la contradiction principale au sein de notre société est celle entre l'aspiration croissante de la population à une vie meilleure et le développement déséquilibré et insuffisant de la Chine."
Pour la France, il me semble que l'enseignement principal est la sortie de l'immobilisme malthusien qui a peu à peu gagné nos esprits; renoncer à l'idée que "nous sommes un pays développé" et que donc, le "développement" est un statut acquis, déjà derrière nous. C'est renouer avec l'idée du progrès, des capacités encore largement ineplorées de l'intelligence humaine. C'est envisager de nouvelles étapes de modernisations de notre société, tant sur le plan matériel que social, là où, au mieux, on se contente de gérer l'acquis, voire où on sombre dans la régression décroissantiste. C'est cette conception du progrès permanent qui permet à la Chine aujourd'hui d'être un des rares pays à tenir ses objectifs de lutte contre le réchauffement climatique, voire de commencer à les devancer. La France doit retrouver son énergie créatrice. Pionière de l'énergie nucléaire, elle doit et peut à la fois déployer les nouveaux réacteurs EPR et préparer les réacteurs de 4ème générations, réussir le développement de la filière thorium et accélérer la recherche sur la fusion. Inventeuse du TGV, la France doit se préparer aux trains à lévitation magnétique. Pays de grande industrie automobile, elle doit rétablir ses capacités de production et accomplir le virage de l'électrique. Les logements et les villes de demain sont à inventer. Une nouvelle agriculture, doit voir le jour pour répondre aux exigences de respect des limites planétaires.
3) L'articulation des formes de propriété :
L'économie socialiste de marché s'articule au développement de l'économie. Les grandes sociétés, les infrastructures, la grande industrie et la banque sont sous le régime supérieur de la propriété publique. Le secteur privé s'est développé à partir du petit commerce et de la petite industrie, jusqu'à prendre des proportions plus importantes, jusquà la création de bourses de sociétés par action.
Cette articulation des diverses formes de propriétés permet une grande souplesse et une grande complémentarité dans l'économie. L'état et les sociétés d'état se concentrent sur l'essentiel, sur les grandes étapes de changement économique. Il forme les racines, le tronc et les branches principales de l'arbre économique et social, qu'il fait grandir, créant de nouvelles conditions, plus favorables, pour l'ensemble de l'économie. Le secteur privé (petites, moyennes et grandes entreprises) vit dans ce contexte créé par la planification et la propriété sociale. Elles peuvent exploiter l'ensemble des espaces ouverts, comme les feuilles d'un arbre qui se déploient sur toute sa structure ou presque. Une partie de ce déploiement de l'économie privée se finance via le système bancaire, qui exerce donc un certain contrôle et récupère une partie de la plus-value. Cette petite et moyenne économie privée assure une grande flexibilité d'emplois et permet à chacun de trouver sa place dans l'économie, tout en bénéficiant des améliorations succesives.
Parfois, l'état lui-même va chercher les acteurs privés pour soutenir le développement d'un secteur particulièrement stratégique. C'est le cas des nouvelles technologies liées à l'internet, qui a fait connaître, en Chine comme ailleurs, un bon particulièrement rapide à la capitalisation d'une série de nouvelles sociétés privées. Cela pourrait poser de nouvelles questions à l'avenir (cela a déjà été le cas lorsque l'état chinois est intervenu pour mettre fin au projet de cotation boursière du groupe Alibaba à NewYork), mais pour l'instant, le gouvernement chinois a jugé prioritaire le développement de l'industrie nationale liée à internet, quitte à accepter l'émergence de ces mastodontes de capitalisation. Il ne reste pourtant pas absent, et à développé un plan très précis :
D'abord certaines sociétés stratégiques comme la SMIC, le premier fabriquant chinois de puces électroniques sont majoritairement à capitaux publics. Ensuite, l'ensemble du secteur est porté par des fonds d'investissement public spécifiques. Le plus important de ces fonds est le National Integrated Circuit Industry Investment Fund ("Big Fund") : Surnommé le "fonds amiral" des semi-conducteurs a été doté de 987,2 Mds ¥ (Phase I), 2.041,5 Mds ¥ (Phase II) et 3.440 Mds ¥ (Phase III). Il cible la fabrication de puces, les équipements, les matériaux, l'IA et la mémoire DRAM. Il a récemment investi dans le leader de l'IA DeepSeek. Au premier semestre 2026, les exportations chinoises de semi-conducteurs ont augmenté de 87 % par rapport à la même période de 2025.
Enfin, l'état chinois est très présent sur la régulation juridique du secteur.
Statuts du PCC : "En Chine, l'édification du socialisme a pour tâche principale de libérer et de développer les forces productives, de réaliser progressivement la modernisation socialiste et de réformer à cet effet ce qui, dans les rapports de production et la superstructure, ne correspond pas au développement des forces productives. Nous maintiendrons et perfectionnerons les systèmes économiques fondamentaux tels que le système économique fondé sur la propriété publique avec le développement en commun des diverses formes de propriété, le système de distribution basé sur la répartition selon le travail fourni, accompagnée d'autres modes de distribution, ainsi que le système d'économie de marché socialiste. "
Pour assurer la prééminence de la propriété publique, il n'est pas nécessaire de limiter brutalement la propriété privée. Il suffit que la part publique de l'investissement progresse peu à peu, et que le développement des sociétés publiques elles mêmes soit plus rapide que la moyenne générale de l'économie.
Cet aspect des choses n'est pas proprement révolutionnaire pour la France. Des prémices en ont été posées lors de la grande modernisation sociale de 1945 - 1946, sous l'égide du Programme du Conseil National de la Résistance. Le pragmatisme et la réussite du développement chinois confirment que ces intuitions étaient les bonnes, que la phase néo-libérale a été à l'origine d'une destruction et d'un affaiblissement important de nos capacités productives en détruisant ce modèle au lieu de le développer.
La France devrait aussi s'intéresser à l'affaiblissement de son tissu commercial et industriel indépendant. Le petit commerce est écrasé par les grands groupes, les prix immobilier, le coût du crédit bancaire et la concurrence déloyale des Amazon et autres grands distribuuteurs. L'affaiblissement des structures productives, et notamment de l'industrie se traduit aussi par une perte de vigueur générale de l'économie qui met l'ensemble en difficultés. Un travail de rétablissement général est nécessaire et les résultats du pragmatisme chinois sont un éclairage important du chemin à parcourir.
