Il est vrai que pour les estomacs en proie au stress, l’eau chaude, qui n’a rien de gastronomique, vaut mieux que l’abus de café et de boissons alcoolisées. Et alors que la xénophobie est une « religion » médiatique, les malheureux occidentaux en proie au stress se réfugient dans un mode de vie à la chinoise ou à l’asiatique, il y a beaucoup de contresens dont se moque l’article mais cet attrait dit le besoin de stabilité. Et je vous recommande les articles de ce site qui expliquent à quel point la Chine est une réalité qui se dérobe : non seulement il faut du temps et de la patience pour la saisir mais il y a toute chance quand vous croyez avoir compris que ce soit dépassé… c’est à cette initiation que prétend nous guider notre livre « Quand la France s’éveillera à la Chine, la longue marche vers le monde multipolaire » (1) et je reprends dans mon livre cette question de la difficulté et du rôle que peut jouer le cinéma chinois dans cette perception compréhension (2). J’espère que nous aurons l’occasion et le temps d’aborder tout cela dans la rencontre que j’aurai à la librairie Tropiques à Paris mardi 10 septembre et qui donnera lieu à une vidéo (note de Danielle Bleitrach histoireetsociete).
(1) Danielle Bleitrach, Marianne Dunlop, Jean Jullien et Franck Marsal, « quand la France s’éveillera à la Chine, la longue marche vers un monde multipolaire. Delga. 25 avril 2025
(2) Danielle Bleitrach, le Zugzwang. la fin du libéralisme libertaire. Et après ? Delga 10 février 2026

Chinamaxxing : quand l’Occident rêve d’une Chine qui n’existe pas (tout à fait)
Un soir, sur le canapé. Haixia scrolle sur son téléphone. Elle tombe sur une vidéo TikTok et me tend l’écran.
Une jeune Américaine, la vingtaine, filme sa « routine chinoise du matin ». Elle se lève tôt, enfile des chaussons, fait bouillir de l’eau, prépare un bol de congee. En fond sonore, une musique douce avec des accords de guzheng. En bas de l’écran, la légende : « Day 12 of becoming Chinese. »
Haixia regarde. Sourit à peine. Puis lâche, en reposant le téléphone :
Mais… c’est juste un petit-déjeuner.
Elle n’a pas tort. Ce que cette fille met en scène comme une transformation identitaire, Haixia le fait chaque matin depuis quarante ans. Sans caméra. Sans hashtag. Sans le savoir.
Et pourtant, cette vidéo a été vue trois millions de fois.
- Bienvenue dans l’ère du Chinamaxxing
- Ce que Haixia voit (et que les vidéos ne montrent pas)
- Le paradoxe : haïe le lundi, adorée le vendredi
- Le parent qui ne tient plus ses promesses
- Ce que les Chinois en pensent (et ce n’est pas ce que vous croyez)
- Et dans six mois ?
- Retour au canapé
Bienvenue dans l’ère du Chinamaxxing
Depuis le début de l’année 2026, un phénomène a envahi TikTok, Instagram et même X (ex-Twitter). Des millions de vidéos montrent de jeunes Occidentaux qui adoptent des habitudes « chinoises » et les documentent avec fierté. Boire de l’eau chaude. Porter des chaussons à l’intérieur. Se coucher tôt. Manger du congee. Faire des étirements de qi gong le matin. Éviter les boissons glacées.
Le tout sous un slogan devenu viral, détourné de la dernière réplique de Fight Club : You met me at a very Chinese time in my life.
(Tu m’as rencontré à un moment très chinois de ma vie.)

L’influenceuse américano-chinoise Sherry Zhu a cristallisé le mouvement en janvier 2026, avec une série de vidéos vues plus de vingt millions de fois, où elle « enseigne » à ses 740 000 abonnés comment « devenir chinois ». Le ton est volontairement absurde et joyeux : Demain, tu deviens chinois. Je sais que ça fait peur, mais c’est trop tard pour résister.
Des milliers de créateurs ont suivi. Les hashtags #chinamaxxing, #newlychinese et #chinesebaddie cumulent aujourd’hui des centaines de millions de vues. Le comédien Jimmy O. Yang, le YouTubeur IShowSpeed (après son voyage viral en Chine), le streamer Hasan Piker ; la liste des célébrités qui ont rejoint le mouvement s’allonge chaque semaine.
On pourrait s’arrêter là et sourire. Un meme de plus. Internet fait ce qu’Internet fait.
Sauf que cette fois, il y a quelque chose de différent.

Au-delà du Dragon : 10 clés pour enfin comprendre la Chine
La Chine fascine, inquiète, intrigue. Mais la comprenons-nous vraiment ? Réduite à des clichés, elle reste une énigme que l’on contemple de loin sans jamais vraiment la saisir.
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Ce que Haixia voit (et que les vidéos ne montrent pas)
Quand je montre ces vidéos à Haixia, sa réaction n’est pas du rejet. C’est plus subtil que ça. C’est le sentiment étrange de voir des gestes intimes, quotidiens, transformés en performance.
L’eau chaude, les chaussons, le congee… ce n’est pas une philosophie. C’est juste comme ça qu’on vit.
Et en même temps, elle met le doigt sur le mécanisme central du Chinamaxxing : la transformation d’habitudes ordinaires en signes identitaires. Quand une Américaine filme le fait de boire de l’eau chaude comme un acte de reconnexion avec son corps, elle ne décrit pas la Chine ; elle décrit le vide qu’elle ressent dans sa propre culture.

Ce qui gêne Haixia, ce n’est pas que ces gens s’intéressent à la Chine. C’est qu’ils s’intéressent à une version de la Chine tellement simplifiée qu’elle en devient méconnaissable. Boire de l’eau chaude, c’est chinois. Mais c’est aussi un geste que partagent des centaines de millions de personnes en Asie du Sud-Est, en Corée, au Japon.
Le congee n’est pas un « super-aliment tendance » ; c’est ce que ta grand-mère te prépare quand tu es malade (et que tu manges en grimaçant ; moi, après quinze ans, je n’arrive toujours pas à aimer ça). Les chaussons, ce n’est pas du bien-être ; c’est de l’hygiène.
C’est un peu comme si des Chinois filmaient des vidéos en disant : Day 7 of becoming French. J’ai acheté du pain ce matin. Je porte un foulard. J’ai dit bonjour à ma voisine sans sourire.
C’est vrai. C’est aussi absurde. Et ça rate l’essentiel.
Le paradoxe : haïe le lundi, adorée le vendredi
Voilà ce qui rend le Chinamaxxing fascinant au-delà du meme.
Ouvrez un journal occidental un jour de semaine ordinaire. La Chine y apparaît sous un angle quasi systématiquement négatif : menace technologique, surveillance de masse, tensions autour de Taïwan, espionnage industriel, manipulation des réseaux sociaux. En France, le discours est peut-être moins frontal qu’aux États-Unis, mais le fond reste le même. Quand la presse française parle de la Chine, c’est rarement pour dire qu’on y boit de l’eau chaude ; c’est pour parler de Huawei ou de dépendance commerciale.

Et puis ouvrez TikTok le même jour. Vous trouverez des millions de jeunes qui disent, parfois avec ironie, parfois avec sincérité : La Chine, c’est trop bien.
Comment ces deux réalités coexistent-elles ?
La réponse tient en partie dans un changement de génération. Selon le Pew Research Center, les moins de 34 ans ont une perception de la Chine nettement plus favorable que les plus de 50 ans, et ce dans 16 des 17 pays étudiés. Ce ne sont pas des sinologues. Ce sont des gens qui ont grandi avec TikTok (un produit chinois), avec des téléphones Xiaomi, avec des vêtements Shein, avec Temu sur leur écran d’accueil. Pour eux, la Chine n’est pas un concept géopolitique abstrait ; c’est une présence quotidienne, concrète, souvent agréable.

En France, cette présence est encore plus discrète, donc encore plus efficace. On achète sur Temu sans forcément savoir que c’est chinois. On porte du Shein sans y penser. Nos enfants collectionnent des Labubu sans avoir la moindre idée que ce jouet vient de Pop Mart, une entreprise pékinoise. Mixue, la chaîne de bubble tea et de glaces qui a dépassé McDonald’s en nombre de points de vente dans le monde (plus de 46 000), n’est pas encore arrivée en France ; mais le jour où elle ouvrira un kiosque rue Sainte-Catherine à Bordeaux, personne ne saura que c’est chinois.
Et c’est peut-être ça, le soft power le plus puissant : celui qui n’a même pas besoin d’être identifié pour fonctionner.
Mais cette contradiction apparente (craindre la Chine le lundi, l’imiter le vendredi) s’éclaire si on regarde ce que ces jeunes cherchent vraiment. Pas un pays ; un modèle qui fonctionne.
Le parent qui ne tient plus ses promesses
Pour comprendre pourquoi le Chinamaxxing résonne aussi fort, il faut regarder au-delà du meme. Ce que ces vidéos racontent, sans le dire, c’est l’histoire d’un modèle qui ne tient plus ses promesses.
L’accès à la propriété s’éloigne. Le marché du travail se précarise. Le discours sur la « méritocratie » sonne de plus en plus creux. Quand tu as 23 ans, que tu enchaînes les CDD et que tu ne peux pas te payer un studio dans une grande ville, le modèle occidental ne brille plus autant. En France, la promesse républicaine (travaille bien à l’école, tu auras un bon métier, une vie stable) produit de moins en moins de résultats visibles. C’est comme un parent qui ne remplit plus son rôle : il n’assure plus la sécurité, la stabilité, la transmission d’un avenir désirable.
Et c’est là que le Chinamaxxing devient révélateur.
Regardez le contenu de ces vidéos. Pas la surface esthétique ; la structure. Ce que font ces jeunes.
Se lever tôt. Boire de l’eau chaude (comme ta mère te disait de ne pas boire froid). Porter des chaussons (comme à la maison, protégé du monde extérieur). Suivre une routine prescrite, sans la remettre en question. Manger ce qu’on te dit de manger.

Ce sont des gestes de retour à l’enfance. Pas au sens régressif ; au sens rassurant. Le retour à des gestes simples, sécurisants, prescrits par une autorité bienveillante. Face à un modèle occidental qui dit débrouille-toi
, la Chine (telle qu’elle apparaît dans ces vidéos) dit : Fais comme ça, et tout ira bien.
La Chine devient une sorte de figure parentale alternative. Un parent qui semble tenir ses promesses : développement rapide, villes futuristes, trains à 350 km/h. Un parent qui pose un cadre clair : discipline, routine, respect des aînés. Un parent qui protège : l’État qui structure, qui planifie, qui encadre, là où l’Occident semble avoir lâché prise.
Quand tu scrolles sur ton téléphone et que tu vois le réseau ferré chinois à grande vitesse (le plus grand du monde), puis que tu montes dans un TER en retard à Bordeaux Saint-Jean, tu ne te poses plus la question de qui a « le bon système ». Tu te demandes simplement pourquoi le tien ne marche plus pour toi.
Ce que les Chinois en pensent (et ce n’est pas ce que vous croyez)
L’ironie du Chinamaxxing, c’est qu’il produit une image de la Chine que beaucoup de Chinois trouvent un peu décalée.
Sur Xiaohongshu (RedNote) et Weibo, les réactions sont tout sauf unanimes. Il y a ceux qui sont sincèrement touchés. Un utilisateur de Xiaohongshu, sous le pseudo Lie Hu, écrivait en janvier après avoir regardé des compilations de vidéos Chinamaxxing : C’est l’exportation culturelle la plus impressionnante. Je me sens fier, d’un coup.
Un autre, sous le pseudo CO2, ajoutait que le trend montrait enfin aux Occidentaux la chaleur et la sagesse de la vie quotidienne chinoise.
Et puis il y a les autres réactions. Celles qui grattent un peu plus. Sur Weibo, un commentaire revient souvent sous différentes formes : Attends, ils découvrent l’eau chaude ? Ma mère me force à en boire depuis trente ans et personne n’a jamais trouvé ça cool.
Un autre internaute, plus acide : Est-ce qu’ils savent que le qi gong, c’est aussi se lever à 5h pour le faire avec des retraités dans un parc glacial à -10 degrés ?

Haixia, quand je lui traduis celui-là, éclate de rire. Elle pense à sa mère, qui fait exactement ça chaque matin à Shenyang. En hiver. Par tous les temps. Et qui ne s’est jamais filmée une seule fois.
Les réactions les plus intéressantes viennent peut-être de la diaspora.
Certains Chinois-Américains ont accueilli le phénomène avec soulagement : enfin, leur culture est célébrée au lieu d’être moquée. Un créateur sino-canadien, Jiefan Alan, résume : Le trend, c’est de l’appréciation, pas de la moquerie.
Mais en Chine même, le regard est parfois plus dur envers ces mêmes créateurs de la diaspora. Sur Weibo, le reproche revient : quand être chinois n’était pas à la mode (pendant le Covid, notamment), vous vous fondiez dans le décor ; maintenant que c’est cool, vous en faites votre marque personnelle.
Une tension ancienne entre Chinois de Chine et Chinois d’ailleurs, que le Chinamaxxing a ravivée sans la créer.
Et il y a la voix la plus lucide, celle qu’on entend moins : La raison pour laquelle ils veulent devenir chinois, c’est simplement qu’ils n’aiment pas leur situation actuelle.
Ce commentaire d’un utilisateur de Xiaohongshu touche peut-être au cœur du sujet. Le Chinamaxxing parle moins de la Chine que du malaise de ceux qui le pratiquent.

Et puis il y a ceux qui s’inquiètent. Pas de l’engouement lui-même, mais de sa fragilité. Un internaute sur Weibo résumait ça avec une lucidité sèche : Attendez qu’ils voient les prix de l’immobilier à Shanghai. La Chine n’est pas un filtre TikTok.
Derrière l’humour, une crainte réelle : que cette fascination soit aussi fragile qu’elle est soudaine, et que ceux qui idéalisent la Chine repartent aussi vite qu’ils sont venus dès qu’ils découvriront que le parent alternatif a, lui aussi, ses failles.
Car la Chine des vidéos Chinamaxxing est une Chine sélective. Douce, esthétique, rassurante. Une Chine de routines matinales et de sagesse ancestrale. Elle laisse de côté la pression scolaire immense, la compétition féroce sur le marché du travail, le phénomène du « tangping » (躺平, s’allonger à plat, l’équivalent chinois du quiet quitting). Les jeunes Chinois, eux aussi, cherchent un sens. La différence, c’est que personne ne filme ça en le mettant sur fond de guzheng.
Le parent alternatif, quand on le regarde de près, est tout aussi compliqué que l’original.
Et dans six mois ?
Que va-t-il rester du Chinamaxxing ?
Si l’on regarde les précédents, la réponse est nuancée. Dans les années 2000, l’Occident a traversé une phase japonaise (zen, manga, wabi-sabi). Dans les années 2010, une phase coréenne (K-pop, dramas, skincare). À chaque fois, la fascination produit le même cycle : engouement, simplification, saturation, oubli partiel. Puis il en reste quelque chose. Le manga est entré dans la culture. La skincare coréenne a transformé l’industrie cosmétique. Chaque vague laisse un résidu.
Le Chinamaxxing suivra probablement la même trajectoire. Le thermos d’eau chaude finira au fond d’un placard, à côté de l’extracteur de jus. Le congee sera brièvement revendiqué comme super-aliment par un nutritionniste sur Instagram, puis oublié. Mais quelque chose restera.

Ce qui pourrait rester, c’est un déplacement du regard. Depuis Google Trends, les recherches pour move to China et Chinese lifestyle ont explosé à partir de juillet 2025. Les vols vers la Chine pendant le Nouvel An 2026 ont connu une hausse spectaculaire. La Chine, pour la première fois, n’est plus seulement regardée avec méfiance ou indifférence par les jeunes Occidentaux ; elle est regardée avec curiosité. C’est un changement discret, mais structurel.
La vraie question n’est pas de savoir si le Chinamaxxing va durer. C’est de savoir si cette curiosité va dépasser le stade du meme. Est-ce qu’une partie de cette génération ira au-delà des chaussons et du congee pour s’intéresser à ce que la Chine est vraiment ? À sa littérature, à ses contradictions, à ses débats internes, à la vie de ses 1,4 milliard d’habitants qui ne se résument ni à une routine TikTok ni à un éditorial du Monde ?
Ou est-ce que dans six mois, on parlera de #Vietnamaxxing ?
Retour au canapé
Le soir, Haixia prépare le dîner. Eau chaude pour le thé, chaussons aux pieds, congee pour les enfants (qui ne l’aiment pas trop mais en mangent quand même). Personne ne filme. Personne ne commente. C’est juste mardi.
Sur mon téléphone, une nouvelle vidéo Chinamaxxing fait le buzz. Une fille à New York explique que boire de l’eau chaude, c’est « reconnecter avec son corps ». Haixia regarde deux secondes, et me demande de passer le sel.
La Chine, ce n’est pas une philosophie. C’est une famille qui dîne.
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