Je suis mille fois d’accord pour une connaissance de Marx qui excède trois lignes souvent hors contexte mais également pour la lecture de Joseph Conrad qui est proposée ici. Oui les classiques sont ces livres inépuisables que chaque événement (ici l’affaire Epstein dans cet article du quotidien mexicain la Jornada) rend plus utile que jamais. J’ai déjà proposé de relier Steinbeck et Marx à ceux qui nous la jouent c’est la faute à Rousseau, c’est la faute à Voltaire et surtout à Gavroche) à propos des turpitudes anarchisantes de l’impérialisme … (note et traduction de Danielle Bleitrach pour histoireetsociete)
7 février 2026
C’est toujours une bonne chose, mais le commandement de « lire les classiques » à l’heure de la fuite des dossiers Epstein et de l’effondrement de « l’ordre fondé sur des règles » causé par la voracité impériale américaine et les efforts de Donald Trump pour traiter sa présidence comme une entreprise personnelle et un projet de développement immobilier : Riviera à Gaza, pétrole vénézuélien, investissements au Groenland, etc. ; des événements qui ne sont nullement déconnectés, puisqu’ils pointent tous vers la nature fictive de toutes les « règles » qui ne s’appliquent pas aux riches, aux forts et aux puissants — et avec « l’empire Epstein » fonctionnant, en pratique, comme une franchise du contrôle mondial américain —, pourrait être l’une des rares choses capables de nous sauver de la folie totale.
Il ne s’agit pas d’un appel à l’évasion. Plus je lis les courriels d’Epstein et de ses acolytes, plus je comprends les appels à « exécuter publiquement tous ceux qui y apparaissent » (à l’exception de Norman Finkelstein – lisez son courriel, c’est une perle), ou les regrets de « regretter l’époque où les bolcheviks fusillaient tout le monde » (il est intéressant de noter qu’aujourd’hui, une bonne partie des « nouveaux bolcheviks », comme Anne Applebaum, anticommuniste tardive, qualifie partialement les nouveaux autoritaires, figurent, avec le prétendu « léniniste » Steve Bannon et Trump lui-même en tête, dans les dossiers Epstein). Je dis simplement que la lecture des « classiques » pourrait être utile.
Dans son célèbre essai « Pourquoi lire les classiques ? » — paru initialement en 1981 dans L’Espresso, puis ailleurs, et enfin dans un volume séparé accompagné d’autres essais consacrés à des hommes de lettres dont les œuvres ont atteint ce statut (Dieu merci, Nabokov n’y figure pas !), un volume publié à titre posthume en 1991 —, Italo Calvino définit les « classiques » comme des « livres inépuisables qui n’ont jamais fini de dire ce qu’ils ont à dire » et des « livres que l’on relit sans cesse et qui offrent toujours plus ».
Parmi les dernières raisons (14 au total) données par Calvino, il y a celle selon laquelle un « classique » est aussi une œuvre « qui tend à reléguer les préoccupations du moment à la catégorie du bruit de fond » et une œuvre qui, en même temps, « persiste comme bruit de fond lorsque les préoccupations momentanées les plus incompatibles dominent la situation ».
Ainsi, l’effet apaisant des « classiques » – qui constituent essentiellement mon point de départ – réside dans le fait que leur lecture peut modérer notre sensibilité à chaque nouvelle information, éviter le malaise (il est parfois carrément effrayant d’ouvrir le journal ou le navigateur) et offrir un contrepoids nécessaire et une perspective historique.
Alors, allez-y. Mais pour bien préciser une fois de plus qu’il ne s’agit pas d’évasion, changeons de chaîne et/ou d’étagère, sans pour autant baisser le volume.
Il y a Marx, que Calvino ne mentionne pas (il n’apparaît même pas dans l’index), mais qui est l’auteur, j’espère que nous pouvons convenir, d’au moins deux « classiques » de tous les temps : Le Manifeste du Parti communiste et Le Capital, dont la prose, et dans le cas de ce dernier, également la richesse des références littéraires (Shakespeare, Dante, etc.), lui permettent de se distinguer par sa qualité, et qui semblait écrire comme s’il avait lu les courriels échangés entre l’île tristement célèbre d’Epstein et le continent.
Dans son ouvrage « Les luttes de classes en France », il s’en prend violemment à l’aristocratie financière de son époque, à sa richesse mal acquise, à sa corruption morale et politique, et à la violence qui règne au sommet de la société bourgeoise, où « se répand une débauche effrénée des appétits les plus malsains et désordonnés, qui se heurte sans cesse aux lois mêmes de la bourgeoisie ; une débauche effrénée dans laquelle, par droit naturel, la richesse tirée du jeu cherche sa satisfaction ; une débauche effrénée dans laquelle le plaisir devient débauche et où l’argent, la saleté et le sang convergent. »
Ou encore – pour revenir au rayon littérature – Conrad (Józef Teodor Konrad Korzeniowski pour être plus précis, pourquoi pas ?), qui figure dans la sélection de Calvino dans un hommage à Lord Jim, le « classique » en question, lequel, dans Nostromo, son autre chef-d’œuvre et un « classique » méconnu, inclut une critique tactique du jeune impérialisme américain et de son capital financier, mentionnant au passage le rôle de la doctrine Monroe dans l’exploitation de la république fictive de Costaguana, inspirée en partie de la Colombie et en partie du Paraguay à la fin du XIXe siècle (lisez-le ou relisez-le, s’il vous plaît).
Ou encore qu’ailleurs, dans une œuvre mineure et oubliée (coécrite par Conrad avec Ford Madox Ford) : Les Héritiers , parlant d’un complot de l’impérialisme britannique et d’un groupe de « futurs conspirateurs » visant à… annexer le Groenland, il prédisait l’obsession actuelle des milliardaires américains de transformer l’île en un « techno-État souverain » (d’où l’empressement de Trump à l’acheter au Danemark, ou, pire encore, à l’envahir).
Et c’est là aussi que réside la partie de la « blague qui se raconte d’elle-même » et une perspective historique nécessaire : Little St. James, l’île privée d’Epstein, est située, ni plus ni moins, dans les îles Vierges américaines, anciennement… les Antilles danoises, achetées par les États-Unis au pays scandinave en 1917.
Paradoxalement, Calvino affirmait qu’une œuvre est un « classique » parce qu’« elle ne nous apprend pas nécessairement quelque chose que nous ne savions pas déjà ». Aujourd’hui, ni Marx ni Conrad, même considérés au sens large comme des « auteurs de classiques », ne nous apprennent quoi que ce soit de nouveau. Ils confirment plutôt, à la lumière de l’actualité, ce que ceux d’entre nous qui n’ont pas vécu les trente dernières années, marquées par la « fin de l’histoire », savaient déjà : que les États-Unis sont une puissance impériale et que les élites dominent le monde en bafouant toutes sortes de règles. Et c’est pourquoi leur lecture est utile.
Views: 13



