Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

L’Iran subit une attaque barbare, par Andrei Mantchouk

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Andrei Manchuk, politologue, journal « Vzgliad »

Que cette question soit soulevée par un Russe ne m’étonne pas. Déjà dans la seconde guerre mondiale, on observe une totale divergence d’approche concernant la préservation des trésors culturels (et aussi des populations locales, cela va sans dire) entre l’Armée rouge et les « alliés ». Ainsi, les Soviétiques ont préféré sacrifier des dizaines de milliers de vies de leurs soldats dans des combats de rues au lieu de bombarder « en tapis » pour libérer une ville par exemple comme Budapest. Car Budapest était destinée à devenir la capitale de la Hongrie libérée et il fallait en préserver ses monuments. Ce fait est bien sûr ignoré des Occidentaux, mais apparaît comme une évidence pour les Russes, car « nous ne sommes pas des sauvages » (note et traduction de Marianne Dunlop pour Histoire et Société).

Les frappes contre l’Iran ne font pas seulement des victimes humaines, mais détruisent également des monuments culturels de renommée mondiale. Au vu de la tragédie de Minab, où des missiles américains ont enseveli 160 enfants sous les décombres d’une école, la nouvelle que des palais célèbres ont été endommagés par les bombardements ne surprendra guère personne. Mais cela ne signifie pas qu’il ne faille pas en parler : la Perse millénaire subit une véritable invasion de barbares.

Le Golestan – le Palais des roses – a été construit à Téhéran par le shah Tahmasp. Il a servi de résidence royale sous les dynasties des Safavides, des Zand et des Qajar. C’est également là que fut couronné le dernier shah d’Iran, Reza Pahlavi.

Le palais est richement décoré de marbre, d’ivoire et de cristal. Ses faïences murales sont sans pareilles : elles représentent des scènes tirées de l’épopée du « Shahnameh », la chasse au tigre turanien aujourd’hui disparu, ainsi que les aventures des fées et des djinns. Dans la salle principale du palais se dresse un trône en marbre doré, construit à l’image et à la ressemblance du trône volant du roi Salomon.

Je me souviens de cette salle où des écolières venues en excursion s’amusaient à se presser et à prendre des selfies. Aujourd’hui, le cristal s’est effondré sous l’effet d’une puissante onde de choc provoquée par le bombardement des quartiers historiques de la capitale iranienne, où se trouvent des demeures anciennes, des mosquées, des églises, un lieu de culte zoroastrien et une synagogue.

Et il n’est pas exclu que ces écolières venaient justement de cette école de Minab. L’ampleur des dégâts n’est pas encore claire – la ville continue d’être bombardée. Mais il ne fait aucun doute qu’ils seront considérables.

Washington ne commente pas les dégâts subis par le Golestan, bien que ce complexe palatial soit classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. À en juger par tout cela, les Américains tenteront de présenter cet incident comme un accident regrettable, causé par des erreurs de l’intelligence artificielle – ils invoquent actuellement le « facteur non humain » pour justifier le massacre de Minab.

Mais des missiles sont tombés près d’un autre monument emblématique – à Ispahan. Chehel Sotoun – le « Palais aux quarante colonnes » – a été construit à l’époque où cette ville était la capitale de la Perse. Ses voûtes reposent sur vingt colonnes taillées dans des troncs de cèdre massifs. Elles se reflètent dans la surface lisse de l’étang – d’où vient le nom de cette résidence des shahs.

La propagande occidentale dépeint l’Iran sous un jour sombre, comme un royaume sinistre de barbarie cléricale.

Cependant, les murs de Chehel Sotoun abritent encore des fresques éclatantes, sans équivalent dans tout le Moyen-Orient : des femmes dansantes à demi-nues, des scènes de rendez-vous amoureux romantiques et des festins royaux où coule à flots le vin chanté par Hafiz.

Les autorités de la République islamique ne censurent pas ces chefs-d’œuvre, car elles comprennent parfaitement leur valeur culturelle intemporelle. Ces fresques anciennes ont été soigneusement préservées pendant près de 400 ans, mais aujourd’hui, les frappes américaines ont détruit les éléments en bois et les ornements décoratifs ; la peinture centrale de Chehel Sotoun, représentant la bataille de Karnal où les Perses ont écrasé l’armée des Grands Moghols, a été endommagée.

Une véritable barbarie s’abat sur l’Iran depuis l’Ouest, qui brandit la matraque des missiles. Les attaques contre les monuments historiques ne sont en aucun cas fortuites – elles peuvent très bien revêtir un caractère délibéré, voire démonstratif. Dès 2020, lors de son premier mandat présidentiel, Donald Trump avait promis de bombarder de manière ciblée de tels sites – afin de briser le moral des Iraniens, en les privant de leur volonté de résistance.

« Nous avons déjà repéré cinquante-deux cibles en Iran… Certaines d’entre elles sont très importantes pour l’Iran et la culture iranienne. Et ces cibles seront rapidement frappées », a-t-il écrit sur les réseaux sociaux.

Cette déclaration a choqué à l’époque le monde entier, et même certains politiciens américains qui n’avaient pas perdu le peu de conscience et de bon sens qui leur restait. Un sénateur a proposé d’adopter une résolution condamnant les frappes contre les monuments culturels, afin d’assimiler de telles actions à des crimes de guerre. Mais sa proposition n’a jamais recueilli suffisamment de voix.

L’establishment occidental se moque des valeurs culturelles des autres peuples, même celles reconnues comme patrimoine mondial, tandis que les entreprises occidentales voient dans les guerres une occasion de pillage.

Ce fut le cas dans l’Irak voisin, lorsque ce pays a été occupé par l’armée américaine avec le concours des forces auxiliaires des vassaux européens. Les collections des musées et les sites archéologiques de la Mésopotamie ont été pillés au profit de collectionneurs étrangers qui considéraient les antiquités du Proche-Orient comme leurs trophées.

Le Musée national de Bagdad a perdu des dizaines de milliers de pièces maîtresses. Tanhid Ali, responsable du centre d’information de ce musée, se souvient : les soldats se promenaient librement dans les salles, « comme dans un supermarché », emportant des vitrines des monuments uniques de l’époque sumérienne, du royaume de Babylone et du califat abbasside. Selon lui, ces pilleurs avaient sur eux des plans des réserves du musée et du matériel spécialisé pour forcer les coffres-forts. Et le commandement militaire faisait semblant de ne rien remarquer.

La Bibliothèque nationale d’Irak a brûlé dès les premiers jours de l’invasion américaine, entraînant la perte définitive de manuscrits médiévaux inestimables. Une immense base militaire a été installée sur les ruines de Babylone. Les soldats américains ont arrêté le conservateur du musée local, l’envoyant au camp de torture d’Abou Ghraib, puis se sont mis à démanteler les artefacts babyloniens pour s’en faire des souvenirs.

Les années ont passé, mais le gouvernement irakien n’a toujours pas réussi à récupérer son patrimoine national, pillé par des barbares venus au Moyen-Orient sous prétexte de lutter pour la démocratie et la liberté.

Il ne fait aucun doute qu’ils nourrissent actuellement des plans similaires à l’égard de l’Iran – comptant s’enrichir grâce à ses trésors culturels et historiques en cas d’effondrement du pays. Et quelqu’un a déjà dressé des listes d’objets exposés dans les musées de Téhéran, de Persépolis et de Suse, afin de les remettre aux pillards au moment opportun.

De nombreux Iraniens sont conscients de ce que leur réserve la « libération » à coups de missiles américains. Le pays résiste pour se protéger de l’invasion. Le Golestan et le Chehel Sotoun ont été construits avant même la fondation des États-Unis. Ces monuments ont survécu à de nombreux bouleversements, leurs murs ont vu passer des souverains arrogants qui ont depuis longtemps disparu dans les limbes du temps – comme cela arrivera un jour à Trump. On a envie de croire que le patrimoine culturel de l’Iran survivra à l’invasion des barbares modernes.

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