Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

L’illusion Donroe

Le contrôle de l’hémisphère que Trump recherche n’est plus à la portée de Washington, quels que soient les porte-avions déployés ou les menaces de droits de douane. Le véritable problème est que l’impérialisme et ses vassaux ne veulent pas d’une transition pacifique vers un monde multipolaire et tentent de l’imposer à travers une stratégie colonialiste qui est celle de la jeunesse dudit impérialisme. Ce choix de desperados va être très douloureux pour tout le monde mais encore plus pour ceux qui se soumettront. (note et traduction de Danielle Bleitrach pour histoireetsociete)

par Léon Hadar 8 janvier 2026

La résurrection par le président Trump de la doctrine Monroe – désormais rebaptisée « doctrine Donroe » dans un acte de propagande géopolitique – représente un nouvel exemple de l’incapacité chronique de Washington à adapter ses ambitions stratégiques aux réalités de la puissance américaine au XXIe siècle.

La récente déclaration du président concernant un « corollaire Trump » affirmant que « le peuple américain – et non les nations étrangères ni les institutions mondialistes – contrôlera toujours son propre destin dans notre hémisphère » pourrait bien flatter le sentiment nationaliste au pays, mais elle interprète fondamentalement mal la dynamique économique et politique qui a transformé l’Amérique latine au cours des trois dernières décennies.

Soyons clairs sur ce à quoi nous assistons : il s’agit d’une vision néo-impérialiste qui affirme que l’hémisphère occidental doit être contrôlé par les États-Unis sur les plans politique, économique, commercial et militaire. Le problème est que ce contrôle n’est plus à la portée de Washington, quels que soient le nombre de porte-avions déployés ou les droits de douane brandis comme menaces.

La réalité chinoise

Considérons la contradiction la plus flagrante de la stratégie hémisphérique de Trump. Son administration présente la Chine comme l’une des trois principales menaces dans la région et vise explicitement à affaiblir son influence dans l’hémisphère occidental. Or, la Chine est aujourd’hui le premier partenaire commercial de tous les pays d’Amérique du Sud, à l’exception de la Colombie. Il ne s’agit pas là du fruit d’un complot machiavélique de Pékin, mais de la conséquence naturelle de l’essor économique de la Chine et de la poursuite, par les pays d’Amérique latine, de leurs propres intérêts nationaux par la diversification économique.

L’ironie est frappante : la politique commerciale de Trump a, involontairement, renforcé la position de la Chine. Lorsque son administration a imposé des droits de douane sur les produits chinois, la Chine a réagi en cessant d’acheter du soja américain et en se tournant vers l’Argentine. En tentant de réaffirmer la domination américaine par la coercition économique, Washington accélère en réalité les tendances mêmes qu’il prétend combattre.

Le sophisme de l’infrastructure

L’incohérence stratégique de la doctrine Donroe n’est peut-être rien de mieux illustré que l’appel à expulser les entreprises étrangères qui construisent des infrastructures dans la région. L’Amérique latine a un besoin criant d’investissements dans les infrastructures. La Chine s’est montrée disposée à les fournir. Les États-Unis, quant à eux, n’ont pas déployé de ressources ni de mécanismes de financement comparables.

Quelle est donc l’alternative proposée par Trump ? Des menaces d’intervention militaire ? Des droits de douane sur les pays qui acceptent les investissements chinois ? Il s’agit là d’une erreur stratégique flagrante, maquillée sous un vernis de nostalgie de la doctrine Monroe. À l’ère de l’interdépendance, tenter de revenir en arrière en bloquant les flux d’investissement provenant de puissances extra-hémisphériques est vain.

Le piège de l’intervention

La dimension militaire de la doctrine Donroe est tout aussi problématique. La stratégie de sécurité nationale de l’administration préconise des déploiements militaires ciblés et des frappes contre les cartels, et laisse entendre un changement de régime au Venezuela. Il s’agit d’un interventionnisme rampant déguisé en opérations de sécurité frontalière et de lutte contre le trafic de stupéfiants.

Selon CNN, « le New York Post, l’une de ses publications préférées, semble avoir inventé l’expression « doctrine Donroe » il y a environ un an. Le journal a fait sa une avec ces mots le 8 janvier 2025, au moment où les ambitions de Trump concernant le Groenland faisaient la une de l’actualité. »

L’histoire nous enseigne ici une dure leçon. La doctrine Monroe originelle et son corollaire Roosevelt ont servi de justification à l’intervention américaine à Cuba, au Nicaragua, à Haïti et en République dominicaine. Ces interventions ont engendré précisément le type d’instabilité, de ressentiment et de sentiment anti-américain qui compromet aujourd’hui les intérêts des États-Unis.

Quelqu’un croit-il sérieusement que bombarder les cibles des cartels ou menacer Caracas produira de meilleurs résultats à long terme que l’Irak et l’Afghanistan ?

La question de la souveraineté

Le problème de fond est celui de la légitimité et du consentement. L’hégémonie exige la coopération des États subordonnés qui y voient un intérêt. La domination par la menace militaire et la coercition économique engendre la résistance. Les nations latino-américaines ont diversifié leurs liens internationaux et bénéficient du commerce, des investissements et de la coopération financière à l’échelle mondiale ; elles ne sont pas prêtes à renoncer à leur autonomie sous la pression de Washington.

L’approche de Trump témoigne d’un refus de s’excuser pour les agissements passés des États-Unis, qui ont longtemps alimenté un profond ressentiment à l’égard du pays. Au lieu de bâtir des partenariats fondés sur des intérêts mutuels, la doctrine Donroe renforce l’idée que la puissance américaine, à elle seule, peut dicter les décisions dans sa « sphère d’influence ».

Une stratégie pour le déclin

Le paradoxe ultime est que la doctrine Donroe, présentée comme un rétablissement de la puissance américaine, risque d’accélérer le déclin des États-Unis dans l’hémisphère. En traitant les pays d’Amérique latine comme des objets plutôt que comme des partenaires, en exigeant d’eux qu’ils choisissent entre Washington et Pékin, et en brandissant la menace d’une intervention militaire en premier recours plutôt qu’en dernier ressort, les États-Unis poussent les acteurs régionaux vers des stratégies de diversification et de couverture précisément destinées à réduire leur influence.

Ce dont l’Amérique latine a besoin – et ce qui sert véritablement les intérêts américains – n’est pas une résurgence de l’impérialisme du XIXe siècle, habillé d’une étiquette du XXIe siècle. Elle a besoin d’un partenariat réaliste, fondé sur la coopération économique, l’aide au développement et le respect de la souveraineté. Cela exige des ressources, de la patience et un sens diplomatique aiguisé – des qualités qui semblent faire cruellement défaut au sein d’une administration qui privilégie les ultimatums au dialogue.

La doctrine Monroe a toujours relevé davantage du mythe américain que de l’efficacité stratégique. La doctrine Donroe semble vouée à démontrer que lorsqu’on mêle l’ego présidentiel à la nostalgie historique, on n’obtient ni une histoire solide ni une stratégie efficace. On aboutit à une expansion excessive, à des réactions négatives et à l’érosion progressive de l’influence même que l’on prétend restaurer.

Cet article a été initialement publié sur Global Zeitgeist de Leon Hadar et est republié avec son aimable autorisation. Abonnez-vous ici.

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