Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Le signal de la famine : l’embargo chinois sur les engrais et la crise alimentaire mondiale à laquelle personne ne se prépare

Cet article montre à quel point un vent de panique souffle sur les Etats-Unis. La tentative d’attribuer à la Chine le blocage des engrais et de minimiser l’influence de l’intervention du détroit d’Ormuz est manifeste mais on voit la nature de ce que redoutent les apprentis sorciers : la révolte du sud volontairement asphyxié qu’il s’agisse de l’Afrique, du Brésil (nous avons signalé à quel point les pays d’Amérique latine que Trump prétend faire rentrer dans son bouclier des Amériques sont dépendants des échanges avec la Chine) mais en fait ce qui est décrit c’est comment en s’attaquant à la Chine et en prétendant bloquer ses échanges, les Etats-Unis et ses vassaux se retrouvent devant un tsunami qu’ils ne peuvent maitriser et dont Ormuz est le point d’orgue. Est-il utile de souligner que nos propres agriculteurs français ne sont pas à l’abri de ce qu’a déchaîné la politique des Etats-Unis et qui n’a pas débuté avec Trump. Déjà c’est très concret, sur des problèmes liés à une concurrence dans laquelle l’UE navigue a contrario de leurs intérêts s’ajoute le prix de l’énergie et bientôt celui des engrais. Je signale à ceux qui n’en tiendraient pas compte que cette crise « alimentaire » devrait culminer au mois de mai ou juin (note et traduction de Danielle Bleitrach pour histoireetsociete).

QG du protagoniste 17 mars 2026

DD GÉOPOLITIQUE | RAPPORT D’ENQUÊTE | MARS 2026

Par Kayla Dones | DD Géopolitique, Rédactrice en chef | 16 mars 2026

La Chine vient d’ordonner à ses exportateurs de cesser d’expédier des engrais azotés et potassiques à l’étranger. La Chine est le premier producteur mondial d’engrais. Lorsqu’elle ferme les vannes, c’est la planète entière qui en subit les conséquences. Il ne s’agit pas d’un problème d’approvisionnement, mais d’une question de sécurité alimentaire. C’est une question d’impact humain, et si vous connaissez l’histoire, c’est aussi l’histoire de ce qui se passe dans les rues lorsque le pain devient un luxe.

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Lorsque le prix des céréales augmente de 30 %, les gouvernements s’effondrent. L’Égypte l’a appris à ses dépens en 1977. Elle l’a appris à nouveau en 2011. Le constat reste le même.

LA COMMANDE DE PÉKIN

La décision de la Chine ne s’est pas faite de manière isolée. Depuis 2021, Pékin réduit systématiquement ses exportations d’engrais, touchant plusieurs catégories : azote, phosphate et potassium. La justification invoquée est toujours la même : garantir la sécurité de l’approvisionnement intérieur et stabiliser les prix avant la saison des semis.

Mais les chiffres révèlent une tout autre réalité quant à l’ampleur du phénomène. Au cours des trois premiers mois de 2022, la Chine a exporté 950 000 tonnes d’urée. En mars 2025, ce chiffre s’était effondré à 13 000 tonnes, soit une réduction de plus de 98 %. Les exportations de phosphate ont quant à elles chuté de 18 % pour la seule année 2025, ce qui représente une perte de plus d’un million de tonnes d’expéditions.

L’arrêt des exportations de mélanges azote-potassium vient s’ajouter à la crise. Le détroit d’Ormuz, point de passage stratégique par lequel transitent trois des dix principaux pays exportateurs d’urée, est bloqué en raison du conflit iranien. L’Europe, encore marquée par la guerre russo-ukrainienne, fait fonctionner ses installations de production d’azote à environ 75 % de leur capacité d’avant 2022. Trois chocs simultanés. Un système alimentaire mondial qui ne tolère quasiment aucune erreur.

Les analystes du secteur estiment que les prix des engrais pourraient augmenter de 15 à 20 % supplémentaires d’ici mi-2026 si les contraintes d’approvisionnement persistent. Les petites économies agricoles, notamment en Afrique et en Asie du Sud, risquent d’être totalement exclues du marché.

CE QUE CELA SIGNIFIE POUR L’AGRICULTEUR AMÉRICAIN

Philip Nelson est un agriculteur de quatrième génération dans le comté de LaSalle, en Illinois. Il a récemment été élu président du Bureau agricole de l’Illinois. Il ne mâche pas ses mots concernant les difficultés rencontrées par ses membres.

La Fédération américaine des bureaux agricoles indique que de nombreux agriculteurs de grandes cultures s’attendent à quatre ou cinq années consécutives de pertes d’exploitation, même après les indemnisations des assurances récolte et l’aide fédérale d’urgence. Le Service de recherche économique du ministère de l’Agriculture des États-Unis prévoit une nouvelle baisse du revenu agricole net en 2026, corrigé de l’inflation.

Les engrais sont au cœur de la crise. Les producteurs de maïs de l’Illinois devraient dépenser environ 229 dollars par acre en engrais en 2026, tandis que les producteurs de soja en dépenseront environ 61. Ces chiffres représentent des augmentations par rapport à une année 2025 déjà très difficile.

Clay Govier, agriculteur du Nebraska et membre du mouvement Progressive Farmers, qui privilégie la durabilité et les pratiques agricoles régénératrices, l’affirme clairement dans une récente interview : « On ne peut même plus acheter d’engrais en ce moment, et je pense que c’est ce qui nous inquiète le plus pour la prochaine récolte, en ce qui concerne les options de fertilisation dont nous disposons. »

Ce n’est pas un agriculteur qui se plaint de marges réduites. C’est un agriculteur qui constate l’absence de matières premières à acheter.

Le prix de revient du maïs se situe entre 4,70 et 4,90 dollars le boisseau. Les contrats à terme s’échangent à 4,55 dollars. On demande aux agriculteurs de produire des denrées alimentaires malgré des pertes garanties.

Le ratio urée/maïs – un indicateur permettant aux agriculteurs de savoir combien de boisseaux de maïs ils doivent vendre pour acheter une tonne d’engrais – a atteint son plus haut niveau depuis des années. Autrement dit : il faut désormais plus de maïs pour acheter l’engrais nécessaire à sa culture. Il s’agit d’un piège structurel, et non d’une simple fluctuation du marché.

Les agriculteurs réagissent en modifiant leurs surfaces cultivées. Les analystes prévoient que jusqu’à 1,5 million d’acres pourraient passer du maïs au soja ce printemps, car le soja nécessite moins d’azote. Les rendements du maïs diminueront et son prix augmentera. Les supermarchés et nos rayons en subiront les conséquences.

LA CASCADE MONDIALE : QUI SERA TOUCHÉ EN PREMIER ?

Les États-Unis absorberont le choc. D’autres pays subiront une catastrophe.

Le Brésil est l’un des plus grands exportateurs agricoles au monde. La Chine fournit actuellement 24 % des engrais importés par le Brésil. La perspective d’une suspension des exportations de phosphate jusqu’en août 2026 — déjà annoncée par les groupements industriels chinois — pourrait déstabiliser en profondeur le cycle des récoltes brésilien.

La consommation d’engrais en Inde a bondi de 14 % au printemps 2025. La demande s’accélère alors même que l’offre se contracte. Ce calcul est insoluble.

L’Afrique subsaharienne et l’Asie du Sud sont les régions les plus exposées. Dans ces économies, les petits exploitants agricoles dépendent des intrants achetés au gré des saisons, sans réserve financière, sans ligne de crédit ni assurance récolte. Une hausse de 20 % du prix des engrais ne signifie pas simplement une année difficile, mais une saison sans récolte.

L’indice des prix des engrais de la Banque mondiale a augmenté de plus de 20 % en 2025. Les projections laissent entrevoir un léger ralentissement en 2026, mais ces projections étaient antérieures à l’arrêt actuel des exportations d’azote et de potassium, au blocus du détroit d’Ormuz et à l’effet cumulatif de la restriction persistante des exportations chinoises. En résumé, cela signifie que 2,1 milliards de personnes se trouvent dans des zones critiques d’exposition.

L’HISTOIRE QU’ON N’ENSEIGNE PAS EN COURS D’ÉCONOMIE

Je reviens toujours à ce point essentiel lorsqu’on aborde la question de l’insécurité alimentaire ; ceux qui connaissent mon travail savent que j’associe systématiquement ces deux éléments. Car c’est indéniable et l’histoire parle d’elle-même. Des chercheurs du New England Complex Systems Institute ont identifié une variable unique qui apparaît, avec une constance troublante, avant les épisodes majeurs de troubles civils à travers le monde : le franchissement d’un seuil critique par les prix alimentaires, rendant les produits de première nécessité inaccessibles aux populations les plus pauvres.

Le constat est sans appel : lorsque l’indice FAO des prix alimentaires dépasse un certain seuil, des protestations éclatent. Ce phénomène, observé dans différents pays et sur plusieurs décennies, n’est pas fortuit.

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En 2007 et 2008, les prix des denrées alimentaires ont flambé dans le monde entier. Des émeutes ont éclaté d’Haïti au Bangladesh en passant par le Mozambique. En Égypte, le président Hosni Moubarak a ordonné à l’armée de fabriquer du pain pour tenter d’endiguer la vague de contestation.

Trois ans plus tard, la vague est revenue. Entre 2010 et 2011, le prix des céréales a bondi de 30 % en Égypte. Le prix du pain a augmenté de 37 %. L’inflation annuelle des prix alimentaires a atteint 18,9 %. En janvier 2011, la révolution égyptienne a éclaté. En février, Moubarak a été renversé.

Ce n’était pas une coïncidence. C’était une formule.

L’histoire de l’Égypte, marquée par le pain et les révoltes, est profondément enracinée. En 1977, sous la pression de la Banque mondiale qui exigeait une réduction des subventions alimentaires, le président Anouar el-Sadate diminua les aides sur le prix du pain. En moins de 48 heures, des centaines de milliers d’Égyptiens descendirent dans la rue et prirent d’assaut des magasins, des bâtiments gouvernementaux et des commissariats. On dénombra au moins 77 morts. Les émeutes ne cessèrent que lorsque le gouvernement promit de rétablir les subventions.

La guerre civile syrienne, qui a débuté en 2011, ne peut être pleinement comprise sans tenir compte d’une sécheresse prolongée qui a dévasté la production agricole – qui représentait 40 % de la main-d’œuvre syrienne – et de l’instabilité des prix alimentaires qui s’en est suivie. Une population affamée, sous le joug d’un gouvernement répressif, est une poudrière qui ne demande qu’à s’embraser.

La Révolution française de 1789 fut précédée de mauvaises récoltes en 1788, qui firent flamber le prix du pain. Les soulèvements européens de 1848 suivirent les mauvaises récoltes de 1845 et 1846. Ce schéma n’est pas nouveau ; il est ancien. Juvénal l’avait déjà identifié à Rome : le pain est un enjeu politique. Contrôler le pain, c’est contrôler la population. Perdre le pain, c’est perdre le régime.

COMBIEN DE TEMPS FAUT-IL POUR SE REMETTRE ?

La crise des prix alimentaires de 2007-2008 a mis environ trois ans à se stabiliser de manière significative — et cette stabilisation dépendait de conditions météorologiques favorables, d’interventions politiques et d’une économie mondiale qui avait encore la capacité d’absorber les chocs.

La flambée des prix de 2022, déclenchée par l’opération militaire spéciale russe en Ukraine, n’est toujours pas résorbée. Les prix des engrais ont atteint des sommets historiques en 2022 et, malgré une baisse par rapport à leurs niveaux d’avant la crise, ils restent nettement supérieurs à ceux d’avant la crise. Le rapport entre la capacité d’achat d’engrais et le volume de céréales nécessaire aux agriculteurs américains – soit la quantité de céréales qu’ils doivent produire pour pouvoir s’en procurer – s’est structurellement dégradé.

Il faut entre trois et cinq ans pour que les nouvelles capacités de production d’engrais soient opérationnelles à grande échelle. Les fournisseurs alternatifs — Russie, Canada, Maroc — sont confrontés à leurs propres contraintes : sanctions, difficultés logistiques, coûts énergétiques et incertitude politique. Accroître la production ailleurs ne permettra pas de combler le déficit d’ici la saison des semis 2026.

La réponse honnête à la question de la durée de la reprise : plus longue qu’un cycle électoral, plus longue qu’une saison de croissance, et plus longue que ne le permet la patience politique de la plupart des gouvernements.

La restabilisation exige des mesures simultanées : la reprise des exportations chinoises, le rétablissement des voies maritimes au Moyen-Orient, la réduction des coûts énergétiques en Europe et des investissements nationaux significatifs dans la production d’engrais par les pays importateurs. Si l’une de ces conditions est compromise, les autres ne peuvent compenser.

Le système alimentaire mondial a été bâti sur le principe qu’aucun acteur ne pourrait simultanément dominer l’offre et la restreindre. La Chine a remis en question ce principe. Le système ne prévoit aucune solution de secours pour ce scénario.

CE QUE LES INDIVIDUS PEUVENT FAIRE MAINTENANT

La solution n’est pas la panique, mais la préparation et l’organisation.

Au niveau des ménages : constituez une réserve de denrées non périssables. Riz, légumineuses, avoine, protéines en conserve. Avoir trois mois de provisions n’est pas du survivalisme, mais une planification rationnelle en période de crise systémique manifeste. Renseignez-vous sur les aliments produits localement et ceux qui dépendent de chaînes d’approvisionnement longues et fragiles.

Au niveau local : les réseaux alimentaires, les jardins partagés et les coopératives d’agriculture urbaine ne sont pas des passe-temps, mais une véritable infrastructure. À Fresno, à Detroit, dans toutes les villes américaines de taille moyenne, des organisations communautaires œuvrent déjà en ce sens. Trouvez-les, soutenez-les et rejoignez-les.

Les marchés de producteurs, les coopératives alimentaires et les abonnements aux AMAP (Associations pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne), où les ménages paient directement les agriculteurs pour des parts de produits de saison, permettent de maintenir l’argent dans les systèmes agricoles locaux et de réduire l’exposition à la volatilité des prix mondiaux des matières premières.

La mobilisation citoyenne autour de la souveraineté alimentaire n’est pas un concept nouveau. C’est l’une des plus anciennes formes d’organisation politique. La question est de savoir si les communautés développent cette capacité avant ou après que la crise les frappe de plein fouet.

LE TABLEAU D’ENSEMBLE

Les restrictions chinoises à l’exportation d’engrais peuvent être motivées par des préoccupations liées aux prix intérieurs. Elles peuvent également relever d’un calcul stratégique visant à exercer une influence sur les pays importateurs de produits agricoles. Le motif invoqué et l’effet concret ne sont pas toujours identiques.

Ce qui est indéniable, c’est l’effet. Le premier producteur mondial d’engrais a systématiquement réduit ses exportations pour de nombreux éléments nutritifs, à différents niveaux et sur plusieurs années. L’impact cumulatif sur les intrants agricoles mondiaux est mesurable et considérable.

Les premières communautés à en ressentir les effets ne se trouvent ni à Chicago ni à Los Angeles. Elles se trouvent à Ouagadougou, à Dacca, à Nairobi – des endroits où la différence entre une alimentation abordable et la faim se mesure en centimes par kilogramme.

Mais la transmission ne s’arrête pas là. La hausse des prix mondiaux des matières premières se répercute sur les supermarchés américains. L’augmentation des coûts de production entraîne des faillites agricoles aux États-Unis. Les mauvaises récoltes dans les pays producteurs alimentent la demande d’importations, mettant à rude épreuve des chaînes d’approvisionnement déjà sous tension. En bref, au lieu de donner votre argent à votre église, donnez-le à votre agriculteur.

Il n’existe aucune frontière nette autour d’une crise alimentaire. Il n’y en a jamais eu. Il nous incombe à tous de nous informer, de nous préparer et de nous entraider au mieux pendant cette période.

La question n’est pas de savoir si cela vous affectera. La question est de savoir si vous serez préparé lorsque ce sera le cas.

Le poète romain Juvénal avait compris une chose que les économistes modernes ont tendance à oublier : le pain n’est pas une marchandise, mais un contrat social. Lorsque les gouvernements ne peuvent plus honorer ce contrat, celui-ci est rompu.

Pékin a pris sa décision. La saison des semailles est dans quelques semaines. L’histoire est déjà écrite.

La suite dépend de vous.

Kayla Dones est la fondatrice de Protagonist News et rédactrice en chef de DDG Geopolitics. Ses enquêtes portent sur la sécurité nationale, les politiques institutionnelles et la politique étrangère américaine.

Sources : Bloomberg, StoneX Market Intelligence, Perspectives des marchés des matières premières de la Banque mondiale (octobre 2025), American Farm Bureau Federation, CoBank Knowledge Exchange, CME Group OpenMarkets, AgWeb, Brownfield Ag News, Terrain Ag, New England Complex Systems Institute (Lagi et al. 2011), ScienceDirect Food Security & Political Instability Resear

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