Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

L’Asie centrale soviétique ou l’exemple d’une décolonisation profonde avec le socialisme préface par Danielle Bleitrach

Il s’est avéré que j’ai écrit la préface du livre qu’Henri Alleg Publiait en 1983 au début de l’année 2026 à la même époque où je finissais le Zugzwang. Le livre d’Henri va probablement être publié chez Delga avec ma préface que voici à la rentrée de septembre, mais il me semble que l’élection du Kirghizstan à l’ONU donne un éclairage à ce que je tente depuis des décennies de faire entendre à mes contemporains sur les « ruses de l’histoire » … Celles-ci sont telles que l’on croît parfois identifier le présent au passé et parler maintenant de « guerre froide » pour ce moment où effectivement il semble que les guerres impérialistes n’ont jamais cessé c’est à la fois juste et complètement erroné parce que le rapport des forces n’est plus le même, les « camps » se sont modifiés mais reste le fait qu’un peuple qui a fait la révolution ne l’oublie jamais parce qu’il connait le pouvoir de l’intervention des masses. (note de danielle Bleitrach pour histoireetsociete)

PREFACE

Étoile rouge et croissant vert a été publié en 1983. Ce livre demeure d’une étonnante actualité, alors même qu’à l’époque ne se posait pas la question de l’Eurasie, du monde multipolaire et, encore moins, des « Nouvelles routes de la soie » (Belt and Road Initiative, BRI). [A1] Mais existait et était même au cœur de la réflexion et de la vie d’Henri Alleg la question du développement dans des pays considérés comme arriérés et sur lesquels s’était abattu le colonialisme. Et à ce titre, son livre reprenait l’interrogation du moment : les solutions apportées par le régime soviétique au sous-développement, en même temps qu’aux questions nationales héritées du tsarisme, sont-elles pertinentes ou s’agit-il d’un simple habillage idéologique, une apparence derrière laquelle se cache la révolte latente de peuples musulmans opprimés ?

I – L’Empire éclaté et les « révoltes islamiques »

C’était en effet dans l’air du temps de l’époque et l’idée de la sécession de ces pays musulmans de l’Asie centrale faisait la gloire médiatique d’Hélène Carrère d’Encausse, qui envisageait l’empire éclaté[1]. À travers cet ouvrage, cette historienne est devenue non seulement « académicienne » mais la spécialiste « incontestée » d’un monde russe éternel, celui qui n’aurait jamais cessé d’être. Sauf que ce fut le centre qui imposa l’éclatement à une Asie centrale qui ne l’avait pas réclamé.

Aujourd’hui, en 2026, la question du colonialisme n’a rien perdu de sa pertinence, parce qu’il y a la volonté des peuples du Sud de faire reconnaître dans l’esclavage le crime contre l’humanité par excellence[2].  Un monde multipolaire est apparu avec la revendication égalitaire, qui dénonce le viol de l’histoire par le colonisateur et le fait que, malgré les indépendances, la marque laissée par le colonialisme a poursuivi et amplifié son aspect destructeur quand l’URSS n’a plus été là, sous l’hyperlibéralisme surgissait une tout autre réalité. Nous sommes devant les ruses de l’Histoire[3], ce qui faisait dire à l’historien de la Révolution française Michel Vovelle :  « quand les rois sont revenus, la Révolution française se présentait comme un échec économique, les assignats, un drame politique, la terreur et la guillotine, mais même à ce moment il y avait l’impossibilité de revenir en arrière vers la féodalité ou la monarchie absolue et aujourd’hui tout le monde est républicain »[4].

Insister sur l’actualité du livre d’Henri Alleg, c’est bien sûr mettre en cause les récits des amateurs « d’éclatement » ou de « révolte islamique ». Ils sont toujours là, mais cette polémique a perdu de son intérêt. C’est désormais au vu de ce qu’est le monde multipolaire, et surtout la permanence des effets du colonialisme et de l’esclavage, que l’analyse d’Alleg sur le socialisme et la décolonisation prend l’allure d’une expérience qu’il est impossible d’ignorer. La manière dont il présente lui-même ce voyage en Asie centrale qui n’est plus le « pays de Staline » défend un processus, celui où le socialisme doit aller vers le communisme en utilisant les ruines du capitalisme qui sont encore les matériaux de cette transformation :

« Est-ce à dire qu’il n’y a désormais dans ces pays aucun problème ? Ils existent, c’est certain, et il n’est pas besoin d’être un agent secret pour les connaître. Simplement, ce ne sont pas ceux sur lesquels rêvent et brodent si complaisamment, jusqu’à en faire le sujet d’un roman de politique-fiction, les amateurs d’éclatement ou de “révolte islamique”. La constitution de nations et la construction d’une société nouvelle par des dizaines de millions d’anciens colonisés qui, dans les années 20 de ce siècle, n’étaient pas encore sortis du Moyen Âge, constituent une tâche si grandiose et si complexe qu’on ne peut imaginer qu’elle s’accomplisse en se calquant sur un quelconque schéma programmé, sans faiblesses, sans heurts, sans erreurs, sans dérapage. L’important est de voir quel chemin a été parcouru et si l’orientation générale a été la bonne. L’important est de connaître la réalité d’aujourd’hui et d’essayer aussi de prévoir ce qu’elle peut être demain.

C’est la seule façon d’approcher, sans aveuglement ni préjugé, “la vérité vraie”, […] »[A2]  (p. xxxxxxx).

II – Henri Alleg et le combat contre le colonialisme

Henri Alleg, né Harry Salem, à Londres, en 1921, de parents juifs russo-polonais, passe son enfance à Paris. Lecteur d’Anatole France, il découvre, à l’école de la République, des valeurs d’ouverture et de respect universel qui tranchent avec les préoccupations « communautaristes » alors dominantes dans son milieu d’origine. Il constate également que ces valeurs de liberté et de fraternité, desquelles il se sent très proche, ne sont pas celles qui organisent la société dans laquelle il vit et que beaucoup de combats restent à mener pour faire en sorte qu’elles acquièrent une réalité. Edgar Morin, son copain de classe au lycée Jacques-Decour, se souvient qu’Henri se définit alors comme « anarchiste[5] ».

La situation politique qui s’installe en France vers la fin des années 30 lui paraît difficilement supportable. Il rêve de voyager, de connaître le monde, de mener une vie utile pour lui et pour les autres. Il raconte dans Mémoire algérienne[6] le choc que constitue pour lui la découverte de l’Algérie, en 1938. Il est tout à la fois séduit par la grande gentillesse du peuple algérien et horrifié par la barbarie coloniale entretenue au nom de la République depuis plus d’un siècle.

Le constat est effrayant. Si les édifices publics affichent la devise « Liberté, égalité, fraternité » qui rappelle à tous qu’on est en territoire français, le peuple algérien vit dans une situation de pauvreté difficile à décrire, même si certains, parmi lesquels Albert Camus, s’y sont attelés. Indiscutablement, les Algériens ne bénéficient pas des mêmes droits que les Français. Même s’il n’est pas explicitement revendiqué, une sorte d’apartheid est intégré par chacun dans les détails de la vie quotidienne. Le racisme est partout présent.

Déjà engagé dans la lutte antifasciste, il adhère au Parti communiste algérien, qui le chargera de la formation des militants. Cette responsabilité le conduira à visiter de très nombreuses villes d’Algérie. Vers la fin de la Seconde Guerre mondiale, il rencontre Gilberte Serfati, qui deviendra sa compagne de vie et de lutte.

On sait que son livre La Question[7] fut un coup de tonnerre qui s’attaqua à un non-dit français, la censure sur ce qui se pratiquait en Algérie et même en France pendant la guerre d’indépendance algérienne. Alger républicain est interdit à l’automne 1955 et le Parti communiste algérien l’est également. Henri Alleg est arrêté le 12 juin 1957 par les parachutistes. Cette arrestation intervient le lendemain de celle de Maurice Audin, lui aussi communiste, mathématicien, qui mourra sous la torture le 21 juin. Il est séquestré un mois à El-Biar où il subit de multiples interrogatoires, dont un mené après une injection de Penthotal. Il a à cœur de décrire qu’ils sont des milliers de personnes à subir le supplice de l’électricité et de la baignoire, il est noyé, tabassé, son sexe est brûlé, il est longuement pendu par les pieds.

Puis, grâce aux efforts de son épouse, Gilberte Alleg Serfati, et du collectif des avocats communistes, une décision judiciaire lui permet d’être déplacé à la prison civile Barberousse à Alger, où la torture cesse. Henri est libre, libre de ne pas avoir parlé et d’avoir gardé même sa dignité.

Pour Henri, la question de la dignité revêt une importance capitale. D’abord, celle des peuples opprimés par les entreprises colonialistes, celle de tous les hommes et femmes soumis à l’exploitation capitaliste à travers le monde. Comme on peut le vérifier dans ce passage de La Question, écrit en prison plusieurs mois après les tortures, il ne transige pas non plus sur le respect de sa dignité personnelle. Il raconte ainsi comment, quelques instants avant le début de la torture à l’électricité, alors qu’il est attaché entièrement nu sur une planche à même le sol, les parachutistes tentent de l’intimider en agitant sous son nez les fils électriques qu’ils s’apprêtent à brancher.

« — Tu en as souvent entendu parler ? Tu as même écrit des articles là-dessus ?

— Vous avez tort d’employer de telles méthodes. Vous verrez. Si vous avez de quoi m’inculper, transférez-moi à la justice : vous avez vingt-quatre heures pour cela. Et vous n’avez pas à me tutoyer.

Éclats de rire autour de moi.

Je savais bien que ces protestations ne servaient à rien et que, dans ces circonstances, en appeler au respect de la légalité devant ces brutes était ridicule, mais je voulais leur montrer qu’ils ne m’avaient pas impressionné. »

Cette préoccupation pour la dignité des personnes et des peuples se retrouve en filigrane tout au long du récit de son reportage en Asie centrale soviétique.

C’est à Barberousse qu’il écrit sur des feuillets ce qu’est cette torture et il confie ces écrits, qui sortiront illégalement, un des membres d’un collectif d’avocats, Léo Matarasso. Son épouse dactylographie ses textes et les envoie à l’éditeur Jérôme Lindon, des Éditions de Minuit, qui avec courage publie d’autres ouvrages[8] dénonçant la répression[9].

Mais Henri Alleg ne limite pas sa conception théorico-pratique du colonialisme à la répression de la guerre, il sait que c’est toute la vie des colonisés qui est marquée dans leur propre pays du sceau de l’infamie. Quand un enfant arrive à aller à l’école, cela ne garantit nullement qu’il pourra prolonger ses études.[A3]  La colonisation n’est pas seulement le paroxysme de la guerre, c’est un phénomène social total dont on peut retrouver les traumatismes durables longtemps après que la libération du peuple colonisé soit intervenue.

1956 c’est la déstalinisation, les événements de Hongrie, et déjà la baisse de l’audience que le PCF a dans les milieux intellectuels. Parler d’Aragon, l’âme des Éditeurs français réunis, ce n’est pas s’éloigner d’Henri Alleg, au contraire. Comment restituer une époque qui mêlait si étroitement la réflexion sur le réalisme socialiste au colonialisme, au point de voir s’opposer en pleine guerre d’Algérie Aragon et Camus, intervenant à Stockholm à l’occasion de son prix Nobel, qui laisse entendre que l’écrivain ne peut pas s’engager aux côtés de ceux qui font la politique mais seulement aux côtés de ceux qui la subissent. Aragon défend le réalisme socialiste comme défi de l’homme à venir alors même que la réalité n’est pas tout entière socialiste. Placer Henri Alleg dans cette fidélité qui table sur l’homme à venir est restituer ce qui le conduit dans son métier de journaliste, dans son écriture.

Vingt cinq ans après, à l’époque où Alleg écrit ce livre, l’idéologie colonialiste ne bénéficie plus de l’image positive que les gouvernants avaient précédemment imposée à l’opinion publique. Jusqu’à cette période en effet, la barbarie coloniale avait pu être présentée comme une « œuvre civilisatrice » entreprise au nom du « progrès de l’humanité » dont les peuples colonisés avaient très largement bénéficié, évaluation positive souvent étayée par l’énumération des nombreux « bienfaits » apportés par les colonisateurs : routes, hôpitaux, accès à l’éducation et au bien-être, etc.

À partir des années 50, les mouvements de libération nationale, menés aux quatre coins du monde et soutenus par une partie de plus en plus importante de l’opinion publique mondiale, y compris au sein des pays impérialistes, ébranlent sérieusement le récit dominant. Dans les pays impérialistes occidentaux, les actions de solidarité avec les peuples des pays coloniaux s’amplifient au fil des années, apportant une aide parfois décisive aux peuples en lutte pour leur indépendance nationale.

Ce contexte influe fortement sur la manière dont certains intellectuels des pays occidentaux abordent l’analyse des relations entre l’URSS et les anciennes colonies de l’empire tsariste devenues après la révolution d’Octobre des « républiques soviétiques ». Négligeant souvent de se situer de manière critique par rapport à l’idéologie colonialiste en général et de dénoncer les responsabilités particulières de leurs propres États dans la barbarie coloniale, ils perçoivent que, dans un climat marqué par une lutte féroce contre l’URSS et le camp socialiste, la dénonciation d’un « impérialisme soviétique » est susceptible de rencontrer un accueil positif dans l’espace médiatique dans lequel ils vivent.

De cette manière, les catégories d’analyse élaborées dans les luttes pour la libération des peuples, mobilisées jusqu’alors dans le combat anticolonialiste, pourront être directement recyclées dans la lutte contre le camp du socialisme qui les a produites et qui s’est efforcé, en rencontrant des succès mais aussi des échecs, de les mettre en œuvre.

Bien entendu, ces auteurs signalent, aussi à juste titre, des problèmes plus ou moins graves, dont certains sont parfois dénoncés par les autorités soviétiques elles-mêmes comme des séquelles d’attitudes anciennes qui mettent du temps à disparaître. Mais la présentation générale de ces travaux dénonce les rapports d’un impérialisme russe dominant avec des peuples plus ou moins asservis selon un schéma qui se réfère abondamment à ce que l’on sait désormais de l’impérialisme occidental.

Ce point de vue est profondément choquant pour Henri, qui évalue les réalités qu’il découvre lors de son voyage en Asie centrale en les rapportant constamment à la barbarie coloniale qu’il a combattue en Algérie, pendant de longues années.

Dans la préparation de ce voyage et dans celle du livre qui va suivre, le journaliste s’est plongé dans de très nombreux ouvrages (histoire, géographie, économie, etc.) qui traitent de la région. Il a conscience du fait que cela ne suffit en aucun cas à faire de lui un spécialiste, compétent dans chacune de ces disciplines. Mais il a aussi la certitude que son expérience de la lutte en pays colonisé lui permet d’établir des comparaisons, termes à termes, entre des situations sociales, politiques et culturelles qui présentent au départ certaines similarités mais dont il perçoit surtout les oppositions profondes.

En journaliste chevronné, il n’hésite pas à introduire ces contrastes en commençant par ceux qui sont les plus aisément communicables à un large public. Les constats, par exemple, qui s’imposent à lui sous forme d’« images », comme celle (pg xxx) (l’histoire se trouve aux p. 13-14 dans la version PDF), de ces jeunes filles russes, très naturellement occupées à servir des clients ouzbeks dans un restaurant de Tachkent. Cette image, qui peut paraître tout à fait banale pour un voyageur contemporain, relève sans nul doute pour lui, ainsi que pour tous ceux qui gardent une expérience concrète de la réalité coloniale, du « jamais vu ». C’est l’un des aspects qui font tout l’intérêt de ce livre.

Bien entendu, on ne peut en rester à ces illustrations ponctuelles. Les gens sérieux aiment à appuyer leurs jugements sur des statistiques. Henri pense que, dans ce cas, il faut commencer par les données les plus importantes. Il rappelle (pgxx) (les statistiques se trouvent à la page 185 de la version PDF. « quatre enfants algériens sur cinq n’avaient ni maître ni école et 90 % de la population adulte restait illettrée ») qu’à la veille de l’insurrection nationale de 1954, soit 124 ans après le début de la conquête coloniale, 80 % des enfants algériens n’étaient pas scolarisés et 90 % des adultes étaient illettrés. Alors que cette proportion est pratiquement inverse pour la plupart des républiques soviétiques d’Asie centrale. La comparaison est simple, elle ne résume pas à elle seule l’ensemble de la situation, mais elle incite le lecteur à s’interroger sur le point de vue adopté par les auteurs qui négligent totalement de considérer ces faits.

III – Les sources auxquelles pouvait s’abreuver Henri Alleg

Quand on lit Étoile rouge et croissant vert, on est stupéfait par l’érudition manifestée par Henri Alleg. Ce qui domine c’est le travail de journaliste sur le terrain, c’est le reporter, comme il en existe peu aujourd’hui dans les conditions qui sont celles de la presse et des médias. Mais c’est aussi une érudition dont il m’a semblé pouvoir retrouver les sources.

Henri, visiblement, s’était inspiré des traductions littéraires des romanciers et poètes de l’Union soviétique, qui avait fait une part aux écrivains de l’Asie centrale. Cette collection était dirigée par Aragon aux Éditeurs français réunis, maison qui, comme Les Lettres françaises, dut être sacrifiée aux contraintes financières qui étaient déjà le symptôme de l’affaiblissement du parti, malgré la bataille du livre et le combat d’Elsa Triolet.

Henri Alleg aurait-il découvert ces auteurs en Asie centrale, comme quand je me suis retrouvée en 1981 à Douchanbé[10], où ils représentaient les seuls ouvrages en français dans la bibliothèque ? Henri Alleg nous parle de cet auteur tadjik qu’a fait connaître Aragon, voici ce qu’il en dit : 

« Il souffre encore des soixante-quinze coups de bâton qui lui ont été infligés par les bourreaux de l’émir Alim Khan pour le punir de son mauvais esprit. Il s’appelle Saddridine Aïni, et son nom sera un jour connu comme celui de la littérature tadjike moderne. Il se traînera péniblement jusqu’au meeting qui se tient à Boukhara, non loin de la gare. Puis ses libérateurs le mettront dans le train à destination de l’hôpital de Kagan. Sa sortie des geôles de l’émir et sa rencontre avec la Révolution lui inspireront les strophes d’un poème, La Marche de la liberté, qu’on mettra en musique sur l’air de La Marseillaise dont les accents ont déjà souvent retenti au cours des grèves et des manifestations, face aux charges sanglantes des Cosaques. Plus tard, La Marseillaise retentira encore mais cette fois en tadjik, en ouzbek, avec les paroles d’Aïni, dans Boukhara pour chasser l’émir de son trône. » (p.xxxxx) (il s’agit de notre livre Etoile rouge et croissant vert, à la page 94 de version originale)

De qui Henri parle-t-il ? De celui qui se traîne brisé jusqu’au meeting, son frère d’arme, mais aussi de la chaleur de ceux qui nous accueillaient en Asie centrale et qu’il fait revivre. Oui il faut mesurer que, pour être aussi disciplinés que le furent les communistes de la trempe d’Henri, il fallait qu’en eux brûle cette rébellion anarchiste, défiant tous les pouvoirs et qui nous faisait pleurer d’émotion en lisant dans une bibliothèque de Douchanbé les contes et nouvelles de cet écrivain traduit grâce à Aragon, décrivant la lutte du pauvre coolie tadjik face à l’émir de Boukhara et le bonheur de voir ce monde réconcilié, alors même que Gorbatchev et les siens bradaient l’URSS[11].

Comme Henri l’avait dit à ses bourreaux, c’était la vraie manière de défendre la France, et on frémissait en voyant cette France présente à Douchanbé, Boukhara, Tachkent, Samarcande et tant de lieux de légende.

Une autre source à laquelle Henri semble s’être alimenté dans son reportage est également soviétique, c’est un travail gigantesque qu’il faudrait réhabiliter, celui des manuels scolaires des éditions de Moscou. Dans ces manuels, outre un travail d’un très haut niveau d’exigence, il y avait une tout autre conception de l’histoire que celle de la plupart de nos manuels. L’histoire telle qu’Henri nous la présente, celle sur les temps très longs, parfois des millénaires, et en tous les cas des centaines d’années, explique pourquoi l’Asie centrale fut ce monde sur lequel s’étendaient depuis la plus haute Antiquité les empires, et nous sommes déjà là dans la spécificité de l’apport de l’URSS, qui est elle-même née dans ce creuset.

Il y a eu de la part des Soviétiques une véritable reconstitution anthropologique de l’histoire qui a transformé notre conception du continuum des temps historiques et a bouleversé nos périodisations. Le socialisme apporte une continuité entre l’histoire et le citoyen qui a fait rejoindre cette école soviétique avec nos historiens non seulement les marxistes mais quelqu’un comme Marc Bloch, qui savait tenir dans un même écrit la probité intellectuelle de l’engagement  et les techniques de l’érudition. Ce que l’on retrouve chez Henri Alleg tout au long de ce livre.

Il y a également l’influence d’un matérialisme historique proche de l’ouvrage d’Engels que Marx lui avait laissé le soin de mener à bien alors qu’il mourait, ce qui devait représenter l’équivalent en histoire de ce qu’avait été le darwinisme pour le vivant et les espèces animales[12]. Les historiens, anthropologues, archéologues et d’autres disciplines ont tenté de reconstituer l’histoire des peuples qui jusque-là pour la plupart n’avaient pas d’autres origines que des mythes ou des chroniques.

IV – Le terrain et que signifie la soviétisation ? [A4] 

Sur ces sociétés d’Asie centrale que l’on pourrait dire féodales par commodité de langage il y a eu de profonds bouleversements, des groupes ethniques, des nations ont vu se reconstituer leur histoire et même un alphabet dans ce qui n’était qu’un langage oral. La soviétisation n’est pas la russification : par certains côtés elle la prolonge alors que par d’autres elle en est le contraire.

C’est ce que nous permet de comprendre l’exposé historique d’Henri Alleg. La manière dont des logiques d’empire s’affrontent parfois en créant des espaces de civilisation d’une grande richesse mais le plus souvent en imposant aux peuples de la steppe une telle exploitation qu’ils sont condamnés à la survie et mettent toute leur énergie et souvent leur courage dans la subsistance au quotidien. Et dès que l’empire se retire, tout ce qu’il a paru créer s’effondre aussi en laissant subsister des groupes ethniques, féodaux, dont la religion demeure animiste et mythique. Encore aujourd’hui, quand il est question d’islamisme, resurgissent souvent ces formes archaïques, fruits des diverses vagues de « colonisation » impérialiste. Ce qui va induire des réponses en termes de développement alors que les « colonialismes » s’acharnent sur les « frontières » et sur toutes les crises que leur définition provoque, y compris après l’indépendance puisque chacun ne reconnaît que celle qui représentait la situation la plus favorable à sa revendication identitaire.

Depuis l’Antiquité, Henri Alleg décrit des empires partis de la Méditerranée pour atteindre les routes caravanières intérieures, qu’il s’agisse de la Mésopotamie, de l’empire perse (vie-ive siècle avant notre ère), d’empires grecs, celui d’Alexandre prolongé par les Séleucides (ive siècle av. J.-C.), des califats arabo-musulmans, omeyyade puis abbasside (viiie-xe siècle apr. J.-C.)  à partir du viiie et jusqu’au xive siècle. [A5] Les premiers à construire un véritable empire eurasiatique continental aux dimensions sans précédent ont été les Mongols de Gengis Khan et de ses successeurs (xiie-xive siècle) empruntant de l’est à l’ouest les deux voies (mais principalement celle des steppes au nord) restées jusqu’alors à l’écart des constructions impériales.

Deux siècles plus tard, les Russes bâtirent un empire également continental eurasiatique de l’ouest à l’est à partir uniquement de la voie du nord, de façon plus durable pour cinq siècles jusqu’à nos jours, alors que les colonialismes européen, britannique et portugais exploraient plutôt les voies maritimes ou celles de l’Inde. Cette conception d’un espace asiatique qui ne se construit qu’en tant que route et ce qui va avec l’alimentation en eau n’est pas celui de l’État-nation westphalien européen, qui s’est imposé dans la douleur sur le continent européen et en perdant durant la guerre de trente ans la moitié de sa population[13], mais bien celui d’empires, avec la manière dont chaque empire a imposé sa domination, comment ils ont entretenu par leur despotisme de véritables poches de misère et de sous-développement, empêchant partout l’unification des particularismes locaux dans un État-nation dans cette zone des déserts, de la steppe. Parler à propos de ces peuples ainsi réduits de « féodalité » est un abus de langage par rapport à notre propre féodalité.

En revanche, il existait hier, et il existe aujourd’hui, des civilisations qui comme celle des Turcs avaient leur propre modèle d’empire même si les Turcs n’ont jamais pu, comme les Chinois et les Iraniens, transformer leur empire en État-nation malgré les efforts d’Atatürk.

Nous avons dans le livre que nous avons écrit sur la Chine et le monde multipolaire[14] [A6] esquissé le rôle qu’a joué l’URSS dans le soutien à ces transformations iraniennes et turques en États autonomes. Nous avons souligné que l’URSS a été une expérience originale de conservation de tous les espaces territoriaux empilés, dans cette recomposition étaient privilégiés le développement économique et la liberté des identités recomposées par l’adhésion volontaire, en fonction de ce développement. L’espace impérial avait cédé la place à la reconnaissance des républiques, des particularismes locaux des groupes ethniques, cet apaisement mérite à lui seul une étude tant il correspond[A7]  à ce que tente de mettre en œuvre le monde multipolaire.

Ce que l’on peut lire dans la partie historique d’Alleg qui introduit l’observation sur le terrain est le fait que la décolonisation ne s’est pas faite n’importe où mais dans un espace géographique, politique, culturel préexistant et dont le pouvoir soviétique a tenu compte pour décoloniser mais pour sa propre émancipation. Il n’y a pas eu que la proposition léniniste d’adhésion volontaire aux « soviets ». Les diverses entités se sont soudées à travers des guerres violentes. Il y a eu la guerre dite civile, entre les « rouges » et les « blancs », en fait elle oppose au jeune pouvoir bolchevique quatorze nations occidentales et asiatiques qui, à peine sorties de la boucherie de la Première Guerre mondiale, se jettent sur le pays des soviets en plaçant à leur tête des Russes dits blancs qui vont mener d’atroces représailles et destructions. À peine l’URSS est née de cet affrontement et a commencé à se réparer qu’elle subit le terrible assaut hitlérien qui est aussi le test de l’intégration soviétique.

Il y a eu dans cet espace soviétique la prise en compte du concret de l’homme réel, le producteur, et à partir de là un choix « culturel » d’échange des « particularismes », d’élaboration des « langages » dans lesquels de nombreuses publications favorisaient la reconnaissance identitaire ouverte.

En 1983, à l’époque où Alleg écrit ce livre, qui n’est plus l’époque de la guerre d’Algérie, une vingtaine d’années se sont écoulées et l’élan révolutionnaire a perdu de sa force, le dernier pays passé au socialisme a été Cuba en 1959, même si, en Afrique, Thomas Sankara prend le pouvoir cette même année. Il y a eu la tragédie du Chili et la révolution conservatrice et, malgré ce début de reflux face à la vague conservatrice qui se présente comme le libéralisme, Henri Alleg constate néanmoins que partout la décolonisation est restée inachevée et donne lieu à la poursuite de luttes comme en Afrique du Sud, alors que l’on n’assiste pas à des mouvements de ce type en Asie centrale, là où il y a l’URSS. Il faut bien mesurer qu’encore à cette époque ceux qui mettent en doute l’originalité de la réponse de l’Union soviétique se heurtent à la force de ce qui s’écrit sur les réussites d’une telle décolonisation. Les gaullistes, ceux qui restent fidèles à l’esprit de la Résistance, fourniront jusqu’à la fin et jusqu’à aujourd’hui une vision positive de cette expérience[15] dont il faut bien mesurer l’originalité profonde parce qu’à la fois elle plonge ses racines dans ce qui fait de l’Asie ce monde des empires au sein desquels peuvent prospérer une diversité de peuples quand sont assurées la sécurité des échanges et celle de l’eau qui favorise la création de villes, marchés, lieux de culture et d’innovation. Des empires qui peuvent engendrer une exploitation terrible quand celui-ci [A8] est proche de [A9] s’effondrer et que rien ne paraît survivre à cet écroulement.

Mais le socialisme a eu durant soixante-dix ans la capacité de donner à ce conglomérat de peuples des formes de coopération et d’égalité qu’ils n’avaient jamais connues. C’est ce que perçoit très bien Henri Alleg et qui n’est pas remis en cause par les véritables spécialistes de l’Asie centrale.

Il faut percevoir que les zones de fracture existent dans l’avancée de ces empires et il en reste des traces en Europe (dans les Balkans par exemple) comme dans le Caucase, qu’il s’agisse des déserts ou des montagnes sur lesquelles butent traditionnellement les avancées conquérantes. Aujourd’hui la réflexion sur ces questions et sur l’Eurasie connaît un nouvel intérêt, de nouvelles publications savantes et médiatiques, avec la multiplication des études et des articles sur des projets à la fois économiques et politiques avancés par la Russie de Vladimir Poutine et la Chine de Xi Jinping. Des projets qui ont réussi à donner corps à une vision et à une réalité eurasiatique, même si ce terme est rarement prononcé par ces deux hommes d’État et paraît plus relever de l’imaginaire identitaire que d’une construction géopolitique précise[16] alors que tout l’effort économique de développement s’est également accompagné d’un effort culturel.

Puisqu’il a été question du Tadjikistan à travers son écrivain Sadriddine Aïni, il faudrait souligner comment en 1929 cette république a été créée, limitrophe du Kirghizistan au nord-nord-est, de la Chine à l’est, de l’Afghanistan au sud-sud-ouest et de l’Ouzbékistan à l’ouest. C’est le seul État issu de l’ancienne Asie centrale soviétique où la langue dominante n’est pas une langue turcique mais iranienne, le tadjik, qui a été formalisée par des linguistes soviétiques et dotée d’un alphabet. Les Tadjiks, qui forment le groupe ethnique majoritaire (84 % de la population), appartiennent à la famille des peuples iraniens. Les frontières actuelles du Tadjikistan remontent à la création de la République socialiste soviétique (RSS) du Tadjikistan en 1929 au sein de l’Union soviétique, par séparation de la République socialiste soviétique autonome (RSSA) du Tadjikistan initialement créée au sein de la RSS d’Ouzbékistan. L’éclatement de l’URSS en 1991 entraîna la naissance d’un État tadjik indépendant, à l’instar de toutes les autres républiques socialistes soviétiques. La guerre civile qui s’ensuivit dura de 1992 jusqu’en 1997. Elle opposa les « islamistes » à ceux qui voulaient rester socialistes, soviétiques. On a dit qu’il s’agissait du Cuba de l’Asie centrale tant s’y étaient combinées la restauration de l’identité indo-européenne proche des Iraniens et la libération des femmes, particulièrement difficile mais qui a été l’œuvre des femmes elles-mêmes.

Certains auteurs reconnaissent que l’islamisation qu’a connue l’Asie soviétique à la chute de l’URSS a été favorisée par les puissances occidentales qui ont voulu dépecer l’URSS, y compris à partir de l’Afghanistan, mais aussi parce que les populations qui se sentaient abandonnées par cet effondrement étaient à la recherche d’une forme de modernité qui n’était pas celle des conquérants occidentaux. L’influence de la Turquie a joué un rôle qui est bien connu mais tout autant que ce pays apparaissait comme une possibilité de modernité alors que celle de l’URSS s’effondrait en engendrant un retour vers les formes de corruption quasi claniques. .

L’islam est certes la religion la plus répandue sur le continent eurasiatique dans la mesure où il est très largement majoritaire dans deux grandes régions : Moyen-Orient et Asie centrale. Il est partagé par une partie importante des populations du sous-continent indien, de l’archipel de l’Asie du Sud-Est (Indonésie et sud des Philippines), et il est présent plus fortement, en termes de population convertie, que le christianisme en Chine. Sa présence est également notable en Russie (Caucase, Volga). C’est un lien essentiel entre les populations et les États de l’Eurasie, malgré ses divisions internes, notamment la fracture entre sunnites et chiites. Dans la longue durée, l’islam a parfois été un facteur d’unification d’un vaste espace eurasiatique : califats omeyyade puis abbasside (trois siècles), Empire ottoman (cinq siècles), Empire moghol (deux siècles). Mais l’islam ne joue pas aujourd’hui le rôle de lien eurasiatique qui pourrait être le sien malgré son ubiquité relative, parce qu’il ne domine pas aux deux extrémités, les plus dynamiques, économiquement et scientifiquement les plus riches, du continent eurasiatique, à savoir l’Union européenne et l’Asie orientale (Chine, Corée, Japon). D’autre part, les États qui sont très majoritairement musulmans, en dehors de l’Iran et de l’Égypte, ne sont pas parmi les plus forts de l’Eurasie, plusieurs d’entre eux étant même très faibles ou inaboutis (Afghanistan, Irak, Libye, Syrie, Yémen).

Cette question religieuse, avec le thème de la peur de l’islam devenu récurrent dans nos propres fantasmes identitaires, n’est pas négligeable mais elle permet trop souvent d’occulter ce que sont les problèmes réels et le refus de les affronter pour les autres et pour nous-mêmes : en quoi ces pays sont-ils ceux de ressources minérales, pétrolières convoitées, comment des peuples jusque-là contraints au nomadisme se sont-ils attachés à une terre, la leur, et en quoi la fin de l’URSS les a à nouveau jetés à la recherche de la survie ? Avec quels cadres cette transformation a-t-elle été menée ?

V – Asie centrale soviétique et condition des femmes

Il est un point très important concernant l’apport soviétique et qui est souvent associé à la question de l’islam, c’est ce qu’a représenté l’Union soviétique dans l’émancipation des femmes. Comme j’ai particulièrement étudié cette question lors de ce voyage pour un livre collectif sur la condition féminine dans le monde, je confirme ses [A10] appréciations sur le terrain et là aussi il semble utile de voir ce que recouvre la question religieuse dans l’articulation du marchand et du non-marchand, de suivre les traces de ce que Marx et Engels ont apporté dans cette articulation des modes de production[17][A11] [A12] .

Alleg note qu’une dizaine d’années après l’obtention de ces droits, au Tadjikistan, les femmes portaient encore une muselière de crin et là encore je retrouve mes propres observations avec Galina, une femme russe[A13] , et Mansour, une Tadjike, à discuter entre femmes[18]. Les plus âgées d’entre elles nous ont raconté comment elles avaient dû batailler et parfois risquer leur vie face à leur famille pour vaincre cette terrible situation. Je crois d’ailleurs que c’est la rencontre avec des femmes de ce type, la cohabitation avec Mansour, qui m’a fait refuser l’idée que l’Union soviétique était mûre pour le capitalisme qui lui a été imposé. Une des premières choses que m’a demandées Mansour avec tendresse a été : « Danielle, raconte-moi comment tu es devenue communiste. » C’était si important pour elle, alors que les gens que je rencontrais à Moscou étaient quelquefois beaucoup plus désabusés. Ce n’était pas la tonalité de ces soirées où nous banquetions dans l’équivalent d’un logement HLM où coexistaient l’académicien et l’ouvrier : je leur ai raconté des luttes qui avaient lieu en France pour conserver l’usine, la mine, tout ce qui était bradé, et à ma grande stupéfaction je les ai vus tous pleurer et ils m’ont dit, au comble de l’émotion : « Dis-leur de venir ici ! Il y a de la place pour eux ! » Je pense qu’Henri a dû ressentir ces élans et, tout en étant très attentif à ce qui posait déjà problème et que je constatais également, il ne pouvait oublier ces rencontres.

Et la force de ce qu’elles avaient dû surmonter, la femme est non seulement une marchandise mais la loi traditionnelle, celle qui subsiste localement veut qu’une part d’eau soit attribuée à chaque homme marié et que celle-ci augmente suivant le nombre d’épouse. Les riches propriétaires fonciers achètent des épouses à leurs fils non pubères pour bénéficier d’irrigation. Le prix des femmes varie d’ailleurs en fonction du prix du coton. Il y a aussi les mentalités, le fait qu’enfanter une fille est un malheur. Il vaudrait mieux une pierre qu’une fille avec une pierre on construit un mur. Le parti communiste doit négocier pour soutenir la femme qui s’enfuit.  

En ce qui concerne les femmes, il y a plus encore. Henri note que c’est avant tout leur intégration à la vie économique qui a permis de donner de la force à ce combat. La Seconde Guerre mondiale crée les conditions de la prise de toute leur place dans la vie économique et y compris scientifique. Pourtant nul ne prétend, dit Alleg, que toutes les discriminations sont dépassées, mais ce qui est décrit dans les journaux soviétiques pour les dénoncer et les combattre est repris dans les journaux occidentaux pour démontrer que rien n’a changé dans l’Asie soviétique à cette époque où les campagnes contre l’URSS se multiplient. Mais moi je conserverai de ce qu’il décrit le fait de n’être pas seulement « une personne du sexe » mais un être complet, se libérant dans toutes les dimensions de son être et n’étant jamais transformée en « espèce » à partir de l’une de ses caractéristiques.

VI – Les peuples qui ont fait leur révolution ne l’oublient jamais, ils connaissent le pouvoir des masses. Surtout quand surgit un monde multipolaire

Parce que l’essentiel qui est à retenir du livre d’Henri Alleg est que nous avons là un monde dans lequel la décolonisation ne s’est pas faite en conservant les rapports capitalistes, impérialistes qui se sont traduits par un néocolonialisme mais par des formes de coopération socialistes et cette expérience-là sera celle sur laquelle le chemin de l’Histoire se trace à nouveau.

Encore aujourd’hui ce temps est vécu comme celui d’une ère de paix et de coexistence harmonieuse dans la mosaïque des peuples encouragée par l’Union soviétique avec sa double nationalité de citoyen soviétique appartenant à une république mais aussi à des familles venues d’ailleurs et conservant leur lieu d’origine, le tout plus culturel que réellement politique avant que Gorbatchev ne s’en mêle… Nous avons là une expérience dont on ne peut ignorer à quel point elle a produit partout une nostalgie chez les peuples qui l’ont connue, des formations [A14] sociales qui ne se contentaient pas d’identifier les féodalités d’Asie centrale aux nôtres mais jetaient les bases de ce qui aujourd’hui, dans le monde multipolaire, est en train de multiplier les prismes de vision sur la multiplicité des expériences humaines originelles et le bouleversement subi par la rencontre avec le capitalisme devenu impérialisme.

L’étude d’Henri Alleg[A15]  insiste sur le fait qu’alors peu de gens osaient nier les progrès accomplis, la vraie question était : Sont-ils maîtres chez eux ? « Le rouleau compresseur de la russification n’est-il pas en train d’écraser ce qui faisait l’incomparable originalité de leur culture ? » (p.xxx) (p.189 au livre en PDF) Il note qu’une cinquantaine d’universités et d’instituts américains poursuivaient alors des études sur l’Asie centrale soviétique[19].

De ces travaux et recherches journaux et radios ne retiendront alors que l’heureuse prédiction du titre d’Hélène Carrère d’Encausse. On nie tout le travail des linguistes pour restaurer les langues parlées, pour créer quarante-huit types d’écritures adaptées aux langues parlées non seulement par des nations mais par des ethnies, leur donner une écriture et une presse, des publications quand il est constaté la vigueur de ces langues, leur enseignement cela est imputé à la résistance des peuples à ce qui demeurerait la russification. Ces chapitres sont peut-être ceux qui nous aident le mieux à comprendre ce qu’il advient de l’Asie centrale dans ce monde multipolaire.

VII – Les conséquences de l’effondrement de l’URSS en Asie centrale et l’embryon du monde multipolaire sans « centralité » et comme espace marchand entre producteurs du Sud

Dans le livre que nous avons écrit sur la Chine et le monde multipolaire, nous avons consacré trois chapitres à la relation entre la Chine et la Russie et l’un d’eux s’intéressait à ce qui s’était passé à la chute de l’URSS. Nous notions qu’à la fin de l’URSS il y avait eu, après la brouille sino-soviétique, une reconstruction paradoxale de la relation Chine-Russie. On le perçoit mieux si on suit ce que décrit Henri Alleg et si on  mesure ce qu’avaient apporté soixante-dix ans de pouvoir soviétique à ces espaces libérés de l’emprise coloniale. Et qui avaient été le plus souvent des zones sacrifiées sur lesquelles s’exerçait un pouvoir despotique y compris local qui maintenait dans l’arriération et un mode de vie tribal des entités qui n’étaient pas des Nations. Un développement économique assorti d’une identité qui participait à la fois à des républiques et à l’URSS au plan international, une grande puissance. Toute l’URSS y compris la Fédération de Russie a vécu cette fin comme un profond traumatisme, excepté une couche de la population, qu’il s’agisse d’oligarques ou des couches privilégiées dans les grandes villes.  Une grande part de la popularité de Poutine tient à la restauration de l’ordre sous sa férule. Ce fut un rude coup porté à l’équilibre de l’Asie centrale et de toute l’Eurasie. [A16] 

Loin de constituer un « empire éclaté », on peut considérer que c’est à partir de l’Asie centrale que s’est reconstitué un monde multipolaire original parce qu’il s’affirme sans véritable centralité et c’est là que la lecture du livre d’Alleg est d’une grande actualité. Parce qu’il constitue l’étude du substrat sur lequel va se reconstituer cet empire éclaté dans lequel la querelle sino-soviétique avait joué un grand rôle. Henri Alleg ne parle pas seulement de la thèse de Carrère d’Encausse, il fait état d’autres ouvrages qui eux avancent que l’Asie centrale va être attirée par la Chine, alors en rivalité mais avec qui se noue, sous Gorbatchev, des relations complexes. On sait que les événements de la place Tian’anmen vont avoir lieu en même temps que la visite de Gorbatchev et alors que celui-ci a noué avec les États-Unis des relations sur la nature desquelles on s’interroge encore.

Les problèmes dont Alleg signale l’apparition ont pris sous Gorbatchev une allure de plus en plus grave qui vont s’amplifier à la chute de l’URSS, ce sont des problèmes de productivité qui peut-être auraient pu être résolus par l’innovation en terme d’interconnexion mais la réforme de Gorbatchev en remettant en question la centralité a détruit toutes les interconnexions existantes sans en créer d’autres, des isolats ont été livrés aux appétits impérialistes.  Le choix gorbatchévien a été d’aggraver les problèmes  jusqu’à livrer le pays à l’impérialisme occidental dont il était attendu la fraternisation illusoire. Les effets de la rupture des relations avec le centre et la désorganisation atteignirent alors leur maximum[20]. La disparition de la zone rouble en 1993 fut un choc suivi du départ d’un grand nombre de cadres russes et biélorusses. Certes il y eut une résurgence de l’islamisme provoquée et entretenue par les États-Unis, les puissances européennes et la Turquie, l’influence de la guerre en Afghanistan qui se poursuivait avec la présence des États-Unis, des bases du terrorisme et du trafic de drogue, mais ce fut sur un fond de désorganisation dans lequel ce que décrit Henri Alleg, à savoir la fragilité de ce qui avait été conquis sur le désert, s’effondrait.

Succédant au « groupe de Shanghai », l’OCS (Organisation de coopération de Shanghai) est instituée en 2001 par la Chine, la Russie et quatre États d’Asie centrale : le Kazakhstan, le Kirghizistan, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan. Elle s’élargit à l’Inde et au Pakistan en 2016, puis à l’Iran en 2021 et enfin au Bélarus en 2024. L’OCS est une réponse aux bouleversements géopolitiques en Asie centrale consécutifs à l’effondrement de l’URSS en 1991 et à l’instabilité que cela entraîne dans la région. Le groupe de Shanghai puis l’Organisation institutionnalisent peu à peu une coopération visant à assurer la sécurité collective de ses adhérents face aux menaces « du terrorisme, de l’extrémisme et du séparatisme ». La Chine et la Russie sont au centre de cette entente et formalisent par son biais une forme de rapprochement géostratégique qui dépasse le cadre régional mais qui n’est ni une alliance sur le mode de l’OTAN, ni même un centre qui s’imposerait aux autres nations qui viendraient s’y agglomérer.

Car cet espace dans lequel s’effondrent les productions créées dans l’espace soviétique est de nouveau celui sur lequel se déversent les expéditions militaires, comme en Afghanistan, et parallèlement les influences marchandes occidentales. Ce monde de l’Asie centrale souffre, plus encore que celui du Pacte de Varsovie ou celui de l’URSS européenne, de la destruction de fait de l’URSS, de la corruption endémique des élites et il menace d’exploser, avec la situation en Afghanistan, l’installation de fait de l’empire américain et de ses bases militaires, de tous les trafics qui se substituent à ce qui avait été créé, et de finalement s’effondrer.

Dans ce contexte apparait le paradoxe d’un partenariat stratégique entre la Russie et la Chine comme axe de ce qui va devenir le monde multipolaire, des problèmes y compris territoriaux qui avaient opposé l’URSS et la Chine ont trouvé des solutions. Comme on peut également souligner que les nouvelles routes de la soie, la BRI, a son origine également dans ces espaces continentaux qui furent ceux des caravanes.

L’originalité a été la manière dont ce partenariat stratégique Russie et Chine s’est élargi à d’autres continents avec toujours le même effet, le développement Sud-Sud, la création de liens de coopération à l’intérieur des continents et les produits qui ne sont plus directement dirigés vers les anciennes métropoles coloniales et les États-Unis.

En fait, l’initiative est du côté de la Chine, qui est restée socialiste, avec sa capacité d’être un « empire » et une nation avec un modèle international de paix et de développement qui s’adresse en priorité aux peuples du Sud, leur propose une voie originale. Avec son projet des « nouvelles routes de la soie », par terre comme par mer, le président Xi Jinping a lancé, en 2013, le projet de « Ceinture économique de la route de la soie et la route de la soie maritime du xxie siècle ». Il s’agit d’une vaste zone de coopération économique qui s’étire du Pacifique à l’Europe en passant par l’Asie centrale et le Moyen-Orient (fig. 1).[A17]  Le projet « One Belt, One Road » (OBOR), « Une ceinture, une route », du chinois yi dai yi lu, est constitué de deux parties : d’un côté des voies terrestres traversant l’Asie centrale, le Pakistan, l’Iran ou la Russie, jusqu’à l’Europe centrale, de l’autre une route maritime reliant, par les océans, la Chine à l’Asie du Sud-Est, l’Asie du Sud à l’Afrique, rappelant les expéditions de Zheng He, et même au-delà jusqu’en Amérique du Sud. La puissance économique de la Chine, la deuxième du monde, en est le fondement, 65 pays s’étant déclarés prêts à y participer. Des moyens financiers importants ont été annoncés par la Chine pour ce projet : environ 1 200 milliards de dollars sur une durée d’environ trente-cinq ans jusqu’en 2049. L’État chinois a mis en place, à partir de 2014, un fonds de la route de la soie (40 milliards de dollars) constitué de capitaux uniquement chinois, et la nouvelle Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (BAII) (100 milliards de dollars) à laquelle participent 56 autres États (Vicenty, 2016[A18] ).

L’originalité de la Chine c’est la souveraineté qui reste celle du socialisme, d’un État qui impose sa planification. En ce qui concerne la Russie c’est un processus qui commence sans véritable affrontement avec la mondialisation impérialiste aux environs de 2002 avec le rôle de protection des ressources pétrolières et gazières de la Russie, l’alliance avec Chavez et l’organisation de l’OPEP+. La guerre est déclarée et le refus d’intégration de l’OTAN à Poutine qui le sollicite débute avec Clinton et l’extension de l’OTAN jusqu’aux frontières de ce qui fut la Russie, qui a produit le conflit ukrainien. Mais c’est Obama qui perçoit le déplacement du centre de gravité en Asie-Pacifique.

Mais ce qui se passe aujourd’hui, avec le second mandat du président Trump, la guerre tarifaire et la volonté de contrôler par la guerre perpétuelle les routes maritimes du pétrole, qu’il s’agisse du Groenland, du Panama, du Venezuela ou de l’Iran, montre à quel point l’impérialisme est dans une situation de chute des empires, avec un sacrifice de ses alliances dans la débâcle.

C’est la remise en cause de ce qui avait fait la fortune des empires, une vision du monde comme un continuum de voies maritimes, de points de passage stratégiques et de mobilité navale – un espace où la puissance se projette, les alliances se tissent et l’ordre se maintient depuis les mers. Les États-Unis ont contrôlé un vaste arc maritime, reliant alliés et partenaires au sein d’un réseau accessible par la mer. Il préservait la primauté de la puissance navale comme principe organisateur de l’ordre régional. Il permettait aux États-Unis de conserver un rôle d’équilibreur à distance, influençant les événements sans s’enraciner territorialement. Au cours des dix dernières années, les États-Unis ont cherché à imposer cette même logique à des acteurs et à des régions pour lesquels elle est beaucoup moins pertinente.  

Le partenariat stratégique qui s’est noué entre la Fédération de Russie, dans laquelle coexistent un pouvoir oligarchique et des secteurs de l’État qui restent soviétisés, a laissé des zones entières en particulier vers la Sibérie dans lesquelles se maintient un monde hérité de l’URSS. Poutine a eu très vite conscience de ce qu’il devait récupérer de l’Union soviétique pour rester une grande puissance. Le legs de l’Asie centrale et même de l’Inde en faisait partie et a constitué la base d’une entente avec la Chine qui avait plus de difficultés à être acceptée, comme l’avait très bien perçu Henri Alleg.

Pourquoi cette alliance stratégique à la chute de l’URSS, marquée par la querelle sino-soviétique ? On peut considérer que la Chine s’est mieux comportée avec ce qui restait de l’URSS que les Occidentaux, les États-Unis mais aussi les Européens. Il n’est pas dans la mentalité chinoise d’accabler celui qui a été vaincu, il s’agit au contraire de considérer la nécessité de reconstruire des relations de voisinage et de respect mutuel. Il y a eu et il y a encore aujourd’hui une collaboration très large dans laquelle sont invités des pays hors Asie centrale, dans un effort de désenclavement. [21]

C’est pourquoi la relecture du livre d’Henri Alleg est riche d’enseignements. Il est anticolonialiste et adhère totalement à la politique internationale de souveraineté et de paix qu’a construite l’URSS au plan international, en détricotant ce que le tsarisme avait imposé non seulement aux peuples qu’il colonisait mais à d’autres puissances ayant elles-mêmes historiquement un continuum comme la Turquie ou l’Iran et qui subissaient d’humiliants protectorats (en général pour le contrôle des détroits) et des transports donnant accès à leurs ressources[A19] . L’idée même d’URSS est née de cette volonté non seulement de paix mais aussi de faire reconnaître au plan international des pays comme l’Ukraine ou la Géorgie dont les Européens, les Britanniques mais aussi les Français, refusaient qu’ils soient représentés dans des pourparlers sur les Dardanelles et la mer Noire.

C’est cette originalité encore aujourd’hui totalement méconnue de l’apport du socialisme qu’il met en évidence.

VIII – Nous ne sommes pas à la fin du monde mais à la fin d’un monde…

Celui ou le passé prend une nouvelle actualité, celui d’un développement des forces productives qu’il est fréquent de comparer à la chute de l’Empire romain, puisque s’effondre un empire qui a organisé un monde suivant ses exigences d’accumulation, de concurrence. Un monde comparable aussi à celui de la Renaissance et tout ce qui mène au triomphe révolutionnaire de la bourgeoisie mais qui a sa part d’obscurantisme. Mais un monde dans lequel ces analogies ne suffisent pas et qui appelle l’ouverture de la « focale » d’observation. Alors que l’impérialisme détruit ce que sa rationalité puritaine a substitué au vieil échange caravanier entre sociétés non marchandes de l’Asie centrale, resurgit un ordre politique sans centre dans lequel il n’y a pas d’hégémon, un monde multipolaire dans lequel chaque nation quelle que soit sa taille peut échanger sa monnaie…Nous sommes dans l’inconnu d’un nouvel ordre international où le marché n’est plus l’apanage du capitalisme mais un processus qui combine à la fois l’importance des ressources, la sauvegarde de l’environnement, et des produits liés à l’intelligence artificielle, le matériel et le symbolique.

Un monde dans lequel les espaces nationaux s’articulent avec les flux de l’échange au niveau international alors que subsistent des espaces de conflits enkystés et proches de l’explosion sur lesquels continue de jouer l’impérialisme.

La lecture du travail rigoureux d’Henri Alleg sur l’Asie centrale soviétique nous invite à réfléchir à « l’actualité de ce passé » où a été envisagé un dépassement du colonialisme par le développement économique, politique et culturel du socialisme. Il ne s’agit pas de reproduire mais de mesurer ce qui a été une réussite incontestable et ce qui doit être pensé différemment, un tel bilan existe et nous l’ignorons parce que nous méconnaissons tout le travail qui est accompli, par le parti communiste de la fédération de Russie comme d’ailleurs par le parti communiste chinois.

 Le monde multipolaire n’est plus un embryon comme quand se créait l’organisation de coopération de Shanghai.  Dans le contexte global,  qui est d’abord celui de l’émergence des pays du sud, leur revendication à un ordre international, sont tenté  des voies originales de développement qui laissent à chaque nation, chaque partenariat régional le soin de gérer ses propres valeurs et parmi celles-ci ses choix politiques et religieux, Ce qui serait déjà difficile si toutes les nations, tous les êtres humains étaient d’accord pour se lancer dans une telle transformation.

On mesure la difficulté de renverser non pas seulement des centaines d’années mais des millénaires avec la description de ce qui a été tenté en Union soviétique à travers ce reportage d’Henri Alleg. On suit, grâce à lui,  les problèmes d’une telle transformations dans l’accélération de cette époque de création de l’URSS,  jusqu’aux années quatre-vingt où il y a la nécessité d’un changement mais qui donnera lieu comme nous l’avons vu à l’autodestruction gorbatchévienne.

La Chine a beaucoup travaillé sur l’effondrement de l’’URSS et se prémunir par rapport à celle-ci a inspiré bien des réformes du socialisme chinois. Au positif comme au négatif. Mao Zedong proposa d’« associer les principes fondamentaux du marxisme aux réalités spécifiques de la Chine » ; Pour Deng Xiaoping « la pratique est le seul critère pour discerner la vérité », menant à la réforme et à l’ouverture ; Xi Jinping proposa d’« associer les principes fondamentaux du marxisme à l’excellence de la culture traditionnelle chinoise »tout en créant la BRI sur le modèle de la route de la soie, c’est-à-dire en insistant sur l’importance des connexions, a contrariio de Gorbatchev.

 C’est-à-dire que par rapport à l’URSS on peut considérer qu’il y a une démarche d’ouverture et pourtant plus autocentrée sur comment  faire accéder par la planification et le contrôle des étapes du développement le peuple chinois vers un  bien être, ne laisser personne dans l’abandon, ne pas se leurrer sur la pluralité. Il faut  partir encore et toujours des réalités et des défis de la nation chinoise dans les enjeux internationaux en étant très attentif aux turbulences.  La référence à la longue marche initiale est souvent réactualisée y compris quand des fusées sont envoyées dans l’espace. Il y a quelque chose de totalement novateur dans l’articulation  entre le critère de la pratique, le pragmatisme et le lien avec la civilisation chinoise sur des millénaires qui est à la fois typiquement chinois et tout à fait un retour sur le Marx hégélien qui comme nous l’avons signalé dans l’ouverture de notre livre voit dans la Chine la réalisation potentielle de cet esprit de l’histoire par la Chine. C’est aussi la modernité chinoise récupérant le tournant qui n’a pas été pris de l’industrialisation et subissant alors l’exploitation de la Grande Bretagne et des autres « diables » occidentaux.

Ce choix de la modernité, dans les réalités de la nation chinoise, s’est traduiteà partir du choix du communisme par une véritable accélération de l’histoire.. Le choix de nager dans le fleuve du temps sans régression mais avec la prudence de l’expérimentation, se trouve depuis les années récentes confrontée au fait que la première puissance du monde, l’occident unipolaire ne veut pas de la multipolarité et  semble prêt pour l’empêcher à l’escalade y compris nucléaire. Le « pivot asiatique » », le déplacement du centre de gravité du développement mondial vers la zone pacifique n’a pas été en mesure d’empêcher la Chine dans sa croissance et dans la manière dont à travers de nouveaux rapports sud-sud des puissances émergentes sont intervenues pour exiger un ordre international plus juste et le refus d’un système d’extraterritorialité dans lequel les USA en particulier sont en mesure d’imposer leurs lois comme celle du monde.  A travers leur monnaie, le dollar devenue monnaie universelle et en particulier à travers le pétrodollar main mise sur les sources d’énergie, leur armada militaire, leur contrôle des principales sources d’information, il y a la possibilité d’imposer sanctions, blocus, un chantage face auquel se multiplient sur des bases diverses, très différentes sur le plan idéologique la résistance d’ un nombre grandissant de peuples. Il s’est créé une contre tendance[22] : si dans les années quatre vingt toutes les initiatives prises par les pays socialistes, les pays en voie de développement paraissaient se heurter à la contrerévolution « libérale », l’impérialisme et le monde unipolaire se heurte à une contre tendance. IL ne s’agit pas seulement de la brutalité de Trump mais bien d’un système divisé, incapable d’apporter des solutions à sa propre fin.  Qu’il soit à l’agonie ne le rend pas moins dangereux, et nous vivons une désagrégation économique, environnementale et politique très périlleuse. Le monde est entré dans une nouvelle ère de turbulences et de changements, marquée par une montée significative de l’unilatéralisme et du protectionnisme, ainsi que par des conflits locaux et une instabilité fréquente mais dans laquelle s’est renforcé le partenariat stratégique de la Russie et de la Chine : la recherche de la stabilité de l’Asie centrale a été un enjeu qui s’est encore accéléré avec la crise des routes maritimes liée aux événements d’Iran et au détroit d’Ormuz. Face à un monde de plus en plus dangereux, créer  les conditions du développement et surmonter les formes de conflits entretenus entre les peuples opprimés[23] est une nécessité, imposer la paix passe par la compréhension de la multiplicité et l’enchevêtrement des raisons qui mènent certains peuples, certains individus vers leurs autodestruction. Les conflits frontaliers sont encore plus exaspérés quand ils se doublent d’enjeux religieux mais la plupart interviennent dans des situations de pénurie qu’aggrave l’insécurité.  Partout, il faut construire des espaces de négociations qui tiennent compte des problèmes actuels mais en désamorçant des années voire des siècles d’antagonismes et de destruction des formes collectives antérieures en n’apportant aucune alternative.

Cet avenir, dit Henri Alleg, dirigeants et citoyens à tous les niveaux ne peuvent l’oublier un instant, est lié au maintien et à la consolidation de la paix. De la coexistence, du désarmement qui libérerait des énergies et des richesses incalculables dépendent- chacun en a une conscience aigüe. P 244

L’actualité du passé est là dans cette nécessité de la paix…

Danielle Bleitrach 


[1] Hélène Carrère d’Encausse est d’origine géorgienne. Elle se fait remarquer, en 1978, en annonçant « la fin de l’URSS » dans son livre L’Empire éclaté, et ce non pas grâce aux entreprises délibérées de Ronald Reagan ou de Jean-Paul II, mais, selon elle, à cause de la forte natalité des républiques musulmanes d’Asie centrale. Cette annonce s’est révélée partiellement non fondée : l’URSS implosa, certes, mais le mouvement sécessionniste partit des pays Baltes, et même avec Eltsine du centre, la partie la plus européanisée de l’Union soviétique, alors que les républiques musulmanes restèrent globalement calmes jusqu’à leur accession à l’indépendance. Le Monde note toutefois que « la nouveauté du propos et la clarté de l’expression imposent Hélène Carrère d’Encausse sur la scène médiatique. Qu’elle ne quittera plus. » Comme d’ailleurs un grand nombre des idéologues qui ont accompagné les campagnes contre l’URSS et le « totalitarisme ».

[2] Le 25 mars 2026, par 123 voix pour, 3 voix contre (les États-Unis, Israël et l’Argentine) et 52 abstentions dont la France, l’Assemblée générale des Nations unies a qualifié la traite transatlantique et l’esclavage colonial de « plus grave crime contre l’humanité ». Ce vote a donné lieu à une polémique.

[3] Les ruses de l’histoire, ou l’actualité de notre passé,  est une référence à l’historien Marc Ferro et elles désignent des conséquences qui vont a contrario de celles que l’on avait imaginées  en l’occurrence la fin de l’Union soviétique. Un livre né d’un entretien : celui que Marc Ferro accorda en novembre  2015 à Emmanuel Laurentin  pour « La Fabrique de l’Histoire », à l’occasion de la sortie de son ouvrage L’Aveuglement.Il suffit d’accorder du temps au temps pour que « l’actualité de notre passé » devienne différente.  D’où cette réflexion de Michel Vovelle, historien de la Révolution française et des mentalités, à ce titre chargé d’organiser le bicentenaire de cette révolution. Il me fit cette remarque un jour où nous vendions l’Humanité sur le parvis de l’Université de Provence, nous militions dans la même cellule pour lui aussi méditer sur les triomphes des révolutionnaires après un échec temporaire.

[4] Il n’avait pas tort, sauf que l’on a continué à lire le nouveau, y compris au Congrès de Tours, comme une simple reproduction de la révolution antérieure, ce qui était une erreur… Mais aussi qu’encore aujourd’hui la France réactionnaire, conservatrice et même social-démocrate refuse Robespierre.

[5] Morin, Edgar, Mon Paris, ma mémoire, Fayard, 2013.

[6] Alleg, Henri, Mémoire algérienne, Stock, Paris, 2005.

[7] Alleg, Henri, La Question, Éditions de Minuit, Paris, 1958.

[8]Les Éditions de Minuit, alors dirigées par Jérôme Lindon, publieront 23 titres dénonçant la guerre d’Algérie.

[9] La Question, qui connaît un succès fulgurant avec 60 000 exemplaires vendus, est saisie le 27 mars 1958. Aragon a dénoncé cette censure dans Les Lettres françaises via un communiqué du CNE le 3 avril et donné une interview dans L’Humanité. On sait, et le petit livre d’Alain Ruscio (Aragon et la question coloniale. Itinéraire d’un anticolonialiste, préface de Pierre Juquin, Éditions Manifeste, 2022) a témoigné de l’engagement de toujours d’Aragon, sa mobilisation des écrivains et des artistes dans cette cause. Ce n’est pas un hasard si Aragon consacrera une part importante de son temps à la connaissance des écrivains soviétiques et en particulier ceux de l’Asie centrale, une des sources d’Henri Alleg. Il faut saluer à ce propos le travail de la SALAET, des camarades aragoniens qui avec François Eychart ont accompli un travail remarquable de préservation des sources et des travaux de Louis Aragon.

[10] Ce fut à l’occasion d’un voyage en Biélorussie et en Asie centrale, pour écrire la partie consacrée à la femme soviétique d’un ouvrage collectif sous la direction de Gisèle Moreau paru aux Éditions sociales. Je me suis retrouvée pendant plusieurs semaines avec deux femmes, une Russe moscovite et une Tadjike, et nous sommes devenues amies.

[11] Boukhara, de Saddridine Aïni, a été le premier ouvrage à être édité dans la collection Littérature soviétique en 1956.

[12] L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État est un essai d’une importance théorique trop souvent négligée de Friedrich Engels publié en 1884 d’après les notes de Karl Marx sur les études anthropologiques des sociétés archaïques de Lewis Henry Morgan.

Karl Marx s’intéressait à l’histoire des sociétés humaines. Malade, épuisé, il avait incité Engels qui était linguiste à s’intéresser aux sociétés sans État, et les deux amis suivaient avec passion les débuts de l’anthropologie entre 1860 et 1870, et il considérait comme fondamental de les intégrer à sa vision matérialiste. De plus, Marx et Engels considéraient les femmes comme « la première classe opprimée », et ces études donnaient un éclairage sur le patriarcat. Engels avait tellement conscience de l’importance de ce travail qu’à la mort de Marx, alors qu’il avait à gérer la naissance du parti social-démocrate et la publication du Capital, il a jugé essentiel de rédiger ce travail qui a été une des bases en URSS de l’ouverture de l’histoire sur l’anthropologie.

[13] À propos du capitalisme occidental, Marx décrit l’installation du capitalisme et sa forme marchande qui s’impose sous forme de querelles religieuses entre le christianisme et le protestantisme qui correspond, dit Marx, à la forme la plus achevée de l’homme abstrait échangeant des produits dans lequel le travail humain a disparu.

[14] Danielle Bleitrach, Marianne Dunlop, Jean Jullien et Franck Marsal, Quand la France s’éveillera à la Chine, la longue marche vers le monde multipolaire, Delga, 2025.

[15] On pense en particulier à l’ouvrage du général Paul Tubert, ancien maire d’Alger et sénateur, intitulé L’Ouzbékistan république soviétique, initialement paru en 1951 aux Éditions du Pavillon et épuisé depuis très longtemps, avec la préface d’origine d’Abderrahmane Bouchama, membre du Conseil mondial de la Paix, qu’Henri Alleg n’a pas pu ignorer. C’est un travail admirable et très bien informé sur les réalisations concrètes. L’auteur est ce que l’on peut appeler un compagnon de route du PCF (les Éditions du Pavillon font partie des Éditeurs français réunis) et il apporte des informations essentielles sur le développement de l’agriculture mais aussi de l’industrie, comme sur l’évolution de la condition féminine. Déjà il note que cette perspective d’en finir avec les séquelles du colonialisme fait craindre « la contagion » aux États-Unis dont « la grande peur » de perdre avec son hégémonie les clients forcés de sa puissante industrie, et c’est l’affolement qui dicte la propagande, empêche de voir ce qui fait partie de cette expérience nouvelle.

[16] L’Eurasie est un terme forgé durant la colonisation de l’Inde par un aristocrate anglais –exécuté d’ailleurs par les locaux – et repris par les géographes de la Russie tsariste dans le Grand Jeu qui en font un continent, une entité territoriale autour de la Russie. Ceux avec qui les Russes partagent cette unité territoriale sont les Turcs avec l’héritage de l’Empire ottoman à cheval sur deux continents. Le thème d’Eurasie n’a jamais été popularisé dans l’ère soviétique et Henri Alleg quand il nous parle de l’Asie centrale ne fait jamais allusion à ce mythique continent. Pourtant il ne néglige pas, en suivant l’originalité de ce qu’a représenté l’URSS, de noter cet essor culturel.

  • [17] C’est incontestablement l’un des aspects les plus intéressants des nombreuses analyses de Paul Boccara, Théories sur les crises, la suraccumulation et la dévalorisation du capital. Premier volume, Analyses fondamentales et des bases des crises cycliques de moyenne période, Delga, 2013, Paris, 559
  • Théories sur les crises, la suraccumulation et la dévalorisation du capital. Deuxième volume, Crises systémiques et cycles longs, transformations du capitalisme jusqu’aux défis de sa crise radicale, Delga, 2015, Paris, 397 p.

la manière dont il articule le marchand et le non-marchand à chaque moment de l’évolution des modes de production avec le développement des forces productives. Pour lui, le capitalisme sous l’influence de la révolution informatique passe du marchand au non-marchand et doit céder la domination au socialisme, qui sera capable de retrouver un autre « marché » basé sur la valorisation humaine. Ce qui est assez bien vu si l’on considère la proposition du monde multipolaire par la Chine en partenariat stratégique avec la Russie.

[18] J’ai en effet passé plusieurs semaines en URSS et en particulier au Tadjikistan à l’occasion de l’écriture d’un livre collectif écrit en 1981 : Aujourd’hui les femmes Dominique Barri, danielle Bleitrach, Pierre Durand Anne Etcgégarray, etc. introduction de Gisèle Moreau editions sociales 1981. 

[19] Actuellement des instituts et fondations turcs et européens se sont joints à celles-ci. Il y a les Américains, mais les Britanniques ne sont pas en reste, et leurs motifs ne sont pas totalement scientifiques puisqu’ils se donnent l’objectif de favoriser les séparatismes musulmans dont il est supposé qu’ils sont toujours animés depuis le temps du Grand Jeu « de la haine du Russe et de l’infidèle ».

[20] Erreur ou trahison ?: Enquête sur la fin de l’URSS de Alexandre Ostrovski (Auteur), Jean-Paul Batisse (Préface), Bernard Reauzade (Traduction)Delga 1 juin 2023

[21] Dans un article que j’avais écrit avec Jacques Jedwab, psychanalyste en 1999 je voyais dans l’intervention de l’OTAN en Yougoslavie le « péché originel » de l’impérialisme occidental derrière les USA et l’OTAN incapable d’intégrer le monde socialiste dans sa « chute » et choisissant des bombardements. Danielle Bleitrach et Jack jedwab : la troisième guerre mondiale a-t-elle commencé à Sarajevo ? La Pensée. N°318 Notez que durant cette guerre de yougoslavie l’intervention en rupture du droit international avait également bombardé l’ambassade de Chine. Le président Clinton avait plaidé l’erreur mais il s’est avéré que le bombardement était intentionnel.

[22] Danielle Bleitrach. Le zugzwang, lafin du libéralisme libertaire. Et après ? Delga editeur. Février 2026

[23] On le voit dans la manière dont les USA à la tête de « coalition » joue de plus en plus sur la dénonciation de despotismes de « régimes théocratiques » et nous sommes passés à la « démocratie » , la modernité transformée en croisades comme dans le cas de ce qui se passe en Iran et dans tout le Moyen Orient mais qui s’étend à l’Afrique où le Nigeria se retrouve accusé de pratiquer le massacre des chrétiens.


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1 Commentaire

  • LAGIER
    LAGIER

    Merci pour cet article très instructif .Il reste d’attendre pour lire le livre d’Henri Alleg
    Non rien n’est fini tout commence à nous de comprendre

    Répondre

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