Si je connais un peu l’Iran, cette connaissance demeure fragmentée, limitée, ce que je sais m’incite tout au plus à la prudence. Il est des terrains qui nous sont beaucoup plus familiers, nous l’équipe qui dirige Histoire et societe, sur lesquels nous avons plus de certitudes. L’ article du site l’Orient le jour publié par ailleurs, néanmoins nous parait un des plus crédibles quand il insiste sur l’originalité de ce mouvement. Il a été enclenché au moins par ceux qui sont à sont la base même de la nation, de son anti-impérialisme. Nous connaissons le poids du « bazar » et de la classe ouvrière iranienne dans les luttes anti-impérialistes et cet article est convaincant à quelques nuances près sur lesquelles nous insistons ici. Mais l’objet de cet article est autre, il correspond à la mise à distance de Franck, la méthode de compréhension et d’adhésion au monde multipolaire dans notre voie vers le socialisme. Il s’agit moins de développer l’analyse d’une situation sur laquelle nous manquons tous d’éléments, que de souligner ce que le monde multipolaire impose un changement de méthode.
I- Quel est le danger principal qui menace la population iranienne, vénézuélienne, cubaine, palestinienne, celle du Burkina, etc… et même européenne?
Il est urgent de nous habituer à une nouvelle ère dans lequel chaque mot devra correspondre à un contenu concret, et où il faudra en finir avec notre vision idéologique qui est celle de l’impérialisme dominant. Ce caractère concret ne dépend pas de Trump le maquignon qui lui produit de l’illusion, malgré sa vulgarité qui singe le réel. Il faut un retour au matérialisme. Celui qui n’oppose pas l’économie et la politique mais les unit. Celui qui veut que celui qui agit, produit et lutte est le plus en capacité de comprendre et tirer des enseignements concrets.
A ce titre il faut voir comment la Chine a choisi de répondre. Il ne s’agit pas seulement de prudence mais de l’apparition d’un nouvel ordre international respectant les souverainetés et la paix mondiale, une orientation qui est caractéristique du socialisme dès son apparition. Un ordre dans lequel chacun reconnaitra qu’il peut œuvrer à la paix en dénonçant le droit d’ingérence sous des prétextes « moraux », en occultant à chaque fois le contexte des blocus et des menées impérialistes et de leur incidences sur la classe ouvrière et les couches populaires.
Il s’agit également d’en tirer des enseignements pour soi-même avant de donner des leçons aux autres. Et à ce titre nous vous renvoyons également à la manière dont le président XI lance en Chine une nouvelle offensive contre la corruption à l’intérieur du parti. peut-être comme l’a noté un jour Jean Jullien faut-il considérer l’oeuvre de Xi comme l’instauration de l’institutionnalisation de la révolution cuturelle sous contrôle du parti en maîtrisant le difficile rapport masses et sommet dans la transition au socialisme.
Ceci nous oblige à un constat, ce que disent nos médias sur l’IRAN en général se situe encore entièrement dans le scénario de Trump et des mises à feu occidentales alors que la situation n’est plus celle-là y compris dans ce pays. Nous ne pouvons pas résoudre les problèmes en nous situant dans l’espace mental de l’impérialisme des USA. c’est pourquoi tout en étant convaincu que chaque pays est en proie à des tensions, en particulier inflationnistes mais pas seulement, qu’il devra affronter et résoudre à sa manière dans sa propre dynamique et que c’est tout sauf un diner de gala mais que rien ne peut se faire contre le peuple quand on a choisi de résister, il faut mesurer le danger principal. Penser la solution en acceptant l’ingérence et la mise à feu impérialiste c’est choisir la pire des voies. Quel que soit le mécontentement populaire, la répression, la première chose qui doit être avancée en défense de la population iranienne elle-même c’est le refus de l’intervention des Etats-Unis dont elle est menacée.
Samedi, le Times a rapporté que le Pentagone avait présenté au président Trump « un éventail d’options, y compris des frappes sur des sites non militaires à Téhéran ». Trump lui-même a menacé à plusieurs reprises de frapper l’Iran. Il a comme pour le Venezuela tenu d’abord un conseil avec les pétroliers. Vendredi à propos du pétrole vénézuélien dont nous avons parlé par ailleurs, il a évoqué avec eux cette intervention. Le 29 décembre, lors d’une réunion avec le premier ministre israélien, ils ont mis au point une nouvelle attaque contre l’Iran, et la solution dont nous parlons plus loin celle du prince Reza Pahlavi serait celle d’Israël, avec l’incitation à l’intervention militaire des USA. Qui ne mesure pas le caractère explosif d’une telle « solution » et les médias qui en Europe s’orientent vers une telle issue sont en train de nous enfermer dans l’espace mental des Etats-Unis celui de la guerre perpétuelle. Même et surtout si l’on estime que la répression du gouvernement des mollahs doit être condamnée, il faut d’abord marquer le refus de toute intervention de Trump et du cynisme dont il fait preuve en prétendant les libérer.
II-Trois ordres d’observation et de questions ?
- La population iranienne depuis le 28 octobre est massivement en révolte et la répression est très forte, il y a effectivement une grande détresse économique qui fait que la base sociale du régime se rétrécit, et nous sommes assez d’accord sur le diagnostic de l’article que nous citons par ailleurs sur le fait que cette contestation est partie de la base même du peuple, celui du bazar sur une inflation fruit du blocus mais pas seulement il y a la corruption et la nécessaire transition. Est-ce que pour autant apparait le moindre élément d’unité de l’opposition au pouvoir actuel des mollahs, alors que l’occident a déjà son candidat, le fils du shah celui d’Israël approuvé par Trump (1). Si l’article que nous citons par ailleurs dit que cette révolte est différente des autres c’est parce qu’elle est partie des couches populaires très nationalistes et qui subissent moins l’influence de l’occident que les révoltes qui concernaient les mœurs. Mais lui répondre par l’intervention des Etats-Unis peut se heurter au refus de l’ingérence. Les sondages en général organisés par l’extérieur qui eux mêmes disent la difficulté d’atteindre la population et ont pour véhicule internet et qui sont biaisés en ce qui concerne l’adhésion au « candidat » occidental le fils du shah aboutissent à 1/3 pour lui, un tiers contre lui mais aussi contre les religieux et 1/3 pour le régime. Ce qui fait 2/3 de population opposée à une ingérence. Quelle solution à long terme peut exister dans un tel contexte et ce qui s’est passé au Venezuela décrit comme le souligne Franck Marsal, la faiblesse de l’intervention impérialiste. C’est en tous les cas les conditions de l’échec de toutes les révolutions de couleur actuellement, une opposition divisée et qui refuse une diaspora de gens très riches et inféodés à une puissance étrangère.
- Quel que soit le régime, l’intervention des USA et des occidentaux c’est pire. Il ne s’agit pas d’une affirmation idéologique de principe, il s’agit de décennies d’expérience avec une aggravation des plus récentes celles dites de la lutte contre le terrorisme. Ces interventions de l’empire ne sont que le prolongement des blocus et sanctions qui s’exercent en priorité contre les populations civiles et c’est l’ensemble du système qui aujourd’hui manifeste sa nocivité et son incapacité à résoudre les problèmes, le fait que l’empire ne peut plus gérer le monde.
- Ce qui est visé n’est pas l’instauration de la laïcité et de la libération des femmes ou l’amélioration de l’emploi, des salaires, avec l’intervention américaine, ce sont les BRICS et la Chine. A ces mainmises qui aggravent la situation existantes s’ajoute désormais toujours la volonté de viser la Chine et les BRICS. A tel titre que l’ingérence des Etats-Unis est un mal pire que le régime que la volonté populaire aurait balayé surtout si cela est suivi de sanctions et d’intervention militaire comme cela menace. Il faut être très irresponsable pour ne pas soulever ce danger en premier sans se croire obligé d’en rajouter sur le caractère dictatorial voire théocratique (franchement que sont les USA ?) du pays menacé de ladite intervention. Trump, encore lui, outre ses conseils à l’insurrection et ses menaces d’intervention armée est allé une fois de plus vers le but, la Chine, les BRICS… Il a annoncé ce lundi 12 janvier que tout pays commerçant avec l’Iran serait frappé de droits de douane de 25 % par les États-Unis. « Cette décision est définitive » et « prend effet immédiatement », a affirmé le président américain sur son réseau Truth Social. Nous allons essentiellement considérer ce dernier point qui devrait nous faire percevoir que nous avons dans toutes les tentatives impérialistes une stratégie originale, celle de la Chine.
III- La réponse chinoise principal partenaire commercial de l’Iran :
la Chine a manifesté en priorité sa non ingérence et le souhait que tout le monde, les USA et l’occident se gardent bien d’une telle ingérence. Mais elle défendra ses intérêts et ses droits commerciaux autant que le principe de souveraineté qui fait qu’elle traite avec des nations, des Etats et pas avec ceux qui sont temporairement au pouvoir et qui devraient avoir pour mission d’assurer la continuité des traités.
En l’occurrence, la Chine est le principal partenaire commercial de l’Iran. Sur 80,9 milliards de dollars d’exportations en 2022, 22,43 milliards (27,7 %) étaient destinés à Pékin, selon Trading Economics. L’Iran y exporte principalement des combustibles minéraux, des huiles et des produits de distillation, des plastiques, des produits chimiques organiques, ainsi que du fer et de l’acier.
Toujours sobrement la porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Mao Ning, a affirmé lors du point de presse de mardi que la position de la Chine sur cette question tarifaire était très claire : une guerre tarifaire ne fait pas de gagnants, et la Chine défendra fermement ses droits et intérêts légitimes.
Cette dénonciation s’appuie sur des outils concrets.
Premier partenaire commercial de Téhéran et principal acheteur de son pétrole, Pékin a déjà mis en place des mécanismes de contournement, règlements hors dollar, systèmes de paiement alternatifs, accords de troc pétrole-contre-infrastructures, qui permettent de maintenir des échanges substantiels en dehors du système financier dominé par le billet vert. Cette architecture parallèle rend beaucoup plus difficile l’asphyxie économique de l’Iran par Washington.
Mais la véritable force de la Chine tient à une réalité plus profonde : l’imbrication structurelle de son économie avec celle des États-Unis.
Les chaînes de valeur industrielles américaines dépendent massivement d’intrants chinois (éléments indispensables à la production, matières premières, composants, produits intermédiaires, énergie, etc.), des composants électroniques aux terres rares en passant par de nombreux produits pharmaceutiques et équipements industriels. Une rupture brutale provoquerait pénuries, inflation et désorganisation de pans entiers de l’économie américaine.
À cela s’ajoute la dimension financière : la Chine figure parmi les principaux détenteurs étrangers de la dette publique américaine. Une escalade majeure qui l’inciterait à réduire ses achats de bons du Trésor ferait mécaniquement grimper les taux d’intérêt, alourdirait le coût de la dette et fragiliserait l’ensemble de l’édifice financier de Washington.
Cette double dépendance, productive et financière, explique pourquoi la confrontation avec Pékin ne peut pas être menée comme avec d’autres pays.
Même une action militaire américaine contre l’Iran, fût-elle massive, ne donnerait pas aux États-Unis la capacité de verrouiller durablement les flux énergétiques et commerciaux mondiaux.
Le pétrole iranien, les circuits de paiement et les échanges internationaux ne se laissent plus contrôler par la seule force militaire, comme à l’époque des protectorats.
La Chine, elle, peut continuer à opérer dans ces flux, les réorienter, les financer autrement et maintenir des échanges pendant que Washington assume le coût politique, militaire et budgétaire de sa stratégie.
Dans le dossier iranien, cette asymétrie est décisive : les États-Unis peuvent vouloir imposer leurs règles, mais ils ne peuvent pas contraindre Pékin sans s’exposer eux-mêmes à un choc économique et financier dont ils supporteraient une large part du prix.
Au vu de nos informations, il nous semble effectivement qu’au lieu de commencer par caractériser le gouvernement iranien ou tout autre il faut en priorité considérer le danger principal qui guette la population iranienne aussi bien que la stabilité et la paix mondiale. Mais comme nous le voyons dans un autre article, le président XI – et on retrouve la même préoccupation à Cuba, au Venezuela – partout la résistance exige l’exemplarité des dirigeants. Cette leçon devrait selon nous être étendue au fonctionnement de toute la vie politique qui prétend à résoudre les problèmes « des peuples ».
Le temps de la recherche des équilibres en laissant s’organiser volontairement des secteurs que l’on croit tenir par la corruption que la transition s’avère impossible. La différence entre le socialisme tel qu’il est conçu par la social démocratie à son stade final et avec les communistes tient comme dans les congrès ou la gestion, la facilité à laisser prospérer quelqu’un dont on n’ignore pas la corruption parce qu’il est plus facile à manœuvrer interdit toute rectification.
Danielle Bleitrach
(1) Le prince Reza Pahlavi vit en exil aux États-Unis. Fils du dernier chah et de l’impératrice Farah Pahlavi, il est désigné aujourd’hui par le Figaro à qui il accorde un interview comme le principal fédérateur de l’opposition aux mollahs, et aussi comme l’Héritier d’une dynastie qui a régné de 1925 à 1979, il porte un projet démocratique et d’union nationale pour son pays. Toutes ces affirmations méritent une explication, notez pour une des nations les plus anciennes le caractère court de la « dynastie ». Il faudrait préciser le contexte de son apparition avec ce que nous avons à peine esquissé dans notre livre, le rôle joué par la jeune URSS dans le développement des nations et celui joué par la Grande-Bretagne en particulier pour empêcher le développement du communisme, il faudrait connaitre le rôle du parti Toudeh, la révolte et l’assassinat de Mossadegh et la terrible répression que ledit Shah a exercée. La grande majorité des Européens et des Français ignore cette histoire mais pas le peuple iranien.
Quand nous disons qu’il faut laisser au peuple iranien la maitrise de son destin, cela devrait signifier que nous combattons en priorité l’ingérence des Etats-Unis.
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