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La Chine construit un avenir en matière d’IA différent de celui de l’Occident

Technologie

Les débats occidentaux portent sur le remplacement des humains par l’IA ; en Chine, l’accent est mis sur la réorganisation fonctionnelle vers un état prédictif. Voilà qui selon nous contribue à notre travail sur la specificité du socialisme par rapport à la régression de l’hégémonie et sa propagande basée sur une conception du virtuel de la puissance. Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir qui construit temporairement le système le plus avancé, mais quel modèle permet, à terme, d’obtenir les résultats les plus durables et les plus largement partagés en matière de bien-être humain (note et traduction de Danielle Bleitrach pour histoireetsociete).

par Jan Krikke 23 février 2026

La Chine a une vision différente de l’utilisation de l’IA dans la société. Image : Capture d’écran X

Les gros titres sont désormais prévisibles. Les États-Unis restreignent les exportations de puces. Des laboratoires chinois publient des modèles compétitifs. Les experts s’interrogent sur le « vainqueur » de la course à l’intelligence artificielle. Le vocabulaire emprunte à celui du sport et de la guerre : sprints, percées et suprématie.

Cela donne lieu à un drame captivant. Mais cela passe aussi à côté du sujet.

À l’ère de l’IA, l’enjeu majeur n’est pas de savoir qui conçoit le modèle le plus performant, mais plutôt ce que les différentes sociétés attendent de l’intelligence. Et sur ce point, la Chine ne se contente pas de participer à une course définie par l’Occident ; elle en redéfinit les objectifs.

Dans la Silicon Valley, l’IA est perçue comme une exploration de nouvelles frontières. Quelles sont les implications d’une intelligence générale qui rivalise, voire surpasse, la cognition humaine ? Devrait-elle être réglementée ? Le gouvernement américain adopte généralement une position non interventionniste, finançant la recherche et laissant aux entreprises privées le soin de mener ce domaine.

À Pékin, le discours est différent. La question n’est pas : jusqu’où les machines peuvent-elles devenir intelligentes ? Il s’agit plutôt de savoir comment intégrer l’intelligence à la société et l’ancrer dans les infrastructures nationales.

La politique nationale chinoise considère l’intelligence artificielle comme une capacité à être intégrée. L’accent est mis sur son intégration systémique. L’IA est déployée dans les domaines de la logistique, de la santé, de la finance et de la gestion urbaine. Elle devient partie intégrante de l’architecture nationale.

Ce contraste se manifeste dans les schémas d’investissement. Aux États-Unis, les capitaux affluent vers les modèles fondamentaux, la recherche de pointe et les projets ambitieux. On part du principe que l’innovation se produit à la frontière de la technologie et que le reste de l’économie s’adaptera.

La Chine inverse cette logique. Avant que l’IA puisse transformer la société, il faut mettre en place l’infrastructure nécessaire : centres de données, connectivité à haut débit, systèmes d’internet industriel, réseaux électriques et normes d’interopérabilité.

Ces investissements nécessitent d’importants capitaux, mais une fois mis en place, ils réduisent le coût marginal du déploiement du renseignement dans tous les secteurs.

Figure 1. Développement de l’IA en Chine : du rattrapage à la co-construction

Sur le plan économique, l’IA est censée être un moteur essentiel de la croissance de la productivité, compensant les défis démographiques posés par la diminution de la main-d’œuvre grâce à l’automatisation industrielle et à la fabrication intelligente.

Parmi les objectifs : conquérir une part dominante du marché mondial des robots humanoïdes, estimé à 5 000 milliards de dollars, grâce à des robots dotés d’IA déployés dans les secteurs industriel, commercial et domestique.

D’ici 2050, la Chine ambitionne de devenir un leader mondial de l’intelligence artificielle, en s’appuyant sur le Plan de développement de l’intelligence artificielle de nouvelle génération de 2017. Sa vision stratégique vise à instaurer une société pleinement optimisée par l’IA, où les systèmes intelligents pilotent les transports, la santé, l’urbanisme et l’ensemble des services publics.

Le prisme confucéen-légaliste

Pour comprendre l’approche chinoise, il faut dépasser le cadre des politiques publiques et s’intéresser à des schémas culturels plus profonds. La pensée politique chinoise a longtemps mis l’accent sur l’ordre, la hiérarchie et la cohérence systémique. Il ne s’agit pas de simples figures de style, mais de principes fondamentaux ancrés dans les institutions.

Le confucianisme propose une vision morale : une société bien gouvernée est celle où les rôles sont définis, les devoirs accomplis et l’harmonie préservée. La technologie est jugée à l’aune de sa contribution à l’ordre. L’intelligence artificielle est valorisée non pas parce qu’elle maximise l’autonomie individuelle, mais parce qu’elle peut réduire l’incertitude et harmoniser les comportements avec les normes collectives.

Le légalisme fournit les mécanismes. Il part du principe que les systèmes se dégradent en l’absence de mesures coercitives. La stabilité exige des règles claires et des conséquences crédibles. L’IA renforce cette capacité. La surveillance algorithmique, l’évaluation des risques et l’intervention ciblée permettent une mise en œuvre à grande échelle de la discipline.

Ces deux traditions sont complémentaires. Le confucianisme définit l’harmonie à préserver. Le légisme fournit les instruments pour y parvenir. L’intelligence artificielle enrichit l’une comme l’autre en améliorant la visibilité et la précision.

Fig. 2. La gouvernance chinoise de l’IA : l’ordre confucéen (le « pourquoi ») et l’influence légaliste (le « comment »).

Cette logique composite explique pourquoi l’IA chinoise peut sembler à la fois omniprésente et abrupte. La réglementation des principales plateformes illustre ce schéma.

Lors de leur expansion rapide, des entreprises comme Alibaba ont été incitées à innover, à collecter des données et à numériser de vastes pans de l’économie. À mesure que les plateformes ont acquis un statut d’infrastructure (contrôlant la finance, les paiements et les flux de données), la donne a changé.

La concentration du pouvoir privé risquait de fausser la hiérarchie et de saper l’autorité de l’État. Une correction légaliste s’en est suivie : actions antitrust, obligations de restructuration et durcissement de la réglementation.

En 2022, la réglementation sur les recommandations algorithmiques a imposé aux plateformes l’enregistrement de leurs algorithmes de recommandation auprès des autorités et a rendu obligatoire la transparence de leur fonctionnement. Les algorithmes sont ainsi devenus accessibles à l’État.

L’objectif n’était pas la destruction, mais la réintégration. Les compétences du secteur privé ont été intégrées à la stratégie publique. Le schéma est constant : laisser la croissance se développer, surveiller la concentration, intervenir aux points d’intervention clés et rétablir l’équilibre.

L’état prédictif

La conséquence plus profonde de la stratégie chinoise en matière d’IA est l’émergence de ce que l’on pourrait appeler « l’État prédictif ».

La gouvernance traditionnelle est réactive. Elle édicte des règles et intervient après leur survenance. L’État prédictif, quant à lui, vise à détecter les dérives avant qu’elles ne dégénèrent en instabilité. Il intervient non seulement au moment de la transgression, mais aussi au niveau de la probabilité qu’elle se produise.

Cela exige une refonte du système nerveux. Les plateformes d’identité numérique, les paiements intégrés et les réseaux de capteurs ne se contentent pas de surveiller la société ; ils la rendent exploitable par le calcul. Les transactions, les déplacements et les interactions deviennent des données structurées pour les modèles prédictifs.

Une fois la lisibilité assurée, la préemption devient possible. Les embouteillages sont atténués avant même qu’ils ne se forment. Les risques financiers sont identifiés avant que la contagion ne s’aggrave. Les interventions de santé publique sont mises en œuvre avant que les épidémies ne s’accélèrent. L’État passe du rôle d’arbitre à celui d’architecte des systèmes.

Pour les citoyens, les avantages sont concrets : fluidité accrue, services plus rapides, stabilité perçue. Il ne s’agit pas simplement de privilégier la confidentialité au détriment du confort, mais bien la visibilité au service de l’inclusion. L’exclusion du système limite la participation à la vie économique et sociale. La participation devient alors non seulement rationnelle, mais aussi nécessaire.

Les débats occidentaux portent souvent sur le remplacement des humains par l’IA. En Chine, l’accent est mis sur la réorganisation fonctionnelle.

Les systèmes d’IA coordonnent, filtrent et optimisent au sein d’institutions hiérarchisées. Les rôles humains persistent, mais évoluent. Les employés supervisent des tableaux de bord plutôt que de manipuler des machines. Les médecins utilisent des systèmes de diagnostic pour le triage. Les administrateurs analysent les résultats algorithmiques et interviennent en cas d’anomalies.

Le travail évolue de l’exécution directe à la supervision et à la gestion des exceptions. Les systèmes hybrides sont plus résilients que les systèmes entièrement automatisés ; la supervision humaine permet d’absorber les défaillances.

Cette réorganisation a toutefois un coût structurel. Lorsque l’expertise est intégrée au logiciel, le savoir tacite s’érode. La prise de décision s’aligne de plus en plus sur des indicateurs quantifiés. Le pouvoir discrétionnaire subsiste, mais dans les limites fixées par la conception du système.

Conception politique

La pérennité de ce modèle reste incertaine. Les systèmes prédictifs excellent dans le domaine connu, extrapolant les tendances passées au futur. Mais l’histoire est faite de ruptures autant que de continuités. Les crises financières échappent à tout modèle. Les mutations technologiques peuvent remettre en question les cadres existants.

L’ère de l’IA ne sera pas définie par une seule percée, un score de référence ou une avance temporaire en matière de performance des modèles. Elle sera façonnée par la manière dont les sociétés choisiront d’intégrer l’intelligence à leurs institutions, à leurs économies et à leur vie quotidienne, et par ce que ces choix révèlent de leurs priorités politiques les plus profondes.

Certains pays considéreront l’IA principalement comme un amplificateur des marchés, de l’innovation et de l’action individuelle, laissant les entreprises privées et la libre concurrence stimuler le progrès tout en minimisant la direction centralisée.

D’autres pays, comme la Chine, l’adopteront comme un puissant instrument de coordination, de gestion des risques et de renforcement des capacités de l’État. Ils intégreront activement l’IA pour améliorer les industries, gérer les services publics, garantir la stabilité sociale et promouvoir l’indépendance nationale grâce à des stratégies planifiées telles que l’initiative « IA+ » et des plans à long terme visant une utilisation généralisée dans les secteurs de la production, des services, de la gestion urbaine et bien d’autres.

Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir qui construit temporairement le système le plus avancé, mais quel modèle permet, à terme, d’obtenir les résultats les plus durables et les plus largement partagés en matière de bien-être humain.

L’IA sert de miroir, reflétant la manière dont les civilisations définissent le progrès, valorisent le bien-être collectif et envisagent le rôle approprié du gouvernement dans l’orchestration d’une prospérité et d’une stabilité partagées.

Jan Krikke est un collaborateur régulier d’Asia Times et l’auteur du livre à paraître « The Predictive State: China, AI, and the Future of Governance », dont cet essai est tiré.

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