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Tant qu'il n'y a pas d'œuvre commune, il y aura toujours de l'intolérance

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L'Iran a changé la donne par Vijay Prashad

Voici un article qui complète utilement notre démonstration du jour : la donne est changée et elle redéfinit le jeu tel que l'on doit l'assumer désormais. L'avantage est non seulement qu'il est plus ouvert sur la majorité des nations et moins hypocrite mais aussi qu'il est le prélude à un véritable droit international. Et c'est là que selon moi s'impose ce que je ne cesse d'affirmer, les principes énoncés par la Révolution bolchevique et défendus par des actes fondamentaux ne serait ce que la victoire sur le nazisme, le soutien aux luttes de libération nationale, le soutien à la paix par la mobilisation des travailleurs internationalement ont créé une réalité que n'a pu abolir aucune contre-révoution. C'est ce que ne cesse d'affirmer la "tricontinentale" et voici la démonstration de l'un de ses animateurs dirigeant, un indien.

Publié par Danielle Bleitrach

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Source : www.counterpunch.org

Source de l'image : Wikideas1 – Travail personnel réalisé avec Numbers pour Mac et données provenant de https://portwatch.imf.org/ – CC0

Depuis plus de trente ans, les États-Unis considèrent la diplomatie au Moyen-Orient comme un exercice consistant à imposer leurs conditions à autrui. La stratégie régionale émergente de l'Iran remet en cause ce privilège. On en trouve une illustration immédiate dans le détroit d'Ormuz. L'Iran et Oman négocient un accord selon lequel Téhéran superviserait le trafic maritime entrant dans le Golfe, tandis que Mascate gérerait le trafic sortant. Cette proposition reste encore à finaliser, mais elle représente bien plus qu'un simple accord maritime : l'Iran cherche à orienter le débat diplomatique, au-delà de la question spécifique de son respect des normes nucléaires, vers l'architecture plus large de la sécurité dans le Golfe.

Depuis la fin de la Guerre froide, la diplomatie américaine au Moyen-Orient débute souvent par un constat : Washington définit la crise, identifie les parties acceptables et fixe les limites du règlement final. La négociation devient alors moins une discussion sur l'ordre politique qu'un processus par lequel les États les plus faibles sont invités à l'accepter. Les accords conclus dans le cadre de ce système n'étaient pas à proprement parler des actes de capitulation. Pourtant, ils véhiculaient fréquemment la logique politique de la capitulation : une partie conservait le pouvoir de définir ce qui constituait une conformité, tandis que l'autre devait prouver son aptitude à bénéficier d'une aide économique, d'une reconnaissance politique ou d'une autonomie limitée.

Irak et Palestine

L'Irak en fut l'exemple le plus frappant. Après la guerre du Golfe de 1991, des sanctions généralisées ont dévasté une société déjà exsangue. Le programme « Pétrole contre nourriture » des Nations Unies, instauré par la résolution 986 du Conseil de sécurité en 1995, autorisait l'Irak à vendre des quantités limitées de pétrole, dont les recettes transitaient par un système de séquestre contrôlé par l'ONU afin de financer l'aide humanitaire. Présenté comme une mesure d'aide, son message sous-jacent était pourtant clair : l'Irak ne pouvait accéder à sa principale ressource que dans le cadre d'une structure conçue et supervisée de l'extérieur. La souveraineté était devenue conditionnelle et les sanctions – notamment les bombardements ponctuels des États-Unis – étaient devenues monnaie courante.

Le processus d'Oslo a fonctionné différemment, mais il reflétait un déséquilibre similaire. La Déclaration de principes de 1993 a été négociée directement par Israéliens et Palestiniens via la Norvège et signée à Washington. Elle a instauré une reconnaissance mutuelle et créé des institutions palestiniennes intérimaires, mais cet arrangement a reporté les questions décisives (État, frontières, Jérusalem, réfugiés et colonies) tout en laissant la partie occupante contrôler le territoire et la situation sur le terrain. Washington a parrainé un « processus de paix » sans corriger l'asymétrie qui rendait une paix juste si difficile à atteindre. L'occupation israélienne de Jérusalem-Est, de Gaza et de la Cisjordanie est devenue structurellement permanente.

Dans les deux cas, les États-Unis et les institutions qu'ils dominaient ont exercé un privilège considérable : celui de déterminer la question à laquelle tous les autres étaient tenus de répondre.

L'Iran

Avec l'Iran, la question nucléaire iranienne est au cœur du débat depuis plus de vingt ans. Les inquiétudes ne datent pas de 2005 (la chronologie de l'Agence internationale de l'énergie atomique situe un engagement intensif dès 2002 et 2003), mais la confrontation s'est intensifiée après 2005, lorsque l'Iran a repris ses activités de conversion d'uranium liées à l'énergie nucléaire et que le différend s'est orienté vers le Conseil de sécurité de l'ONU. Les dirigeants iraniens ont affirmé ne pas être intéressés par l'arme nucléaire, mais leurs voix n'ont pas été entendues. Dès lors, presque tous les débats sur l'Iran se sont articulés autour des niveaux d'enrichissement, des centrifugeuses, des inspections, du délai de prolifération nucléaire et de l'allègement des sanctions. Présenter le programme nucléaire iranien comme un problème de prolifération nucléaire s'avérait politiquement opportun pour Washington. Cela réduisait un vaste conflit concernant le programme nucléaire israélien, les bases militaires américaines, les sanctions et le contrôle maritime à un simple test de la conformité iranienne. Les États-Unis pouvaient ainsi maintenir une présence militaire considérable dans le Golfe tout en présentant les capacités nucléaires iraniennes comme l'unique source d'instabilité.

L'Iran tente désormais d'inverser ce débat. Par le biais d'une diplomatie impliquant Oman, le Pakistan et d'autres États de la région, Téhéran affirme que la question nucléaire est indissociable de l'architecture de la sécurité régionale. Il ne s'agit plus seulement de déterminer les limites que l'Iran est prêt à accepter, mais aussi celles qui devraient s'appliquer à la présence militaire et au pouvoir de coercition des États-Unis et de leurs alliés. C'est pourquoi la question des bases américaines dans le Golfe est cruciale. Pour Washington, ces installations constituent une infrastructure essentielle à la protection des alliés, des approvisionnements énergétiques et de la navigation. Du point de vue de Téhéran, elles représentent les positions avancées d'une puissance capable d'attaquer l'Iran tout en restant à l'abri de représailles sur son propre territoire. L'Iran soutient qu'aucun accord durable ne peut exiger de Téhéran une retenue permanente tout en considérant la posture militaire des États-Unis au Moyen-Orient comme non négociable.

Les discussions émergentes concernant le détroit d'Ormuz concrétisent ce revirement. L'Iran et Oman ont fait état de progrès concernant un nouvel accord pour le trafic maritime dans cette voie navigable. Selon les informations disponibles, l'Iran superviserait le trafic entrant dans le golfe Persique et Oman le trafic sortant, une forme de rémunération pour les services de sécurité ou environnementaux restant à définir. Le plan n'est pas définitif et Washington s'oppose à tout accord qui compromet la liberté de passage ou qui confère à Téhéran le contrôle de ses eaux territoriales. Malgré tout, la portée politique de cet accord en discussion est considérable.

Depuis des décennies, les États-Unis se présentent comme les garants ultimes de la navigation dans le Golfe. Les pourparlers irano-omanais suggèrent un principe alternatif : les États riverains d’une voie maritime stratégique peuvent en définir eux-mêmes l’ordre de fonctionnement. Cette possibilité révèle également une contradiction dans la politique de sanctions. Si les navires commerciaux doivent accéder au Golfe par un passage administré par l’Iran, les armateurs, les assureurs et les banques devront savoir si les services, systèmes de données ou frais iraniens requis entraînent des restrictions américaines. Le simple fait de naviguer dans les eaux territoriales iraniennes ne constituerait pas automatiquement une violation de toutes les sanctions américaines. Le problème juridique ne découlerait pas du simple passage, mais aussi des paiements effectués à des entités iraniennes, du recours à des prestataires de services sanctionnés, des risques d’assurance et du traitement des données des navires par un mécanisme administré par l’Iran. Or, un système iranien opérationnel pourrait contraindre Washington à délivrer des licences, à tolérer des transactions strictement encadrées ou à risquer d’entraver le commerce qu’il prétend protéger. Les sanctions ne seraient plus un instrument appliqué hors de tout contexte politique ; elles se heurteraient aux réalités pratiques du passage maritime. Les conséquences pour la politique de sanctions américaine dans son ensemble ne deviendront claires qu’ultérieurement pour les assureurs et les compagnies maritimes.

Le contexte régional plus large conforte l'argumentation iranienne. La réconciliation de 2023 entre l'Iran et l'Arabie saoudite, négociée par la Chine après des pourparlers menés par l'Irak et Oman, a rétabli les relations diplomatiques entre les deux principaux rivaux du Golfe. Elle n'a pas mis fin à leur rivalité ni effacé leurs conflits. Mais elle a démontré qu'une désescalade pouvait être obtenue par la négociation régionale et une médiation non occidentale (en l'occurrence, principalement par la Chine), plutôt que par une campagne de bombardements américains.

La médiation du Pakistan et le dialogue sécuritaire croissant entre l'Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan convergent, même s'il ne faut pas les confondre avec un bloc dirigé par l'Iran. Ces États ont leurs propres intérêts et, parfois, une profonde méfiance envers Téhéran. Leur importance réside ailleurs : les gouvernements régionaux expérimentent des mécanismes de coopération où Washington n'est plus le seul instigateur, garant ou auteur. L'action militaire américaine a maintes fois promis la dissuasion, tout en engendrant escalade, déplacements de population et nouveaux griefs. Les bombardements peuvent détruire des installations et des commandants, mais ils ne sauraient instaurer un ordre régional légitime. De même, un système ne peut être stable lorsqu'un État (Israël) possède l'arme nucléaire non déclarée, continue d'occuper un peuple et de perpétrer un génocide à son encontre (les Palestiniens), et se sent autorisé à attaquer ses voisins (Liban, Iran, Syrie) à sa guise.

Les vraies questions

Le véritable défi que l'Iran lance à Washington est donc d'ordre conceptuel. Qui définit l'agenda ? Qui décide quelles armes, bases et alliances sont considérées comme déstabilisatrices ? Qui contrôle les voies maritimes par lesquelles transitent les richesses de la région ? Et chaque accord doit-il être garanti de l'extérieur, ou les puissances régionales (malgré leurs rivalités) peuvent-elles établir entre elles des accords contraignants ?

Le prochain accord au Moyen-Orient ne sera pas durable s'il ressemble à un acte de capitulation. Il devra aborder la limitation des frappes nucléaires, les déploiements militaires étrangers, l'accès maritime, les sanctions, les missiles et le principe de non-agression mutuelle comme autant d'aspects d'un seul et même problème de sécurité. Le succès de l'Iran ne réside pas dans la résolution de ce problème, mais dans le fait qu'après des décennies passées à se soumettre aux exigences de Washington, il a contraint la région à envisager une autre voie. La question n'est plus seulement de savoir ce à quoi l'Iran doit renoncer, mais aussi ce que chaque puissance (y compris les États-Unis) doit être prête à négocier.

Vijay Prashad est le directeur de Tricontinental : Institut de recherche sociale. Son dernier ouvrage (écrit avec Grieve Chelwa) s’intitule « Comment le Fonds monétaire international étouffe l’Afrique » (éditions Inkani Books).

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